Pendant près de trente ans, Paule Gibelin a fait le ménage chez des particuliers. Chaque semaine, elle passait d’un domicile à l’autre avec les produits de ses clients: sprays pour vitres, détergents, désinfectants, eau de Javel. «C’étaient les produits qu’on trouve un peu partout chez tout le monde», raconte aujourd’hui cette ancienne employée de l’ADMR, réseau français d’aide à domicile.
À l’époque, Paule ne se pose guère de questions. Comme beaucoup, elle associe ces produits à la propreté plutôt qu’au danger. «On disait, comme dans la chanson, que le travail, c’était la santé», résume-t-elle. Lors de son témoignage, elle donne l’exemple de l’eau de Javel. «Dans beaucoup de situations, je ne pouvais pas me permettre de ne pas en utiliser.» Les personnes âgées chez qui elle intervenait associaient l’odeur de la Javel à l’idée que le travail était bien fait. «Pour elles, si ça sentait la Javel, cela signifiait que c’était propre.»
Puis, en 2023, son état de santé se dégrade brutalement. Les douleurs deviennent de plus en plus fortes. «J’avais très mal au dos, je ne savais plus marcher.» Quelques mois plus tard, le diagnostic tombe: un myélome multiple, un cancer du sang qui touche les plasmocytes, des cellules de la moelle osseuse impliquées dans le système immunitaire.
Pour Paule Gibelin, c’est un choc. Très vite, plusieurs médecins évoquent un lien possible entre sa maladie et son activité professionnelle. Les produits ménagers qu’elle a manipulés quotidiennement pendant près de trois décennies cessent soudain d’être de simples produits du quotidien.
Comprendre ce qui échappe aux statistiques
Surtout, son histoire est loin d’être isolée. Lors de sa prise en charge à l’hôpital, Paule Gibelin fait la rencontre du GISCOPE 841, le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale. Dans le Vaucluse, cette équipe de recherche pluriprofessionnelle tente depuis près de dix ans de comprendre ce qui échappe aux statistiques officielles.
Ce groupement est né en 2017 de la rencontre entre des sociologues et des médecins2 du Centre hospitalier d’Avignon confrontés à une augmentation de cancers hématologiques: lymphomes, leucémies et myélomes. Outre l’augmentation du nombre de cas, ils ont constaté aussi un rajeunissement de l’âge au diagnostic, une augmentation de cancers graves, réfractaires aux traitements et plus de patients avec des cancers multiples. «Les médecins ont commencé à se demander si certaines causes professionnelles ou environnementales pouvaient expliquer ces situations», raconte Judith Wolf, sociologue au sein du GISCOPE 84.
Chaque patient atteint d’un lymphome non hodgkinien se voit proposer un long entretien biographique. Pendant parfois plus de deux heures, les sociologues retracent toute une vie de travail. Une enquête minutieuse pour tenter aussi d’identifier au fil d’une carrière des expositions invisibles «On ne s’intéresse pas seulement au métier déclaré, mais au travail réel, insiste Judith Wolf. Ce que les personnes faisaient concrètement. Comment elles travaillaient. Avec quels produits. Dans quelles conditions.»
Les dossiers sont ensuite transmis au collectif d’experts du GISCOPE 84 composé de médecins du travail, toxicologues, ingénieurs en prévention ou encore patients experts. Ensemble, ils évaluent les expositions potentielles à une soixantaine de cancérogènes reconnus par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et l’Union européenne.
Dans le cas de Paule Gibelin, le collectif a estimé que son dossier justifiait une demande de reconnaissance en maladie professionnelle. Mais les démarches s’annoncent longues et incertaines. «Je viens de faire la demande, mais je n’ai toujours pas de réponse, explique-t-elle. C’est l’assistante sociale de l’hôpital qui m’a aidée à faire les démarches, sans quoi je n’aurais sans doute rien entamé.»
Aujourd’hui, près de 59% des patients enquêtés, à l’instar de Paule, sont orientés vers une démarche de reconnaissance en maladie professionnelle. Les résultats surprennent même les chercheurs. «C’est un chiffre considérable», souligne Judith Wolf.
Une présence récurrente
Au fil des années, un phénomène a fini par attirer l’attention du GISCOPE 84: la présence récurrente de travailleuses du nettoyage parmi les personnes atteintes de cancers du sang. Pourtant, ces parcours restaient souvent difficiles à analyser. «Face à ces métiers, les experts concluaient régulièrement qu’ils ne parvenaient pas à identifier clairement des expositions cancérogènes», précise Judith Wolf.
Cette difficulté intrigue l’équipe, d’autant que les cas se répètent, ce qui conduit les chercheurs à créer, en 2020, un groupe de travail spécifiquement consacré aux activités de nettoyage. En France, les agents de nettoyage constituent pourtant l’une des plus importantes populations salariées. Elles sont entre 1,2 et 1,4 million, soit près d’un travailleur sur vingt.
Le groupe de travail du GISCOPE 843 a mis au jour au moins sept substances cancérogènes présentes dans des produits de nettoyage courants. Parmi elles figure notamment le formaldéhyde, un cancérogène reconnu depuis longtemps et associé à certains cancers hématologiques. La substance a d’ailleurs été interdite sous sa forme pure après 2013. «Cependant, lorsqu’on examine la composition des produits d’entretien plus en détail, on découvre l’existence de libérateurs de formaldéhyde: des substances qui dégagent ce cancérogène lors de l’utilisation des produits», indique Judith Wolf.
Dans un rapport de 2023, l’Agence nationale de sécurité sanitaire française (Anses) rappelle d’ailleurs que le formaldéhyde reste présent dans une multitude de produits utilisés au quotidien: détergents, désinfectants, produits de conservation, peintures ou encore cosmétiques. Parmi les activités professionnelles exposées à ce cancérogène, l’agence cite explicitement les opérations de nettoyage.
Mais le problème dépasse largement la seule toxicité des produits: il touche aussi à l’invisibilité du travail féminin. Outre l’analyse scientifique, le constat des chercheurs du GISCOPE 84 est sans appel: les activités de nettoyage constituent un angle mort de la santé au travail. Une découverte qui a agi comme un révélateur, amenant les chercheurs à s’interroger sur leurs propres pratiques.
«Nous nous sommes rendu compte que nous reproduisions nous-mêmes une partie de cette invisibilisation», reconnaît Judith Wolf. Les connaissances scientifiques sur les risques cancérogènes sont en effet beaucoup plus développées dans les secteurs masculins (le bâtiment ou l’industrie) que dans les métiers fortement féminisés.
Le système de reconnaissance des maladies professionnelles contribue aussi à cette invisibilité. Historiquement construit autour d’un modèle masculin du travail, il repose sur un système associant une maladie à des expositions précises et à des durées minimales d’exposition. Or les carrières féminines sont souvent fragmentées, à temps partiel ou interrompues.
Une double peine
«Les femmes se retrouvent face à une double peine», résume Judith Wolf. Elles sont plus exposées à des formes de précarité et disposent souvent de dossiers moins solides au regard des critères administratifs.
Les chiffres du GISCOPE illustrent d’ailleurs ce filtre progressif dans la reconnaissance des cancers comme maladies professionnelles. Les femmes représentent environ 43% des patients enquêtés. Mais elles ne sont plus que 31% parmi les personnes orientées vers une reconnaissance, 27% parmi celles qui engagent effectivement une démarche, et seulement 17% parmi les cancers finalement reconnus comme professionnels. «À chaque étape, on voit bien cette forme de diminution progressive», observe la chercheuse.
À l’échelle nationale, la situation est encore plus marquée. Alors que plusieurs organismes estiment que 4 à 8% des cancers pourraient avoir une origine professionnelle, seuls 0,5% sont effectivement reconnus. Et parmi ces cancers reconnus, les femmes représentent à peine 2,6% des cas.
Pour Judith Wolf, une autre dimension du problème réside dans les représentations sociales attachées au nettoyage. Beaucoup de femmes ne se perçoivent même pas comme exposées. «Certaines nous disent: ‘Moi, je n’ai jamais travaillé.’ Puis on découvre qu’elles ont fait des ménages pendant des années, parfois au noir, chez des particuliers.»
Parce que ces activités ressemblent aux tâches ménagères réalisées dans la sphère domestique, elles sont souvent considérées comme naturelles, banales et sans danger. «Quelqu’un qui travaille dans une centrale nucléaire sait immédiatement qu’il existe des risques. Quelqu’un qui fait du ménage ne perçoit pas forcément son activité comme dangereuse», observe la sociologue.
Cette banalisation va parfois très loin. Les réactions des patientes lors des entretiens réalisés par les équipes du GISCOPE84 sont souvent bouleversantes. Certaines découvrent seulement à ce moment-là que les produits qu’elles utilisaient quotidiennement contenaient des substances cancérogènes. D’autres repensent soudain à des migraines, des irritations, des vertiges ressentis pendant des années dans des pièces mal ventilées.
Mais comprendre que le travail a pu contribuer à la maladie est aussi une épreuve psychologique. «Le travail est quelque chose qu’on valorise. Il permet de vivre, de faire vivre une famille. Découvrir qu’il a pu rendre malade est extrêmement violent», ajoute la sociologue.
Une «forte sinistralité»
En 2025, l’Anses décrivait d’ailleurs le secteur du nettoyage comme un secteur marqué par une «forte sinistralité». Les accidents du travail y sont plus fréquents et plus graves que dans le reste du monde salarié. Les maladies professionnelles reconnues y sont presque deux fois plus nombreuses que dans l’ensemble des autres secteurs.
Le rapport de l’Agence nationale s’était notamment intéressé aux produits utilisés quotidiennement par ces femmes, en identifiant près de 2.300 substances différentes dans les produits de nettoyage. Irritants, corrosifs, allergènes, substances toxiques pour le système nerveux ou encore composés cancérogènes: la liste témoignait d’un environnement chimique bien plus complexe que l’image rassurante associée aux produits ménagers du quotidien.
L’Anses estimait également que le lien entre le travail de nettoyage et certaines maladies, notamment l’asthme et les dermatites, était aujourd’hui solidement établi. Pour d’autres pathologies (cancers du poumon, leucémies, maladies cardiovasculaires ou bronchopneumopathie chronique obstructive), les signaux étaient jugés suffisamment préoccupants pour justifier davantage de recherches. Aujourd’hui retraitée, Paule Gibelin dit qu’elle aurait continué à travailler si la maladie ne l’avait pas arrêtée. «Si j’avais pu, j’aurais poursuivi… Mais je ne pouvais plus. Je souffrais trop.»
Elle est actuellement en rémission. «Enfin, c’est ce qu’ils m’ont dit, glisse-t-elle avec prudence. On va voir… J’espère que le cancer ne va pas reprendre.» Chez elle, désormais, les produits ménagers ont presque tous disparu. «Maintenant, je n’en utilise plus, dit-elle. J’emploie juste du vinaigre blanc.»
Cet article a été réalisé avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.
1 Pour plus d’informations: https://giscope84.hypotheses.org/
2 Le GISCOPE 84 est né de la rencontre entre deux sociologues, Annie Thébaud-Mony (directrice de recherche honoraire à l’INSERM), et Moritz Hunsmann (chargé de recherche au CNRS) et le Dr Borhane Slama (hématologue au Centre hospitalier d’Avignon, chef de Pôle de cancérologie publique de Territoire de Vaucluse).
3 Ce groupe de travail est composé d’un toxicologue, d’un ingénieur de prévention des risques professionnels, d’une infirmière en santé au travail et de sociologues.
Titres-services: le poison invisible du nettoyage
En Belgique, elles sont près de 140.000 à travailler ou avoir travaillé dans les titres-services. Si la pénibilité physique du métier est connue, un autre risque émerge progressivement: celui de l’exposition quotidienne aux produits d’entretien. Eau de Javel, détartrants, anti-moisissures ou sprays nettoyants accompagnent le quotidien des aides-ménagères, souvent sans qu’elles aient de prise sur les produits mis à leur disposition par les clients.
Plusieurs études belges tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. Des chercheurs de la VUB ont mis en évidence une surmortalité liée aux maladies pulmonaires chez les travailleuses du nettoyage, tandis qu’une étude de la KULeuven montre qu’une aide-ménagère sur trois souffre de bronchite chronique. Les syndicats relèvent également des taux d’incapacité de travail et d’absentéisme parmi les plus élevés du marché du travail belge.
Pourtant, ces atteintes à la santé restent largement invisibles. Contrairement aux douleurs de dos ou aux tendinites, les maladies respiratoires et certains cancers potentiellement liés aux expositions chimiques sont difficiles à faire reconnaître comme maladies professionnelles. Dans un secteur où chaque domicile constitue un lieu de travail différent et où les produits utilisés varient constamment, établir la preuve d’un lien entre maladie et activité professionnelle relève souvent du parcours du combattant.
Vingt ans après la création des titres-services, l’enjeu n’est donc plus seulement celui de l’emploi. Il est aussi celui de la santé de milliers de travailleuses dont les poumons, eux aussi, paient le prix du nettoyage.
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