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Regard critique · Justice sociale

Social Décalé

L’urgence de philosopher

Intervisions éthiques, ateliers philos, séminaire d’écriture… À travers une série de dispositifs participatifs, le philosophe Jérôme Bouvy invite le personnel du Grand Hôpital de Charleroi à réfléchir et à dialoguer autour des enjeux qui traversent leurs pratiques. De quoi remettre du sens, du soin et de la robustesse dans leur quotidien!

(c) Pulcherus, CC0, via Wikimedia Commons

Aux urgences, les soignants évoluent dans un environnement où se croisent pression médicale, détresse humaine et questionnements éthiques. «Le service des urgences est un lieu de tensions extrêmes», résume Jonathan Petit, chef du service des urgences du Grand Hôpital de Charleroi (site Les Viviers). Pris dans un flux médical majeur, les soignants doivent y prendre des décisions parfois vitales, tout en recevant de plein fouet ce qui se passe dans le monde.

Selon le médecin, cet exercice exige un solide ancrage professionnel et personnel. «Si vous n’êtes pas bien ancré avec vos valeurs, votre déontologie, votre ligne éthique, le sens de votre mission, vous pouvez facilement perdre pied», observe-t-il. Cette charge morale se manifeste dans une multitude de situations concrètes: l’arrivée d’un jeune patient qui rappelle son propre enfant, l’accompagnement d’une personne atteinte d’un cancer avancé dont l’intérêt d’un nouveau traitement interroge, ou encore la prise en charge d’une personne âgée très fragilisée transférée à l’hôpital malgré un projet thérapeutique limitatif. Derrière chacune de ces situations se joue un dilemme qui dépasse la seule dimension technique du métier. «Comment prendre soin de ces patients? Et de votre relation au soin dans ces situations?», interroge Jonathan Petit.

Il n’y a pas de réponse universelle et «juste» à ces légitimes interrogations. Toutefois, la philosophie peut servir de boussole pour retrouver de la capacité de décision et d’action face à l’immensité de ces questions. C’est pourquoi, chaque trimestre, Jérôme Bouvy va à la rencontre du personnel médico-infirmier des urgences du Grand Hôpital de Charleroi pour échanger avec ceux qui le souhaitent autour de leurs préoccupations et du sens de leur métier. Le philosophe a été recruté en 2022 pour soutenir l’ensemble des travailleurs de l’institution, soignants et non-soignants, dans leurs pratiques, au lendemain de la pandémie de Covid qui a considérablement ébranlé le secteur de la santé, avec les conséquences que l’on connaît: crise de sens, épuisement du personnel, problèmes de recrutement et de rétention, etc.

S’exercer à voir clair

Concrètement, en quoi consiste le métier de philosophe hospitalier? Certainement pas à convoquer Platon en salle d’opération. Jérôme Bouvy s’est donné pour mission de créer des espaces où les travailleurs peuvent s’arrêter, réfléchir et mettre en discussion ce qu’ils vivent au quotidien. Déplacer son regard, histoire d’y voir plus clair. «Mon intention, dès le départ, a été de philosopher avec – et non pas pour – le personnel», insiste-t-il. Comment? En variant les propositions: ateliers philosophiques, lectures collectives, séminaires d’écriture, ou encore temps d’intervision. Pour ouvrir le dialogue, le philosophe privilégie les approches indirectes. «Je fais appel, autant que possible, à des activités de médiation afin de ne pas aborder les enjeux de manière frontale», précise-t-il.

Le philosophe a été recruté en 2022 pour soutenir l’ensemble des travailleurs de l’institution, soignants et non soignants, dans leurs pratiques. Juste après la pandémie de Covid qui a considérablement ébranlé le secteur de la santé, avec les conséquences que l’on connaît: crise de sens, épuisement du personnel, problèmes de recrutement et de rétention, etc.

Car les discussions touchent à des questions aussi essentielles que la dignité, la vulnérabilité, la proximité, ce qui est (ou pas) bien ou bon… Des sujets susceptibles de diviser. «Tout le monde n’est pas forcément du même avis, chacun approchant ses concepts avec sa sensibilité, ses croyances, sa grille de compréhension», confie le docteur Jonathan Petit. Pour le chef des urgences, cette confrontation des points de vue est pourtant salutaire. Mieux vaut débattre ouvertement de tous les sujets que de perdre le sens de son travail. «Ces échanges contribuent à restaurer la lumière qui s’est éteinte post-Covid», estime-t-il. Une démarche qui, à ses yeux, participe à la stratégie de soin des équipes hospitalières.

Des choix cornéliens

Souvent, les échanges prennent racine dans des situations très concrètes, issues du terrain, avant de déboucher sur des réflexions plus larges, politiques ou métaphysiques par exemple. À l’hôpital, en effet, il arrive que certaines tensions ne puissent pas être résolues de manière pleinement satisfaisante. Faute de temps ou de moyens suffisants, les soignants peuvent être forcés d’arbitrer entre plusieurs besoins fondamentaux.

Jérôme Bouvy cite l’exemple d’une équipe infirmière ne disposant pas des ressources nécessaires pour assurer à chaque patient une toilette complète. «D’une manière ou d’une autre, assurer la continuité des soins va obliger les soignants à transgresser certaines de leurs valeurs», explique-t-il. Et ces renoncements, même lorsqu’ils sont imposés par les contraintes organisationnelles, peuvent engendrer de la souffrance au travail. Les intervisions à visée philosophique offrent alors un espace pour partager avec les collègues ces dilemmes et assumer collectivement les choix qui en découlent.

Le philosophe Jérôme Bouvy (c) GHDC

L’objectif de la démarche n’est pas d’amener tout le monde à penser la même chose ni de produire des solutions clés en main que tous seraient censés appliquer. «Les pratiques philosophiques ne visent pas le consensus ni la performance», souligne Jérôme Bouvy. Elles cherchent plutôt à permettre aux professionnels de prendre des décisions éclairées et en conscience.

Être dérangeant

Parallèlement à son travail de facilitateur d’intervisions, d’animateur d’activités et de curateur de contenus en lien avec les humanités en santé, le philosophe assiste aussi la direction de l’institution dans ses réflexions, notamment en matière d’éthique organisationnelle. Il joue aussi un rôle de vigie en faisant remonter les interrogations qui traversent l’hôpital.

Jérôme Bouvy cite l’exemple d’une équipe infirmière ne disposant pas des ressources nécessaires pour assurer à chaque patient une toilette complète. «D’une manière ou d’une autre, assurer la continuité des soins va obliger les soignants à transgresser certaines de leurs valeurs», explique-t-il. Et ces renoncements, même lorsqu’ils sont imposés par les contraintes organisationnelles, peuvent engendrer de la souffrance au travail.

Une position délicate, à la frontière entre les équipes de terrain et la gouvernance? «La direction me laisse être dérangeant», affirme-t-il. Il n’a pas non plus l’impression que son travail serve de vernis ou de caution philosophique. Sans prétendre transformer l’institution à lui seul, il constate que certaines propositions se structurent et qu’une culture du dialogue se développe parmi les quelque 5.000 travailleurs de l’établissement.

Le philosophe reste toutefois modeste quant à la portée de son action. «La philo n’accomplit pas des miracles face à la force d’inertie et aux enjeux de pouvoir», reconnaît-il. Mais elle peut, selon lui, aider les professionnels à mieux discerner leurs marges de manœuvre et contribuer à améliorer à la fois la qualité du travail et la qualité de vie au travail.

Allison Lefevre

Allison Lefevre

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