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Regard critique · Justice sociale

Enquête

Titres-services: le poison invisible du nettoyage

Depuis leur lancement en 2004, les titres-services ont permis à 140.000 femmes d’accéder à un emploi. Plus de vingt ans après leur création, un autre bilan émerge : celui d’un secteur où l’usure physique, les atteintes respiratoires et les expositions à des substances potentiellement dangereuses demeurent largement sous-estimées.

(c) Philippe Debongnie

À 51 ans, Christel Masset continue de faire des ménages. Chaque matin pourtant, elle avale une poignée de médicaments pour pouvoir vivre normalement. «Mon petit-déjeuner, c’est presque mes cachets», glisse-t-elle avec un demi-sourire. Depuis 2019, cette aide ménagère liégeoise travaille en mi-temps médical, minée par les séquelles d’un cancer diagnostiqué en 2018. Malgré la maladie, elle refuse de quitter le métier. «Je pourrais rester chez moi. Mais ce n’est pas dans mon tempérament.»

Depuis dix-sept ans, elle travaille dans le secteur des titres-services. Dix-sept années passées à nettoyer les maisons des autres. Dix-sept années passées qui ont laissé des traces.

En 2018, la vie de Christel bascule. Une douleur fulgurante l’empêche un matin de sortir de son lit. Elle croit à une sciatique. Les examens révèlent finalement une tumeur située dans le bas du dos. À cela s’ajoutent ensuite des problèmes respiratoires sévères. Emphysème, asthme, essoufflements chroniques: les médecins écartent les causes génétiques sans parvenir à identifier précisément l’origine.

En 2018, la vie de Christel bascule. Une douleur fulgurante l’empêche un matin de sortir de son lit. Elle croit à une sciatique. Les examens révèlent finalement une tumeur située dans le bas du dos. À cela s’ajoutent ensuite des problèmes respiratoires sévères. Emphysème, asthme, essoufflements chroniques: les médecins écartent les causes génétiques sans parvenir à identifier précisément l’origine.

Très vite, une question s’impose à Christel: les produits utilisés pendant des années ont-ils joué un rôle? «J’ai utilisé de l’eau de Javel toute ma vie sans jamais me poser de questions.» Aujourd’hui encore, elle s’interroge. «Je ne pourrai jamais prouver que mon cancer a été causé par mon travail, reconnaît-elle. Mais quand on a respiré, comme moi, des tas de produits ménagers pendant des années, on se pose forcément des questions.»

Une exposition quotidienne

Pour comprendre les risques auxquels sont confrontées les aides ménagères, il suffit d’ouvrir son placard. Eau de Javel, détartrants, produits anti-moisissures, sprays pour vitres, nettoyants multi-usages: la liste varie d’un domicile à l’autre, mais l’exposition est quotidienne pour ces femmes.

«Chez un client, c’est la Javel. Chez un autre, c’est un produit professionnel très puissant. Chez un troisième, ce sont plusieurs produits mélangés dans une bouteille sans étiquette, résume Catherine Mathy, secrétaire régionale adjointe à la FGTB Charleroi. Une travailleuse peut utiliser cinq ou six gammes de produits différentes sur une seule journée.»

«Nous avions demandé à une travailleuse de photographier tous les produits qu’elle utilisait durant une journée, raconte Ben Debognies au Service d’études de la CSC Alimentation et services. Elle utilisait des produits différents chez pratiquement chaque client. Pourtant, aucune véritable analyse des risques n’avait été réalisée sur cette exposition globale.»

Le risque ne tient pas seulement à la nature des substances utilisées, mais aussi à leur mode d’emploi. Béatrice Bolland se souvient encore très précisément de cette petite salle de bain sans fenêtre. Au début de sa carrière dans les titres-services, il y a près de dix-sept ans, un client lui demande d’utiliser un produit anti-moisissure pour nettoyer une douche particulièrement encrassée. Elle s’exécute. Quelques jours plus tard, la fièvre apparaît. Puis une douleur persistante dans la gorge. Les examens médicaux révéleront une trachée brûlée et des poumons irrités par l’inhalation des vapeurs chimiques du produit d’entretien.

L’incident marque un tournant. À ce moment-là, Béatrice découvre surtout un métier où les travailleuses sont livrées à elles-mêmes. «Je n’avais reçu aucune formation. Je ne savais pas lire une étiquette ni comprendre les dangers des produits.» Comme beaucoup d’aides ménagères, elle accepte ce que les clients demandent, sans vraiment discuter. «On n’évoquait pas encore les risques liés aux produits d’entretien», continue Béatrice.

Béatrice Bolland se souvient encore très précisément de cette petite salle de bain sans fenêtre. Au début de sa carrière dans les titres-services, un client lui demande d’utiliser un produit anti-moisissure pour nettoyer une douche particulièrement encrassée. Elle s’exécute. Quelques jours plus tard, la fièvre apparaît. Puis une douleur persistante dans la gorge. Les examens médicaux révéleront une trachée brûlée et des poumons irrités par l’inhalation des vapeurs chimiques du produit d’entretien.

Depuis une dizaine d’années, la donne a changé: plusieurs études scientifiques ont commencé à documenter les effets du nettoyage sur la santé. En Belgique, dès 2018, les travaux de Laura Van den Borre ont montré que les travailleuses du nettoyage présentaient une surmortalité liée aux maladies pulmonaires significativement plus élevée que d’autres catégories professionnelles. Dans cette étude de la VUB, le risque de décès par cancer du poumon apparaissait supérieur d’environ 20%, tandis que les décès liés aux maladies pulmonaires étaient près de deux fois plus fréquents chez les nettoyeuses par rapport aux employées de bureau. Fait essentiel de cette étude: cette différence statistique persistait même après avoir corrigé et éliminé les effets du tabagisme.

L’utilisation quotidienne de détergents, et plus particulièrement de sprays de nettoyage, a aussi fait l’objet en 2022 d’une étude de la KULeuven. Les chercheurs louvanistes ont montré qu’à chaque usage supplémentaire hebdomadaire de ces sprays, le risque de développer certains symptômes progressait de manière significative. Résultat: près d’une travailleuse sur trois souffrait de bronchite chronique, 28% rapportaient une rhinite directement liée au travail, 24% subissaient une toux chronique et 13% manifestaient des symptômes d’asthme.

L’équivalent de vingt cigarettes par jour

Pendant près de vingt ans, les chercheurs de l’Université de Bergen (Norvège) ont suivi plus de 6.000 personnes afin de mesurer l’évolution de leur fonction pulmonaire. Lors de la publication de leur étude en 2018, leurs conclusions ont fait l’effet d’un électrochoc: les femmes utilisant régulièrement des produits de nettoyage présentaient un déclin de leur capacité respiratoire nettement plus rapide que les autres participantes. Les auteurs ont estimé que cette perte de fonction pulmonaire était comparable à celle observée chez des personnes ayant fumé régulièrement pendant de nombreuses années.

Ces résultats scientifiques dessinent un problème de santé publique largement sous-estimé, selon les syndicats. Contrairement aux douleurs dorsales ou aux tendinites, les atteintes pulmonaires progressent au fil des années, parfois sans symptôme spectaculaire, jusqu’à devenir irréversibles. «Les aides ménagères voient leurs épaules ou leur dos souffrir. Mais leurs poumons s’usent aussi», résume Vincent Fanara à la FGTB Liège.

Dans une étude menée par la CSC auprès de plus de 1.500 aides ménagères en 2025, 28% des répondantes déclaraient avoir souffert de problèmes respiratoires. Des chiffres qui rappellent une autre étude, menée en 2018 par la FGTB et la CSC, dans la région de Charleroi auprès de 333 aides ménagères. Près d’une travailleuse sur cinq déclarait avoir déjà été hospitalisée pour des problèmes pulmonaires.

Pour Ben Debognies, le constat est sans appel: les aides ménagères des titres-services figurent parmi les travailleuses les plus abîmées en Belgique. «Les chiffres sont alarmants», explique-t-il. Dans les statistiques sectorielles, les taux de maladie des aides ménagères apparaissent bien au-dessus de la moyenne générale, y compris par rapport aux ouvriers, pourtant déjà fortement exposés aux problèmes de santé au travail. «On parle d’un niveau environ deux fois supérieur.»

C’est précisément ce qu’ont mesuré en 2020 Elisabeth Leduc et Ilan Tojerow dans une étude de l’ULB consacrée aux effets à long terme des titres-services. Les chercheurs ont mis en évidence le coût sanitaire largement ignoré dans l’évaluation du système. Selon les auteurs, cinq années dans le secteur multiplient par près de vingt le risque de se retrouver en incapacité de travail de longue durée par rapport à des personnes présentant un profil comparable, mais n’ayant pas exercé cette activité.

Cette réalité apparaît également dans les statistiques d’absentéisme des secrétariats sociaux. En 2023, Securex révélait qu’un travailleur sur cinq était absent pour maladie dans le secteur des titres-services. Plus préoccupant encore, un sur dix était en incapacité de travail depuis plus d’un an. Les absences de longue durée y étaient plus de deux fois supérieures à celles observées dans l’ensemble du marché du travail belge.

Un risque largement invisibilisé

Malgré ces signaux d’alerte, les risques chimiques restent peu visibles dans le débat public. «Lorsque l’on parle de santé dans les titres-services, tout le monde pense immédiatement aux troubles musculo-squelettiques (TMS), observe Béatrice Bolland. C’est évidemment un problème majeur. Mais cela tend parfois à invisibiliser d’autres atteintes à la santé.»

Cette invisibilité complique également la reconnaissance des maladies professionnelles. Les travailleuses se heurtent souvent à une difficulté majeure: démontrer que leur pathologie résulte bien d’une exposition professionnelle. Dans les statistiques de Fedris, l’Agence fédérale des risques professionnels, le nettoyage reste avant tout un métier d’usure physique. Entre 2016 et 2025, les maladies professionnelles reconnues dans le secteur du nettoyage sont dominées de manière écrasante par les troubles musculo-squelettiques. Fedris recense 1.688 reconnaissances positives de TMS dans le secteur du nettoyage et 550 dans les titres-services. Les tendinites, lésions des épaules, atteintes des poignets ou douleurs lombaires constituent l’essentiel des dossiers acceptés.

Fedris mentionne aussi des irritations cutanées, des troubles respiratoires ou des maux de tête (11 décisions positives dans les titres-services, 110 dans le nettoyage). À l’inverse, les cancers sont quasiment absents. Sur toute la période 2016-2025, seuls deux cancers reconnus apparaissent dans les données du secteur du nettoyage et concernent essentiellement l’amiante, une exposition qui ne correspond pas aux risques habituellement évoqués dans les titres-services. Dans ce secteur, aucun cancer n’est recensé.

Lorsqu’une maladie figure sur la liste officielle de Fedris, la procédure reste relativement accessible, mais, dès qu’il s’agit d’une pathologie qui n’entre pas dans ce cadre – on parle du système «ouvert», la charge de la preuve repose essentiellement sur la personne malade. «Il faut démontrer simultanément la maladie, l’exposition professionnelle et le lien de causalité», résume Ben Debognies. Une tâche déjà complexe pour un spécialiste. Presque impossible pour une aide ménagère ayant travaillé pendant vingt ans dans plusieurs dizaines de domiciles. «Il faut quasiment être mort pour avoir une reconnaissance et encore», ironise Catherine Mathy.

Dans les statistiques de Fedris, l’Agence fédérale des risques professionnels, le nettoyage reste avant tout un métier d’usure physique. Entre 2016 et 2025, les maladies professionnelles reconnues dans le secteur du nettoyage sont dominées de manière écrasante par les troubles musculo-squelettiques. Fedris recense 1.688 reconnaissances positives de TMS dans le secteur du nettoyage et 550 dans les titres-services. Les tendinites, lésions des épaules, atteintes des poignets ou douleurs lombaires constituent l’essentiel des dossiers acceptés.

Fedris se montre d’ailleurs extrêmement prudent sur le sujet. L’institution refuse de conclure à une sous-déclaration ou à une sous-reconnaissance. Ses données, souligne-t-elle, portent uniquement sur les demandes introduites et les décisions prises, pas sur l’état réel de santé des travailleuses du secteur.

Mais les réponses de l’Agence dessinent malgré tout les contours d’un système peu adapté aux réalités du travail domestique. Selon les chiffres avancés par Fedris, une majorité des demandes introduites aboutissent d’ailleurs à un refus de reconnaissance. Pour le secteur du nettoyage, on compte sur la période 2016-2025 5.644 rejets pour 1.800 décisions positives. Pour les titres-services, sur les 2.522 dossiers, on compte 1.961 rejets.

«Nous sommes conscients que le secteur est confronté à un taux élevé d’absentéisme pour cause de maladie et qu’il s’agit d’un travail physiquement pénible, admet l’Agence fédérale. Les personnes qui travaillent dans ce secteur peuvent souffrir de troubles fréquents tels que des douleurs dorsales, mais aussi de maux de tête, d’irritations cutanées et de troubles respiratoires. Il n’est toutefois pas toujours évident de démontrer que toutes ces affections conduisent aussi à des maladies professionnelles, étant donné que de nombreux problèmes médicaux sont également multicausaux.»

Fedris le reconnaît lui-même: la dispersion des lieux de travail, l’absence de standardisation des produits et la difficulté à retracer les expositions compliquent fortement l’établissement d’un lien causal entre la maladie et la profession. «Dans les titres-services, cette difficulté est encore plus marquée que dans le secteur du nettoyage.»

Longtemps, Béatrice Bolland n’a pas fait le lien entre ces expositions et sa propre santé. Puis, en 2017, tout bascule: elle apprend qu’elle souffre d’un cancer du sein. Les médecins écartent rapidement toute origine génétique ou héréditaire. «On m’a dit que c’était ‘la faute à pas de chance’.» Quelques mois plus tard, lors d’une formation, un chercheur de l’Université de Liège évoque les perturbateurs endocriniens présents dans de nombreux produits d’entretien et leurs effets sur la santé. Béatrice écoute, interpellée. «Cette discussion m’est restée dans la tête. Je me suis demandé s’il n’y avait pas malgré tout un lien possible… Mais comment le prouver?»

«Beaucoup de travailleuses associent immédiatement leurs douleurs au dos ou aux épaules à leur métier, observe Catherine Mathy. En revanche, lorsqu’elles développent une bronchite chronique ou un cancer, elles pensent rarement à une exposition professionnelle.» Pour les travailleuses, engager une procédure est en outre un véritable parcours du combattant. Lorsqu’elle a essayé, Christel Masset dit avoir eu le sentiment de ne pas être entendue. «L’argument avancé était toujours le même: comme je nettoyais également à mon domicile, l’origine professionnelle de mon cancer ne pouvait être établie avec certitude.» Une logique qu’elle juge profondément injuste. «Ce n’est pas la même chose de nettoyer sa maison ou de le faire tous les jours chez des particuliers.»

La colère finit par prendre le dessus. «Comme toute victime d’une injustice, c’est très difficile de ne pas être crue.» À l’époque, épuisée par la maladie, elle suspend son combat. «Je n’avais pas la force de mener deux batailles en même temps.»

Lode Godderis est spécialiste de la santé au travail chez IDEWE (un service externe de prévention) et professeur à la KULeuven. À ses yeux, la question des maladies professionnelles dans les titres-services reste aujourd’hui «un immense angle mort», en particulier en ce qui concerne les cancers. «Dans le système belge, la grande majorité des cancers professionnels reconnus restent liés à l’amiante. D’autres cancers sont également indemnisés, mais ils concernent surtout des substances très spécifiques, indique le spécialiste. En revanche, les aides ménagères exposées quotidiennement à des mélanges de produits de nettoyage se heurtent à un obstacle majeur: l’absence de preuves scientifiques suffisamment solides pour établir un lien direct entre leur travail et la maladie.»

Et c’est là que tout se complique. «Il faut des études épidémiologiques montrant que l’exposition double le risque de développer le cancer», explique Lode Godderis. Or, dans les métiers du nettoyage, les travailleuses ne sont pas exposées à une seule substance bien identifiée, mais à un cocktail permanent de produits chimiques… «Le problème principal, c’est que notre législation ne prend pas encore en compte ces expositions multiples», souligne-t-il. Le modèle juridique actuel reste construit autour d’un agent causal unique: une substance, une exposition, une maladie. «Mais dans la réalité, nous sommes presque toujours exposés à des mélanges.»

«L’absence de reconnaissance ne signifie pas l’absence de maladie», poursuit Laurent Vogel, chercheur spécialisé dans les cancers professionnels à l’Institut syndical européen (ETUI). Selon lui, les statistiques officielles reflètent avant tout les limites du système de reconnaissance des maladies professionnelles en Belgique. Un système historiquement construit pour identifier des expositions industrielles massives et relativement simples à documenter. Pour Laurent Vogel, cette situation illustre en outre une caractéristique récurrente des métiers féminisés: les risques y sont souvent plus difficiles à identifier, à mesurer et à faire reconnaître. «Les systèmes de prévention ont longtemps été construits à partir de réalités industrielles masculines», explique-t-il. Cette différence contribue à créer ce que Laurent Vogel décrit comme une forme d’invisibilité structurelle. Cette invisibilité commence par une idée profondément ancrée: faire le ménage ne serait pas un «vrai» travail à risque. «Le nettoyage est souvent perçu comme un simple prolongement des tâches domestiques», ajoute-t-il.

Laurent Vogel insiste aussi sur un autre angle mort: celui de la recherche scientifique. En Belgique, rappelle-t-il, les registres du cancer ne mentionnent pas systématiquement la profession des personnes malades. Résultat: il est extrêmement difficile d’identifier des liens entre certains métiers et certaines pathologies. Ce manque de données ne relève pas d’un problème technique, mais d’un choix politique et institutionnel. «Les informations existent. Le vrai enjeu, c’est la volonté de croiser les bases de données et de financer ce type de recherches.»

En Belgique, les registres du cancer ne mentionnent pas systématiquement la profession des personnes malades. Résultat: il est extrêmement difficile d’identifier des liens entre certains métiers et certaines pathologies. Ce manque de données ne relève pas d’un problème technique, mais d’un choix politique et institutionnel.

«Les données scientifiques sont encore trop limitées», renchérit Lode Godderis. Pour sortir de cette impasse, il travaille notamment sur le concept d’«exposome»: une approche visant à cartographier l’ensemble des expositions subies par un individu tout au long de sa vie professionnelle. En somme, un véritable «passeport d’exposition professionnelle», permettant de conserver, au fil de la carrière, une trace structurée des facteurs de risque auxquels un travailleur a été exposé. «Aujourd’hui, ces informations n’existent pratiquement pas de manière centralisée.» Un outil d’autant plus essentiel que les cancers liés au travail restent massivement sous-déclarés. «Environ 8,4% des cancers mortels sont liés au travail. Et c’est probablement une sous-estimation.»

Le trou noir de la prévention

Sur le papier, les responsabilités sont pourtant claires. Comme tout employeur, une entreprise de titres-services est légalement tenue de protéger la santé de ses travailleuses. Elle doit analyser les risques, former son personnel, organiser une surveillance médicale et mettre en place les mesures de prévention nécessaires.

Mais la particularité du secteur réside dans le fait que le lieu de travail appartient au client. Cette configuration crée une situation unique. Juridiquement, l’employeur reste responsable de la santé et de la sécurité des travailleuses. Dans les faits, il dispose d’un contrôle limité sur les produits réellement utilisés au domicile.

«Parce que le travail s’effectue dans des domiciles privés, il reste largement hors du regard collectif, raconte Béatrice Bolland. Les difficultés respiratoires, les allergies ou les irritations apparaissent souvent comme des problèmes individuels alors qu’elles peuvent être liées à l’organisation même du travail.»

Puis, il y a la pression des clients qui attendent souvent qu’un maximum de travail soit fait en un minimum de temps. «Dans ces conditions, certaines travailleuses utilisent parfois des produits plus agressifs qui permettent d’aller plus vite, poursuit Béatrice. Dans mon cas, ce n’était plus du nettoyage. Le client m’avait demandé d’utiliser ce produit anti-moisissure parce que sa douche était très encrassée alors qu’elle n’avait pas été nettoyée pendant des semaines, voire des mois.»

Pourtant, tout était indiqué sur l’étiquette. «Mais encore faut-il savoir la lire et comprendre ce qu’elle implique. Par exemple, pour certains produits, la pièce doit être ventilée avant utilisation. Ensuite, une fois le produit appliqué, il faut quitter la pièce et la laisser aérer pendant un certain temps. C’est tout un protocole, et je n’étais pas formée à l’époque.»

Un témoignage appuyé par les constats du terrain: «Si un client veut que l’aide ménagère utilise de l’eau de Javel ou de l’ammoniaque, il peut très bien imposer ces produits à la travailleuse en disant: ‘Moi, je veux que ce soit nettoyé comme ça!’, raconte Catherine Mathy de la FGTB. Dans les faits, les pratiques du client sont rarement remises en question. Au mieux, si l’aide ménagère se plaint, et si l’entreprise est un peu attentive, elle déplacera la travailleuse vers un autre domicile. En réalité, elle déplace simplement le problème.»

Sur le papier, les responsabilités sont pourtant claires. Comme tout employeur, une entreprise de titres-services est légalement tenue de protéger la santé de ses travailleuses. Elle doit analyser les risques, former son personnel, organiser une surveillance médicale et mettre en place les mesures de prévention nécessaires. Mais la particularité du secteur réside dans le fait que le lieu de travail appartient au client.

Pour les syndicats, le problème est structurel. Contrairement au nettoyage professionnel classique, où les produits sont fournis par l’employeur et les procédures davantage encadrées, les titres-services reposent sur une multitude de situations individuelles difficilement contrôlables.

Cette faillite structurelle de la prévention est régulièrement dénoncée par les autorités de contrôle. Les campagnes d’inspection du SPF Emploi ont révélé des lacunes persistantes ces dernières années.

Dès 2022, les inspecteurs du travail constataient que 80% des entreprises contrôlées présentaient des manquements dans leur analyse des risques chimiques. Plus d’une sur deux ne respectait pas correctement les obligations liées à la surveillance de la santé des travailleurs. En 2024, le verdict demeurait implacable. Près de la moitié des entreprises contrôlées présentaient encore des manquements en matière d’analyse des risques, tandis que 15% d’entre elles étaient en infraction sur la gestion des agents chimiques dangereux.

Et la situation n’est pas près de s’améliorer. Après ces campagnes de contrôle, le ministre fédéral de l’emploi, David Clarinval (MR), a décidé de ne pas mettre en place de nouvelle inspection sur les conditions de travail des aides ménagères.

Dix ans de surplace

Dès 2015, plusieurs parlementaires fédéraux comme régionaux ont attiré l’attention sur les risques respiratoires liés aux produits de nettoyage, en particulier lorsqu’ils sont utilisés sous forme de sprays. À chaque fois, les parlementaires ont demandé aux autorités des recherches complémentaires en Belgique, un renforcement des mesures de prévention, une meilleure information des travailleurs et, le cas échéant, le retrait de certains produits jugés dangereux. À chaque occasion, les ministres de l’Emploi successifs ont reconnu l’existence de risques respiratoires liés aux produits d’entretien.
Déjà, en 2016, le ministre fédéral de l’Emploi de l’époque, Kris Peeters (cd&V), soulignait que la pulvérisation constituait un mode d’utilisation «qui augmente les risques» en raison de la formation d’aérosols inhalables. Toutefois, malgré cette reconnaissance du risque, les autorités ont privilégié les dispositifs de prévention existants. Elles ont également justifié le ciblage prioritaire des inspections sur les troubles musculo-squelettiques, les statistiques de Fedris faisant apparaître davantage de maladies professionnelles reconnues liées à l’ergonomie qu’aux affections respiratoires dans le secteur du nettoyage.
En Wallonie, alors que la réglementation wallonne impose une convention entre entreprises agréées et utilisateurs pour encadrer les produits et équipements mis à disposition, celle-ci ne serait respectée que dans 4 cas sur 10 pour les produits et 1 cas sur 4 pour le matériel. Interpellé au parlement wallon en 2025 sur le sujet, le ministre de l’Emploi, Pierre-Yves Jeholet (MR), renvoyait surtout vers les compétences fédérales en matière de bien-être au travail, tout en rappelant les outils existants: une formation minimale obligatoire pour les travailleuses, une visite préalable du domicile afin d’évaluer les conditions de travail, la signature d’une convention écrite entre l’utilisateur et l’entreprise ainsi que des campagnes de sensibilisation sur les risques liés aux produits ménagers. Par contre, aucune nouvelle obligation contraignante n’était annoncée.

Du côté des employeurs, le risque chimique n’est pourtant pas ignoré. Steve Vandenberghe, directeur général de Domiva, la fédération du secteur, assure que les entreprises de titres-services investissent depuis des années dans la prévention, la formation et la sensibilisation des aides ménagères. «La santé et la sécurité des travailleuses sont au cœur de nos préoccupations», insiste-t-il.

Le responsable reconnaît toutefois que le travail à domicile pose un défi particulier, et face aux interrogations croissantes concernant l’exposition à certains produits potentiellement dangereux, Steve Vandenberghe refuse de parler de sous-estimation du problème. «Avec les connaissances dont nous disposons aujourd’hui, nous regardons certains risques différemment qu’il y a dix ou vingt ans».

Parmi les pistes avancées, le directeur de Domiva se montre notamment ouvert à l’idée d’établir une liste sectorielle harmonisée des produits recommandés et déconseillés, une démarche qui n’existe pas aujourd’hui à l’échelle du secteur. «Certains produits, tels que l’ammoniaque, l’acétone, la térébenthine, les agents blanchissants, l’alcool à brûler, les dégraissants ou les déboucheurs puissants, sont déjà interdits dans la plupart des entreprises», précise Steve Vandenberghe, estimant qu’aucune aide ménagère ne devrait être contrainte de travailler dans des conditions dangereuses.

Cette faillite structurelle de la prévention est régulièrement dénoncée par les autorités de contrôle. Les campagnes d’inspection du SPF Emploi ont révélé des lacunes persistantes ces dernières années.

Denis Morrier, directeur de la coopérative Home Net Service à Beyne-Heusay, en région liégeoise, l’admet: la prise de conscience des dégâts sanitaires dans les titres-services est arrivée tardivement. «Au départ, la priorité était de créer de l’emploi, et les questions de santé n’étaient pas vraiment prises en compte.»

Pendant près d’une décennie, la pénibilité du métier reste largement invisible. Puis, au milieu des années 2010, les premiers signaux deviennent impossibles à ignorer. Les travailleuses engagées depuis plusieurs années commencent à accumuler les problèmes de santé, notamment physiques. «C’est là qu’on a commencé à voir concrètement les effets du métier.» Chez Home Net Service, plusieurs mesures ont progressivement été mises en place pour tenter de réduire les risques. Une charte interdit certains produits, comme l’eau de Javel ou l’ammoniaque. Des visites préalables sont organisées au domicile des clients afin de vérifier le matériel utilisé.

L’entreprise tente aussi de sensibiliser les clients à l’usage de produits moins agressifs. Denis Morrier cite volontiers l’exemple de certains anticalcaires très puissants. «Si un produit agit aussi fortement sur une surface, il faut aussi se demander ce qu’il fait sur la peau ou les voies respiratoires des travailleuses qui l’utilisent tous les jours.»

L’enquête de la CSC réalisée en 2025 auprès de 1.500 aides ménagères montrait d’ailleurs que 82% d’entre elles utilisaient généralement des produits chimiques. Les produits anticalcaires revenaient particulièrement souvent dans les témoignages recueillis par le syndicat. «Ce sont ceux qui provoquent les réactions les plus immédiates: irritations, difficultés respiratoires, maux de tête», explique Ben Debognies. Même si l’usage de l’ammoniaque recule, l’eau de Javel restait encore très présente dans les domiciles privés. En outre, si près de trois quarts des travailleuses déclaraient que leur employeur interdisait certains produits, généralement l’eau de Javel et l’ammoniaque, seule une minorité de clients prenait des dispositions effectives concernant les produits interdits.

Pour Christel Masset, ce combat pour faire reconnaître cette réalité dépasse désormais sa propre situation. «Quand un agriculteur tombe malade à cause des pesticides, le lien est plus facilement accepté. Mais pour les titres-services, c’est différent.»

Alors elle continue. À son rythme. Entre des rendez-vous médicaux et des journées de ménage adaptées à ses capacités, elle participe à des actions de sensibilisation et encourage les travailleuses à s’informer sur les produits qu’elles manipulent. «Pendant longtemps, on a considéré que nettoyer relevait d’un travail simple, presque naturel. Mais derrière cette apparente banalité se cache une exposition quotidienne dont on mesure encore mal les effets. Je ne parle pas de ces risques pour faire peur. Je veux juste qu’on prenne enfin conscience de ce problème.»

 

Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Le résumé

  • Vingt ans après la création des titres-services, plusieurs études et témoignages révèlent un coût sanitaire largement sous-estimé du secteur.
  • Au-delà des troubles musculo-squelettiques, les aides ménagères sont exposées quotidiennement à des produits chimiques susceptibles d’affecter durablement leur santé respiratoire.
  • Pourtant, les maladies professionnelles liées à ces expositions restent très difficilement reconnues, en raison d’un système de prévention et d’indemnisation peu adapté aux réalités du travail à domicile.

 

Des cancers au bout du balai: l’enquête française qui bouscule les certitudes

En France, les travailleuses du nettoyage sont de plus en plus au centre des préoccupations en matière de santé au travail. Dans le Vaucluse, le GISCOPE 84 (Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale) enquête depuis 2017 sur les liens entre certaines expositions professionnelles et les cancers du sang. Né de la collaboration entre sociologues et médecins du Centre hospitalier d’Avignon, le dispositif propose aux patients atteints de lymphomes, leucémies ou myélomes de retracer l’ensemble de leur parcours professionnel afin d’identifier d’éventuelles expositions à des substances cancérogènes.

Au fil de ses enquêtes, le GISCOPE 84 a constaté la présence récurrente de travailleuses du nettoyage parmi les personnes atteintes de cancers hématologiques. Cette observation a conduit les chercheurs à créer un groupe de travail spécifique sur les activités de nettoyage. Celui-ci a identifié au moins sept substances cancérogènes présentes dans des produits d’entretien courants, dont le formaldéhyde ou des composés susceptibles d’en libérer lors de l’utilisation.

Les chercheurs soulignent également que ces risques demeurent largement invisibilisés. D’une part, les métiers du nettoyage, très féminisés, ont été beaucoup moins étudiés que les secteurs industriels ou du bâtiment. D’autre part, les maladies professionnelles liées à ces activités sont difficiles à faire reconnaître, notamment en raison de carrières souvent fragmentées et de l’absence de traces précises des expositions. Le GISCOPE84 estime ainsi que les activités de nettoyage constituent un véritable «angle mort» de la santé au travail.

Cette invisibilisation est particulièrement marquée pour les cancers professionnels. Alors que plusieurs organismes estiment que 4 à 8% des cancers pourraient avoir une origine professionnelle en France, seul 0,5% sont effectivement reconnus comme tels quand il s’agit d’une travailleuse. Les travaux du GISCOPE 84 visent précisément à documenter ces expositions et à accompagner les patientes dans leurs démarches de reconnaissance, tout en produisant des connaissances scientifiques sur des risques encore largement méconnus.

Un article à lire ici

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste

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