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Sport

« Cette Coupe du monde est un clou de plus dans le cercueil du football »

Puisqu’il a infiltré à la fois la bourgeoisie et les classes populaires, le football raconte les divisions de la société. Analyse de son évolution avec le sociologue Marco Martiniello. Au quotidien, il est directeur du Centre d’étude de l’ethnicité et des migrations de l’ULiège. Mais Marco Martiniello est également un spécialiste du football. Ce témoin direct du drame du Heysel en 1985 l’a étudié, l’a personnellement pratiqué jusqu’à 65 ans et portait même un sweatshirt aux couleurs du club argentin de Boca Juniors lors de sa rencontre avec Alter Échos.

Alter Échos: Ces derniers temps, le slogan «Créé par les pauvres, volé par les riches» est régulièrement apparu dans les stades de football. Le sport-roi est pourtant né dans des collèges huppés d’Angleterre…

Marco Martiniello: C’est vrai, le Standard de Liège a d’ailleurs été créé au Collège Saint-Servais, qui n’était pas du tout celui de la classe ouvrière. Mais très vite, le football s’est ensuite développé autour des charbonnages et des usines. Il a été pendant des décennies le sport favori de la classe ouvrière au même titre, par endroits, que le cyclisme, l’autre discipline réservée aux milieux populaires et surtout aux garçons, puisque les filles étaient exclues des activités sportives. L’histoire du football en a fait le sport populaire par excellence. Puis tout a changé à partir des années 1980, quand les clubs ont commencé à se structurer… Ils ont alors cessé d’être des cercles sportifs pour devenir des entreprises. Plus tard, autour des Coupes du monde 1990 et 1994, la poussée de l’internationalisation et du marketing a achevé de transformer le football en phénomène commercial global. Il est entré dans le show-business.

AÉ: On parle parfois de tension entre «deux footballs», soit celui qui se plie aux logiques marchandes et autoritaires et celui qui s’en échappe. Aujourd’hui, au plus fort du football business, est-ce que cet antagonisme a encore lieu d’être?

MM: Il existe des initiatives qui essaient de renouer avec les valeurs traditionnelles non commerciales et populaires. En Italie, le CS Lebowski est autogéré, enrôle des joueurs du cru et met un accent sur la communauté, même en jouant en sixième division. En Angleterre, le Clapton CFC évolue selon ces mêmes mentalités en ajoutant un activisme LGBT. Ces exemples restent toutefois marginaux et n’échappent pas totalement au football moderne. Eux aussi doivent se structurer, faire du merchandising, etc., pour payer les factures et disputer les championnats. Être complètement en dehors du système me paraît de plus en plus compliqué.

L’histoire du football en a fait le sport populaire par excellence. Puis tout a changé à partir des années 1980, quand les clubs ont commencé à se structurer… Ils ont alors cessé d’être des cercles sportifs pour devenir des entreprises.

AÉ: Dans les années 1980, en réaction à la dictature de l’époque, le club brésilien de Corinthians a instauré un modèle assurant une voix à tout membre du club, du président au jardinier. Plus récemment, les supporters Ultras Ahlawy ont pris une part active dans la révolution égyptienne de 2011. Le football peut-il encore servir d’instrument de résistance face à l’ordre établi?

MM: Ce n’est pas la règle. Après les événements du Heysel, il y a eu une forme de dépolitisation – du moins apparente – des stades, une aseptisation via des règles très strictes, une augmentation du prix des places, etc., pour transformer les tribunes en (méga) salles de spectacle. C’est toutefois une dépolitisation politisée, puisque ce sont les valeurs de l’ultracapitalisme qui se sont imposées. Aujourd’hui, on constate une tentative de reprise du contrôle des tribunes… par l’extrême droite. Ce n’est guère étonnant quand on voit qu’elle parvient à toucher une partie non négligeable de la jeunesse qui va au football. Les stades redeviennent donc des lieux de combats politiques.

Après les événements du Heysel, il y a eu une forme de dépolitisation – du moins apparente – des stades, une aseptisation via des règles très strictes, une augmentation du prix des places, etc., pour transformer les tribunes en (méga) salles de spectacle. C’est toutefois une dépolitisation politisée, puisque ce sont les valeurs de l’ultracapitalisme qui se sont imposées. 

AÉ: Les North Fanatics, le principal groupe de supporters fervents du Club de Bruges, font régulièrement parler d’eux via des messages et actions au mieux nationalistes, au pire xénophobes. D’où vient cette idéologie?

MM: Historiquement, le FC Bruges est le club des paysans de Flandre occidentale, on ne peut donc pas dire qu’ils soient hyper nationalistes. Avec la montée en différé de l’extrême droite dans cette province, on peut cependant émettre l’hypothèse qu’il y a eu une stratégie délibérée de gagner ce bastion-là à travers les tribunes. Toujours est-il que beaucoup de joueurs – notamment les Africains – affirment que l’ambiance la plus hostile qu’ils rencontrent est celle du FC Bruges. L’Antwerp connaît un peu le même phénomène avec des origines différentes puisque le club est historiquement lié aux dockers. Un fan d’origine ouvrière n’est donc pas automatiquement de gauche: à l’Antwerp comme à Bruges, l’extrême droite a pignon sur rue.

AÉ: Vous avez dit un jour que les ultras du Standard constituaient des résistants d’un monde disparu. Pouvez-vous développer?

MM: Les Ultras Infernos (UF) sont parmi les rares supporters belges à maintenir une foi dans l’héritage ouvrier du club en défendant des valeurs antiracistes et multiculturelles. Ils condamnent par exemple fermement le système qui impose des procédures strictes d’achat de tickets ou de déplacement pour aller voir un match, et qui dénature selon eux le mode de consommation du foot. Dans ce monde du spectacle où l’on vise à transformer les supporters en spectateurs-consommateurs, les UF sont surtout montrés du doigt en tant que protagonistes non aseptisés, mais il arrive aussi qu’ils soient intégrés à cet univers comme «éléments du folklore», malgré leurs outrances et leurs dérives éventuelles. Parfois, en voyant la couverture médiatique, on a ainsi l’impression que l’on nous promet des débordements comme si cela faisait partie du show. Avec la nouvelle génération de supporters qui arrive, je ne suis toutefois pas certain que l’ancrage de gauche des UF va rester consensuel.

Un fan d’origine ouvrière n’est pas automatiquement de gauche: à l’Antwerp comme à Bruges, l’extrême droite a pignon sur rue. 

AÉ: Malgré leurs nombreuses connexions de par leur histoire industrielle commune, les fans du Sporting de Charleroi et du Standard de Liège ne s’apprécient pas beaucoup. Pourquoi?

MM: Cette animosité vient en partie de la rivalité entre les deux bassins pour la suprématie en Wallonie, qui a également existé en politique et qui a mené au choix de Namur comme capitale wallonne. Ensuite, il y a eu cette finale de la Coupe de Belgique 1993 remportée par les Liégeois au détriment des Carolos, dont les supporters n’ont pas digéré que l’arbitre de la rencontre, Alphonse Constantin, soit ensuite devenu dirigeant du Standard. Aujourd’hui, on peut parler de haine… alors qu’elle ne repose sur rien du tout, mais elle se perpétue et prend parfois des proportions insensées. C’est aussi la «magie» du football: ce sport peut d’une part créer des émotions d’une rare intensité, mais d’autre part susciter des délires absurdes et violents. Alors que l’on n’imagine pas ce genre de débordements entre Liégeois et Carolos dans la rue.

Les Ultras Infernos (UF) du Standard sont parmi les rares supporters belges à maintenir une foi dans l’héritage ouvrier du club en défendant des valeurs antiracistes et multiculturelles. 

AÉ: Depuis son retour parmi l’élite du football belge, l’Union détonne avec ses (néo)supporters qui se revendiquent de gauche et se définissent parfois plus par leurs valeurs politiques que sportives. Peut-on parler d’un «club-anomalie»?

MM: Oui et non. Le projet de l’Union a été marketé de main de maître. Ce club est parvenu à faire croire qu’il était populaire, mais il n’en est rien: c’est une entité ultracapitaliste, détenue par un Anglais qui a fait fortune dans les jeux de hasard, et qui s’est appuyé sur son noyau historique de supporters antifascistes pour fonder son image alternative. Aujourd’hui, c’est devenu hype de supporter l’Union, pour les employés de la fonction publique de l’Union européenne comme pour certains politiciens pas spécialement réputés fans de foot. Mais c’est un exemple comme un autre du football business… avec plus de bienveillance.

AÉ: Ce 11 juin débute le premier mondial de l’histoire à 48 équipes. Est-ce plutôt une aubaine pour permettre à des petites nations comme Curaçao et l’Irak d’y participer, ou une énième dérive financière de la FIFA, l’instance dirigeante du football mondial depuis 1904, obnubilée par les recettes liées à l’augmentation du nombre de matchs et donc des revenus publicitaires?

MM: Ce n’est pas une dérive, c’est le mode de fonctionnement de la FIFA (la Fédération internationale de football, NDLR), une organisation privée qui vise à générer le plus de profit possible et à s’inscrire dans les développements géopolitiques actuels. Cette Coupe du monde, c’est un clou de plus dans le cercueil du football avec l’instauration de pauses publicitaires en plein match, des prix prohibitifs pour les places comme pour les transports, un important dispositif sécuritaire… Pour moi, c’est une nouvelle occasion ratée de réorienter le foot.

Une étude allemande a récemment dévoilé que la pratique du foot est en chute libre. C’est la conséquence d’un dégoût de ce qui se passe dans ce football-business.

AÉ: À quel football doit-on s’attendre dans le futur?

MM: C’est difficile à dire, parce que beaucoup de supporters restent avant tout attirés par la gagne. Il y a quelques années, le rachat de Newcastle par des Saoudiens a suscité non pas l’ire, mais la réjouissance des fans en mal de succès. J’estime néanmoins que si rien ne se développe dans l’esprit populaire tel qu’évoqué plus tôt, beaucoup de gens vont se détourner de ce sport. Une étude allemande a récemment dévoilé que la pratique du foot est en chute libre. C’est la conséquence d’un dégoût de ce qui se passe dans ce football-business. La seule certitude, c’est qu’il y aura toujours 11 gars contre 11 autres qui essaient de marquer des goals. Mais à part ça…

 

Emilien Hofman

Emilien Hofman

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