Alter Échos: Pour quel type d’usager Bruxelles a-t-elle été conçue?
Léone Drapeaud: La ville est pensée pour un usager standard, à savoir un homme, travaillant en mobilité pendulaire (aller-retour quotidien entre le domicile et le travail, NDLR), valide, hétéro et ne faisant l’objet d’aucune discrimination particulière. Elle est organisée par ses flux et tend à créer des zones monofonctionnelles: de grands quartiers de logement, de grands quartiers de bureaux… Et on a uniquement pensé à la connexion entre ce profil et ces fonctions. La complexité de la ville a été négligée.
AÉ: Concrètement, qu’est-ce que l’outil du «gender mainstreaming» apporte à la planification urbaine? Et comment s’intègre-t-il à Bruxelles?
Léone Drapeaud: Le gender mainstreaming est un outil qui prend le prisme du genre pour analyser toutes sortes de problématiques (politique, budget, inégalité…). Par exemple, issu du gender mainstreaming, le gender budgeting permet d’analyser l’ensemble des dépenses sous l’angle du genre. Grâce à cet outil, nous avons pu voir que dans les dépenses publiques liées au sport, les investissements sont majoritairement portés sur des équipements utilisés par les hommes. Ma mission avec ce plan Gender Mainstreaming a été d’observer un ensemble de discriminations et de me demander: comment est-ce que la structure urbaine et la planification peuvent aider à résorber ces discriminations-là?
AÉ: La notion du travail de soin (care) est centrale dans votre analyse. Selon vous, les logiques de care ont-elles été oubliées dans la manière d’envisager la ville?
Léone Drapeaud: Oui, notamment dans les schémas de mobilité. Les femmes ont tendance à avoir des parcours de mobilité qui sont plus «chaînés», avec des points d’arrêt différents sur leur parcours du quotidien, liés aux tâches du care qu’elles assument: faire les courses, aller chercher les enfants, passer chez le médecin… Tandis que les hommes ont tendance à avoir une mobilité plus linéaire, du point A au point B. La ville a été pensée pour ce type d’usager standard, qui se déplace en voiture de la maison au travail et qui n’a pas de tâches du care à sa charge.
AÉ: Auriez-vous un exemple où l’espace public peut également devenir un soutien (care) pour des usagers non valides?
Léone Drapeaud: J’ai assisté à une conférence animée par les filles de Fat Friendly (une association bruxelloise de lutte contre la grossophobie, NDLR), qui parlaient de leur usage, en tant que personnes grosses, de la ville. Il y a des questions qui en sont ressorties et dont on peut faire le parallèle avec des personnes moins mobiles… Est-ce que l’espace public m’offre les opportunités d’être bien? Est-ce que, quand je marche, je trouve de l’ombrage? Ai-je des possibilités de m’asseoir si besoin?
Les hommes ont tendance à avoir une mobilité plus linéaire, du point A au point B. La ville a été pensée pour ce type d’usager standard, qui se déplace en voiture de la maison au travail et qui n’a pas de tâches du care à sa charge.
AÉ: Le rapport se veut intersectionnel. Comment avez-vous travaillé concrètement cette approche? Y a-t-il des angles morts dans la manière dont la ville a été pensée à ce niveau-là?
Léone Drapeaud: Dans l’étude, nous avons en effet voulu que notre démarche soit intersectionnelle. Or, la planification urbaine a tendance à se reposer sur les données et à chercher l’objectivation. Tout ce qui n’est pas «donnéifié» est considéré comme moins valide, moins costaud. Ainsi, si les différences hommes-femmes peuvent être saisies, les vécus spécifiques des personnes LGBTQIA+, eux, ne sont pas mesurés. Pour ça, il a fallu chercher des vécus réels de personnes concernées. Nous les avons mis en balance avec des données chiffrées, des cartes. Cela a été une démarche très volontaire, de ne pas dévaluer l’un au profit de l’autre.
AÉ: Qu’avez-vous observé sur la manière dont les personnes LGBTQIA+ occupent Bruxelles?
Léone Drapeaud: L’une de nos analyses a porté sur la répartition des services mis à leur disposition, par exemple les services médicaux spécifiques pour les personnes LGBTQIA+. Il y a clairement un besoin d’avoir un lieu rassurant où les minorités savent que leurs enjeux propres, personnels, seront connus et non discriminés. Elles ont tendance à être plutôt dans les quartiers centraux, ce qui donne un problème d’accessibilité pour une personne LGBTQIA+ qui habite très loin. Dans l’étude, il y a également un gros volet sur les lieux de fête, les lieux de sociabilité, les lieux associatifs qui ciblent les personnes LGBTQIA+. Pour ces personnes, il y a un besoin de faire communauté. Et encore une fois, ces lieux sont principalement situés dans le centre-ville. Ce qui est contradictoire, car c’est aussi là qu’il y a le plus d’agressions homophobes. Donc ce sont à la fois des lieux attractifs, nécessaires, mais pas forcément sécurisants.
AÉ: À quelles conditions Bruxelles pourrait-elle devenir inclusive?
Léone Drapeaud: Un des leviers pour rendre la ville plus inclusive est la ville de proximité: une ville où se trouve, proche de chez soi, tout un ensemble de services du quotidien. Elle rend les tâches quotidiennes plus faciles à réaliser et à inclure dans son quartier. La deuxième condition, c’est la mixité fonctionnelle: des espaces avec une pluralité de fonctions (économiques, culturelles, sociales, de transports… NDLR). Cela permet une ville plus animée, plus invitante, puisque plusieurs personnes peuvent venir y faire différentes tâches. Les grandes zones monofonctionnelles, à l’instar des zones commerciales ou industrielles, sont aussi des lieux potentiellement insécurisants, malaisants. Sur le plan architectural, un autre levier consiste à privilégier des rez-de-chaussée vivants plutôt que de grandes façades aveugles. Cela s’inscrit aussi dans une optique où les riverains se sentent plus à l’aise, du fait qu’il y a des fonctions différentes et des gens autour de soi. Ce qui est insécurisant, ce n’est pas la ville en elle-même, c’est la ville vide.
AÉ: Quelle est la suite de ce rapport?
Léone Drapeaud: Pour l’instant, nous sommes en train de travailler sur un plan d’action destiné à être utilisé au sein de perspective.brussels pour faire évoluer nos pratiques en interne. Avec perspective.brussels, nous menons cette réflexion en amont sur les façons de rendre un outil de planification plus inclusif. Parfois, il faut un peu se malmener pour changer nos manières de fonctionner.