L’image a tout d’un conte de fées urbain. Dans les rues d’Ixelles, près de la place Flagey, deux hommes se promènent sous le soleil, sur un chemin longeant un bel étang. L’un d’eux pousse un landau alors que l’autre lui entoure les épaules de son bras gauche, avant de lui poser un baiser sur la joue. Pas de doute possible: il s’agit ici d’un couple en train de prendre l’air en compagnie de son enfant par une belle journée d’été.
Si l’image est donc charmante, elle est aussi rare en Belgique francophone. Pour un couple composé d’hommes, le chemin vers la paternité est – très – étroit et passe souvent par l’adoption. Or, en Fédération Wallonie-Bruxelles, on ne compte que quelques dizaines d’enfants adoptés par an, que ce soit en «interne» (des enfants en provenance de Belgique) ou à l’international (en provenance de pays étrangers). Et parmi ceux-ci, tous ne sont bien sûr pas accueillis par des familles homoparentales…
Est-ce à dire qu’adopter alors que l’on vit dans un couple composé d’hommes est impossible? Non. Une proportion grandissante d’hommes choisit ce chemin croisant souvent celui de la gestation pour autrui (GPA). Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas semé de quelques embûches ou de quelques frustrations…
La fin de l’international
On adopte donc peu en Belgique francophone. En 2025, 22 enfants ont été adoptés en «interne». Et 15 à l’international. Comment expliquer ce phénomène? Au fur et à mesure des années, l’adoption a progressivement changé de statut. Là où auparavant il s’agissait de répondre à un désir d’enfant de la part des candidats adoptants, aujourd’hui l’adoption est vue «comme une mesure de protection exceptionnelle de l’enfant. On parle d’une personne qui a besoin de trouver une famille», explique Frédéric Lethé, directeur de la Direction de l’adoption à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le système belge francophone privilégie donc d’abord le maintien du lien familial, le soutien aux parents, le placement temporaire ou l’accueil familial, avant d’envisager une rupture de filiation.
À ce changement de paradigme sont venus s’ajouter d’autres phénomènes, dont la diminution de l’adoption internationale. En 2021, on comptait ainsi 39 enfants accueillis en Fédération Wallonie-Bruxelles en provenance de l’étranger. En 2007, ce chiffre montait à 212 alors qu’en 2012, il était déjà descendu à 135… Les raisons de cette diminution varient mais s’expliquent notamment par l’amélioration progressive des systèmes de protection de l’enfance dans les pays d’origine, sous l’influence de la Convention de La Haye et de son principe de subsidiarité: l’adoption internationale ne doit intervenir qu’après avoir examiné les solutions dans le pays d’origine de l’enfant.
Pour les couples composés d’hommes, malgré le vote, le 18 mai 2006, de la loi fédérale permettant aux couples de même sexe d’adopter, les possibilités d’adoption se sont donc singulièrement restreintes. «L’adoption est une mesure de protection, mais c’est aussi un moyen d’accéder à la parentalité. Et les familles homoparentales composées d’hommes n’ont pas beaucoup d’autres possibilités, contrairement à celles composées de femmes», continue Frédéric Lethé.
«L’adoption est une mesure de protection, mais c’est aussi un moyen d’accéder à la parentalité. Et les familles homoparentales composées d’hommes n’ont pas beaucoup d’autres possibilités, contrairement à celles composées de femmes.»
Frédéric Lethé, Direction de l’adoption de la Fédération Wallonie-Bruxelles
Du côté des femmes, celles-ci peuvent en effet passer par la procréation médicalement assistée (PMA). L’une des mères portera ainsi l’enfant et sera considérée comme mère de l’enfant à venir. Quant à l’autre, il lui sera aussi facile de se faire reconnaître comme mère puisqu’elle pourra bénéficier de l’effet d’une loi votée le 5 mai 2014 et prévoyant une présomption de comaternité. Lorsqu’un enfant naît pendant le mariage entre deux femmes, ou dans les 300 jours qui suivent la dissolution ou l’annulation de ce mariage, l’épouse de la mère est automatiquement considérée comme coparente. Une loi qui n’a pas d’équivalent pour les hommes…
Un revirement dramatique
Attablé dans un café non loin de la place Flagey, David Kootz prend le temps d’un petit voyage dans le passé. En couple avec son mari depuis 25 ans, il a connu la fin de l’époque où, pour un couple d’hommes, la paternité et l’adoption pouvaient passer pour un concept abstrait. «À l’époque, les hommes qui ont 65 ou 70 ans aujourd’hui devaient tellement lutter pour vivre leur homosexualité que la paternité s’envisageait au travers du fait d’avoir un enfant avec une femme, ‘dans le placard’. Il y a d’ailleurs pas mal d’enfants en situation d’homoparentalité qui sont nés dans un couple hétéro avant un coming-out.» Aujourd’hui, avec le vote de la loi ouvrant l’adoption aux personnes de même sexe, la donne a changé. «On voit des couples de jeunes gays de 20 ou 22 ans qui ont déjà un projet d’enfant», note David Kootz. Et contrairement aux femmes, qui semblent donc se diriger vers la PMA, l’adoption a gagné du terrain auprès des couples d’hommes. Les chiffres confirment d’ailleurs cette tendance: en 2025, neuf couples d’hommes ont ainsi adopté un enfant en adoption «interne», soit 43% des cas cette année-là, contre zéro couple de femmes. En adoption internationale, même tendance: trois couples d’hommes (21,5% des cas), pour un couple de femmes.
Une tendance que David Kootz confirme. Président de l’asbl «Homoparentalités», dont l’objectif est notamment de proposer une assistance à la parentalité aux familles comportant un ou des parents homosexuels, il note que 80% des personnes fréquentant l’asbl sont des hommes. «Les femmes, avec la PMA, se débrouillent beaucoup plus facilement entre elles. Elles voient moins l’intérêt de venir chez nous», explique-t-il. Car malgré l’accès à l’adoption autorisé depuis 2006, le parcours d’un couple d’hommes souhaitant adopter n’est pas toujours tranquille. Et un petit coup de main est donc parfois le bienvenu. «De manière générale, le processus d’adoption en Fédération Wallonie-Bruxelles est déjà long et compliqué, explique Victoria Gilles, responsable du pôle Études et Plaidoyer pour la Fédération Prisme, qui regroupe des associations actives en Belgique francophone et qui travaillent à la défense des droits des personnes lesbiennes, gay, bisexuelles, transgenres, queers ou intersexes. Mais pour les personnes de même sexe, vous devez ensuite composer avec les stéréotypes, la méconnaissance ou l’homophobie au sein des pays étrangers qui pourraient confier des enfants à l’adoption, mais aussi en Belgique. Il s’agit d’une espèce de multicouches de freins et de problèmes.»
À l’international, seules l’Afrique du Sud et la Colombie acceptent ainsi de confier des enfants à l’adoption au sein de couples homoparentaux. Bon nombre de pays au sein de l’Union européenne autorisent bien l’adoption par des couples de même sexe, mais, Convention de La Haye oblige, ils privilégient les solutions internes… Quant à la Belgique francophone, la situation est un peu différente. David Kootz décrit une situation globalement satisfaisante. «De manière générale, il n’y a pas de gros blocage sur la question. Il y a une bienveillance des organismes internes d’adoption dans les échanges», explique-t-il en évoquant les six organismes d’adoption (trois pour l’adoption interne et trois pour l’international) agréés (OAA) en Fédération Wallonie-Bruxelles.
À l’international, seules l’Afrique du Sud et la Colombie acceptent de confier des enfants à l’adoption au sein de couples homoparentaux.
Pour autant, le président d’Homoparentalités ne voit pas tout en rose. Car le processus d’adoption est long et compliqué. Et une étape est cruciale: une fois l’enfant installé chez les candidat(e)s adoptants, l’OAA dépose une série de pièces au tribunal de la famille pour une requête d’adoption. Durant cette période, les parents biologiques (souvent la mère) peuvent se rétracter et décider de ne plus consentir à l’adoption. «Le risque, c’est que les parents se rétractent pour de mauvaises raisons, avec des conséquences catastrophiques», explique Bernard Mathieu, responsable d’ONE Adoption, l’un des trois OAA agréés pour les adoptions internes. Parmi ces «mauvaises raisons», il y en a une que tout le monde craint: que les parents d’un enfant mis à l’adoption n’acceptent pas que leur enfant biologique soit adopté par un couple de même sexe. Une situation qui pousse les OAA à prendre ce phénomène en considération en amont afin d’éviter un revirement dramatique une fois l’enfant en famille d’adoption. Quitte à adopter des procédures qui pourraient être vues comme discriminatoires… «Nous devons exclure cette possibilité de toutes les manières possibles, explique Bernard Mathieu. Nous écoutons donc les parents et nous nous en tenons à ce qui tient du registre de l’inacceptable pour eux.» En d’autres mots, les OAA tiennent donc compte du fait que certains parents n’acceptent pas de voir leurs enfants adoptés par des familles homoparentales…
Si Bernard Mathieu affirme que les cas de ce genre sont de plus en plus rares, il n’empêche. Pour David Kootz, «poser cette question aux parents biologiques permet de faire en sorte qu’une discrimination va être réalisée. Il s’agit tout de même d’un problème». Une situation qui, pour Victoria Gilles, pousse parfois les couples homosexuels à s’orienter vers d’autres options. «Il existe parfois, au sein de la communauté, une résilience qui revient à se dire qu’entrer dans le système est trop compliqué, parce qu’elle sait qu’elle y est marginale. Certains vont donc se tourner vers d’autres formes de famille ou de solutions.»
GPA, la solution miracle?
Quelles sont ces solutions? Il y a la coparentalité ou la pluriparentalité. On peut ainsi imaginer un couple de femmes et un couple d’hommes décider d’avoir un enfant ensemble. Ou bien encore le fait de se proposer comme famille d’accueil. C’est notamment le cas de David Kootz. Après avoir adopté un petit garçon, lui et son mari sont aussi devenus famille d’accueil pour un autre petit garçon. Et puis il y a la gestation pour autrui (GPA). Pour rappel, la GPA désigne une situation dans laquelle une femme accepte de porter un enfant pour une ou plusieurs personnes qui souhaitent en devenir les parents après la naissance. L’embryon peut être conçu avec les gamètes des parents d’intention, d’un donneur ou d’une donneuse. En Belgique, la GPA n’est pas interdite. Mais l’absence de cadre juridique clair pousse souvent les couples souhaitant y avoir recours à se rendre à l’étranger, notamment aux États-Unis. Une solution miracle pour les couples d’hommes belges? À voir. Car ici aussi l’adoption pointe le bout de son nez. «Il existe des situations assez sales où des enfants nés par GPA se retrouvent sans numéro national ou considérés comme les cohabitants légaux de leurs pères», explique David Kootz.
«Il existe des situations assez sales où des enfants nés par GPA se retrouvent sans numéro national ou considérés comme les cohabitants légaux de leurs pères.»
David Kootz, asbl Homoparentalités
En l’absence de cadre juridique clair en Belgique, l’enfant né par GPA peut ainsi se retrouver considéré comme l’enfant des deux pères, d’aucun, ou alors d’un seul. Tout dépend du bon vouloir de la commune. Dans certains de ces cas, un père se retrouve donc parfois à devoir effectuer une procédure d’adoption pour l’enfant qu’il a conçu par GPA… Un énorme problème, qui, pour Frédéric Lethé, en cache un autre. «Que la GPA doive passer par l’adoption nous pose juridiquement question. Dans l’adoption, il y a une balise importante qui est qu’on ne peut pas concevoir un enfant pour qu’il soit adopté. Or ici, il y a un projet d’adoption avant que l’enfant soit conçu.»
Fin juin, dans le cadre d’un débat sur l’allongement du délai autorisé pour une interruption volontaire de grossesse (IVG), le gouvernement fédéral n’a pas tranché. Il a décidé de renvoyer le dossier dans un «accord global» sur plusieurs questions éthiques comme l’IVG, l’accouchement discret, l’euthanasie pour personnes démentes et la GPA… Signe que l’on devrait reparler de l’adoption par des couples d’hommes dans les mois qui viennent…
Adopter quand on est un homme seul, c’est possible?
Si chaque année, des hommes seuls se lancent dans un processus d’adoption, jusqu’ici aucun d’eux n’a abouti. «Il n’y a jamais eu d’homme seul qui a adopté en Fédération Wallonie-Bruxelles», souligne Frédéric Lethé. Du côté des femmes, ce n’est pas non plus énorme (une personne en ««interne» et une personne à l’international en 2025), mais les cas existent donc. Les hommes seuls seraient-ils les victimes d’une sorte de stéréotype qui voudrait qu’ils ne soient pas capables de prendre soin d’un enfant? «C’est possible, je ne peux pas l’exclure», répond Frédéric Lethé. Avant de préciser que les assistantes sociales et les psychologues de la Direction de l’adoption «sont formées pour ne pas avoir cette lecture-là».