Depuis la fenêtre de son appartement, Serge Thiry observe le Palais des expositions de Charleroi. L’espace du salon est occupé par une petite collection de guitares. Un instrument découvert derrière les barreaux, qui lui a offert un point d’ancrage pour revenir à la surface.
Sorti de prison en 2004, cet ancien braqueur a passé 27 ans en cellule pour des crimes allant du vol au braquage à main armée. Surnommé le «Mesrine belge», le Cuesmois a fait de son parcours une preuve de résilience. Retraité depuis quelques années, il fait aujourd’hui le tour des écoles avec sa guitare pour raconter l’enfant qu’il était et l’homme qu’il est devenu.
«Il y a plein d’enfants qui ont eu une enfance difficile et qui n’ont pas choisi la délinquance. Elle s’est imposée dans ma vie sans que je m’en rende compte. Je ne voulais pas être un bandit, je ne voulais pas être un voleur.»
Au fil des années, Serge Thiry s’est pourtant mué en véritable gangster. Sa spécialité: l’évasion. Le 17 janvier 1982, il s’évade de la prison de Mons avec quatre hommes. Les gardiens à ses trousses, il tire sur la gâchette pour la première fois de toute sa vie. «J’ai blessé quatre personnes ce jour-là. C’était sur le boulevard, en face de la prison de Mons. Je n’ai tué personne, mais, d’une certaine manière, en appuyant sur la détente, c’est moi qui ai déclenché ce qui s’est passé.»
Après de longues années passées en cellule, Serge Thiry obtient sa libération conditionnelle. Pour obtenir celle-ci, un détenu doit passer devant une commission de libération conditionnelle, une instance chargée d’examiner les demandes de libération anticipée des détenus et qui évalue le comportement en détention, les risques de récidive et les projets de réinsertion. Un rôle assuré depuis 2007 par le tribunal de l’application des peines.
Pour être totalement libre, Serge Thiry s’est engagé à rembourser les parties civiles à hauteur de 50 euros par mois. Une somme qu’il trouve ridicule comparée aux montants de ses dettes auxquelles s’ajoutent les amendes pénales et les frais de justice. «Quand je suis passé à cette commission pour leur expliquer que je donnais 50 euros par mois, ça me paraissait tellement dérisoire. Parce que ces 50 euros, on va les diviser en combien de personnes? Les gens que j’ai volés, les postes, les 33 millions de lingots d’or, comment je fais, moi? Ah, je vais faire un autre braquage. Oui, j’ai vu la Casa de Papel, ça m’a bien inspiré», ironise Serge Thiry.
À la sortie, la double peine
À l’heure actuelle, il n’existe pas de statistiques officielles sur l’endettement des détenus. Le phénomène reste invisible dans le débat public, malgré son ampleur. C’est à partir de ce constat que l’Observatoire du crédit et de l’endettement a décidé en décembre 2025 de mener un projet de recherche exploratoire. Pour mener à bien son projet, l’institution a sondé près de 250 détenus dans six établissements pénitentiaires différents.
Selon les premiers résultats de l’enquête, il apparaît que l’emprisonnement constitue un facteur aggravant du surendettement. L’incarcération ne suspend pas les dettes existantes, et les intérêts continuent de courir pendant la détention. «Dès que vous passez par la case prison, vous avez d’office des dettes liées à la justice. Sur les 258 détenus, pas un seul n’est pas endetté», explique la directrice de l’Observatoire, Caroline Jeanmart.
Selon l’enquête, les dettes s’aggravent surtout après l’incarcération, la privation de moyens de communication limitant fortement la capacité de remboursement. Les dettes les plus courantes concernent des abonnements restés actifs (GSM, salle de sport, plateformes de streaming), des frais médicaux et des amendes impayées. Plusieurs facteurs expliquent ce surendettement: la priorité donnée aux besoins essentiels en détention et l’interruption des démarches de médiation de dettes commencées avant l’incarcération. «Certaines personnes souhaitent rembourser leurs dettes. Mais une fois en prison, le médiateur perd tout contact avec elles: plus de téléphone, plus d’adresse mail. Si elles sont isolées, ou si leurs proches ne savent pas quelles démarches entreprendre, à leur sortie de détention, c’est la double peine», commente Caroline Jeanmart.
À l’heure actuelle, il n’existe pas de statistiques officielles sur l’endettement des détenus. Le phénomène reste invisible dans le débat public, malgré son ampleur. C’est à partir de ce constat que l’Observatoire du crédit et de l’endettement a décidé en décembre 2025 de mener un projet de recherche exploratoire. Pour mener à bien son projet, l’institution a sondé près de 250 détenus dans six établissements pénitentiaires différents.
Pour éponger ses dettes, Serge Thiry a su faire le bon choix. À sa sortie de prison, il décide de travailler comme plongeur dans la restauration. Une activité qui lui permet de se loger et de se réinsérer dans la société. «Ce qui m’a sauvé, c’est d’avoir trouvé un travail. J’ai pu louer un appartement rien que pour moi. Ça a été une véritable libération. Je pense que la clé de la réinsertion, c’est le logement. Il en faut un pour être libéré, et un travail.»
D’abord jugé irrécupérable par le système pénitentiaire, Serge Thiry est arrivé à ne pas renouer avec le crime. Aujourd’hui, il organise des activités pour lutter contre l’exclusion avec son asbl «Extra Muros» et sensibilise les jeunes aux dangers de la délinquance. Une activité qui a convaincu la justice à l’acquitter de ses dettes, en raison de son insolvabilité. «J’avais mis ça au point avec la commission de libération. Je leur ai dit: «Je donne 50 euros par mois pour l’instant. Regardez ce que je fais depuis que je suis libéré: je gagne tant, je vais dans les écoles, j’ai enfin trouvé une issue à ma situation, au chemin que je peux suivre.» Les juges ont accepté que ce soit ma façon de payer.»
La prison coûte cher, il coûte cher d’être pauvre
Les personnes détenues ont des ressources très limitées, partagées entre l’indemnisation des parties civiles, le paiement des frais de justice et les dépenses du quotidien.
En Belgique, le pécule de libération (ou pécule de sortie) n’existe plus, contrairement à la France où cet argent, issu principalement d’une partie des revenus du travail en prison, est remis à l’ancien détenu à sa sortie pour faciliter la réinsertion. Un changement qui s’est opéré en 2005 avec la «loi Dupont», marquant l’abandon progressif du pécule strictement bloqué au profit d’une gestion plus souple et individualisée.
«À une époque, il était obligatoire de mettre de l’argent de côté. Maintenant, il n’y a plus d’obligation à ce niveau. Quand ils sortent, c’est encore pire», commente Ariane Jodogne, psychologue et responsable de l’équipe psychosociale d’Aide et Reclassement, une asbl qui accompagne les détenus en vue de leur réinsertion après la détention. Les ressources restent très limitées: environ 40 % des détenus travaillent, pour une rémunération moyenne de 1,10 euro de l’heure. Dans le même temps, le coût de la vie en détention est plus élevé: les produits de base sont vendus 5 à 10 % plus cher qu’à l’extérieur, parfois davantage. Une réalité que dénonce au quotidien Vincent Spronck, le directeur de la prison de Saint-Gilles, alors qu’un nouveau coût va prochainement s’ajouter pour les détenus souhaitant rester en contact avec leurs proches: la visioconférence, désormais payante.

Un autre facteur aggravant de l’endettement des détenus réside aussi dans leur faible maîtrise des démarches administratives. Selon l’équipe d’Aide et Reclassement, leur niveau de lecture est surestimé par le personnel pénitentiaire, qui ignore que beaucoup de personnes ne sont pas alphabétisées. L’accès aux démarches administratives est souvent bloqué faute de documents. «Au moins un détenu sur deux entre en prison sans carte d’identité», souligne Ariane Jodogne. À cette réalité s’ajoute une nouvelle complication: la récupérer implique des procédures longues et des permissions de sortie, désormais indispensables depuis l’obligation de prise d’empreintes par l’administration communale. Pendant ce temps, ni les factures ni les intérêts ne sont suspendus.
Pour la majorité des détenus, la dette s’aggrave en prison. Faibles revenus, démarches interrompues et blocages administratifs limitent fortement les possibilités de remboursement. «99 % des détenus avec qui l’on travaille sont endettés», observe une intervenante psychosociale d’Aide et Reclassement. Les créanciers refusent souvent de suspendre les paiements, tandis que l’absence de revenus bloque les plans de médiation.
En Belgique, le pécule de libération (ou pécule de sortie) n’existe plus, contrairement à la France où cet argent, issu principalement d’une partie des revenus du travail en prison, est remis à l’ancien détenu à sa sortie pour faciliter la réinsertion. Un changement qui s’est opéré en 2005 avec la «loi Dupont», marquant l’abandon progressif du pécule strictement bloqué au profit d’une gestion plus souple et individualisée.
Selon l’asbl, une pratique observée chez certains avocats pro deo fragiliserait davantage les personnes détenues à l’approche de leur sortie. Illégale, elle consiste à exiger une enveloppe en échange d’un service prétendument amélioré. «Il y a beaucoup d’avocats, même en étant pro déo, qui se font payer sous la table.» D’après l’association, les montants en jeu peuvent s’élever à plusieurs milliers d’euros et seraient fréquemment en lien avec des problématiques de droit de séjour. Une pratique à laquelle le directeur de la prison de Saint-Gilles affirme avoir assisté lors d’un entretien en cellule avec un détenu. «Il y avait un courrier dactylographié par le secrétariat de l’avocat avec une mention manuscrite: vous n’oubliez pas les 5.000 euros pour la Chambre du conseil», explique Vincent Spronck. Après avoir identifié l’avocat, le chef d’établissement pénitentiaire décide de transmettre le courrier et de saisir l’Ordre du barreau. D’après Aide et Reclassement, la peur d’un retour forcé dans le pays d’origine pousse certains détenus à essayer de mettre toutes les chances de leur côté en faisant appel à des avocats renommés officiellement pro deo, rémunérés par le bureau d’aide juridique, mais aussi de manière informelle. «Quand un étranger ne parle pas bien le français et n’a pas d’avocat connu, il va entrer plus vite en prison et y rester plus longtemps», souligne Ariane Jodogne. Contacté au sujet d’éventuelles dérives dans le cadre de l’aide juridique pro deo, l’Ordre du barreau n’a pas souhaité répondre.
La récidive par «nécessité économique»
Jean-François Funk est juge au tribunal d’application des peines à Bruxelles. Sa mission: «Assurer le service après-vente de la justice pénale.» Autrement dit, veiller à la réinsertion sociale des condamnés de plus de trois ans pour prévenir la récidive. «On appelle cela la criminogenèse, indique le juge. Pourquoi l’intéressé a-t-il commis un acte délinquant, pourquoi l’a-t-il réitéré, a-t-il pris conscience de la gravité des faits qu’il a commis? A-t-il travaillé sur son impulsivité?» C’est à partir de l’ensemble de ces éléments que le juge évalue le risque de récidive.
À ce jour, les données en la matière restent limitées en Belgique. L’Institut national de criminalistique et de criminologie a publié une première étude sur la récidive faite sur la base des données du Casier judiciaire central entre 1995 et 2013. Selon l’institut, sur 136.530 personnes condamnées en 1995, 58 % ont été condamnées à nouveau, en moyenne 742 jours après leur première peine. Ces résultats concordent avec des études en France et au Canada, qui montrent aussi que plus les condamnés sont jeunes à l’incarcération, plus le risque de récidive augmente.
Si aucune étude n’a encore établi de lien direct entre endettement des détenus et récidive, la pression financière peut néanmoins, selon Jean-François Funck, favoriser la récidive, non par choix criminel, mais par nécessité économique. Lorsque la dette provient de la vente de stupéfiants, le tribunal peut appliquer une «confiscation par équivalent», c’est-à-dire saisir une somme correspondant aux gains présumés si les profits réels ont déjà disparu.
«C’est à la grosse louche. On va évaluer qu’une personne a gagné X milliers d’euros par jour. Et donc, comme elle aura vendu pendant autant de temps, on va multiplier la somme par le nombre de jours.» Une dette qui peut s’élever à plusieurs centaines de milliers d’euros et qui, selon le juge, ne correspondrait pas toujours à la réalité des gains évalués en amont par le tribunal correctionnel, en charge de la sanction. D’après lui, l’impact de la confiscation par équivalent sur les détenus fait l’objet d’appréciations divergentes parmi ses pairs. «Nous, on le voit du point de vue de la réinsertion. Les juges qui fixent l’amende le voient du point de vue de la sanction.» Jean-François Funk souligne un problème majeur: l’argent tiré de la vente de stupéfiants a souvent déjà été dilapidé, ce qui retarde le remboursement de plusieurs années et accroît la détresse financière des détenus.
Plus fréquente que celle liée au trafic, la dette privée provient souvent de pensions alimentaires impayées en prison. Le Service des créances alimentaires (SECAL) peut avancer ces montants, mais aussi saisir tout le futur salaire, ce qui démotive les détenus à tenter de résorber leurs dettes, selon le juge. Pour limiter ces saisies et favoriser la réinsertion, ils peuvent recourir à une médiation de dettes amiable, avec des plans adaptés à leur situation.
Si aucune étude n’a encore établi de lien direct entre endettement des détenus et récidive, la pression financière peut néanmoins, selon le juge Jean-François Funck, favoriser la récidive, non par choix criminel, mais par nécessité économique. Lorsque la dette provient de la vente de stupéfiants, le tribunal peut appliquer une «confiscation par équivalent», c’est-à-dire saisir une somme correspondant aux gains présumés si les profits réels ont déjà disparu.
À Bruxelles, pour accéder à un service de médiation de dettes qui se rend en prison, il est nécessaire de cumuler au moins une dette privée — énergie, crédit, transport, frais de santé, pension alimentaire — en plus de la dette judiciaire déjà existante. «Il y a les dettes d’avant et celles dues à la détention, suite à la condamnation pénale ou à des factures impayées pendant la détention et qui se transforment en dettes», explique Evelyne Fraikin, médiatrice de dettes amiable chez RePR (Relais psychosocial pour la réinsertion), un service d’accompagnement des détenus et ex-détenus schaerbeekois. Selon elle, la médiation de dettes amiable ne consiste pas seulement à établir des plans de remboursement — souvent inapplicables faute de revenus en détention. Elle vise aussi à contacter les créanciers pour obtenir la suspension des procédures et préparer un dossier en vue de la libération, une démarche qui suscite fréquemment des réticences dès lors que l’incarcération est connue.
Dans les dossiers traités par les services de médiation de dettes intervenant en prison, les amendes judiciaires représentent souvent les sommes les plus élevées, créant pour la majorité des détenus une situation d’endettement. «On a déjà vu des montants qui vont jusqu’à un million d’euros», indique Melanie Devillers, médiatrice de dettes au sein de Rizome, un service d’aide aux justiciables agréé par la Région de Bruxelles-Capitale.
En cas de surendettement, le détenu peut recourir au règlement collectif de dettes (RCD), une procédure encadrée par un médiateur judiciaire qui organise le remboursement sur cinq à sept ans tout en garantissant un minimum vital. «Je ne dirais pas que le RCD soit une victoire en tant que telle, ça l’est seulement si la procédure se clôture positivement. Il n’est pas facile pour tout le monde de pouvoir tenir pendant toute la durée du plan», explique Melanie Devillers.
Spécialisé en droit carcéral, l’avocat Dimitri de Coster dresse le même constat. Selon lui, l’introduction de RCD par des détenus ou ex-détenus reste rare à ce jour, le mécanisme étant perçu comme une contrainte supplémentaire. Sa réussite suppose une certaine stabilité, notamment un logement — condition souvent absente à la sortie de prison, ce qui complique durablement la mise en place d’un plan de remboursement.
«Je suis prête à tout»
Lodelinsart, un jour de novembre. Le sourire accroché aux lèvres, Zelda Tekin se remémore son passé de quadruple championne du monde de kickboxing. Au sommet de son art pendant une vingtaine d’années, la Carolo loge aujourd’hui dans l’appartement d’une amie avec son chien comme unique compagnie. Les lumières sont éteintes, par souci d’économie d’électricité. Pourtant destinée à un avenir radieux, Zelda a vu sa vie basculer en 2014; condamnée à six ans de prison pour une violente bagarre dans une boîte de nuit, elle vit aujourd’hui sous bracelet électronique. Privée d’accès au CPAS et sans revenus stables, elle se retrouve avec près de 10.000 euros de frais de justice à sa charge et survit grâce à une aide de 145 euros par semaine, entièrement absorbés par ses besoins essentiels. «Le reste, je ne sais pas payer», résume-t-elle. Comme beaucoup d’anciens détenus, elle a épuisé ses ressources et se retrouve dans une impasse financière. «Je n’ai plus d’économies. J’ai vendu ma maison, mes bijoux… Comment voulez-vous que je fasse?, confie désemparée, l’ancienne boxeuse qui craint de devoir retourner à la case ‘prison’ faute de solution. Je suis prête à tout. Mettez-moi en prison, mais laissez-moi mon chien, je l’ai déjà abandonné pendant 31 mois.» Son parcours illustre une mécanique fréquente: une dette initiale, l’absence de revenus, puis le risque de basculer dans la récidive pour tenter d’y faire face.
Pour Dimitri de Coster, la récidive chez certains détenus endettés peut parfois sembler inévitable, notamment pour trois raisons: addictions, obstacles à l’emploi liés au passé carcéral et saisies sur salaire élevées. «Il est fréquent, même pour les plus motivés, de revendre de la drogue ou de commettre des vols pour avoir deux types de revenus.»
«Je n’ai plus d’économies. J’ai vendu ma maison, mes bijoux… Comment voulez-vous que je fasse?, confie désemparée, Zelda Tekin qui craint de devoir retourner à la case ‘prison’ faute de solution. Je suis prête à tout. Mettez-moi en prison, mais laissez-moi mon chien, je l’ai déjà abandonné pendant 31 mois.»
À cela s’ajoute un facteur souvent négligé: la durée de l’incarcération. Membre d’une commission de surveillance des prisons pendant dix ans, la professeure universitaire Olivia Nederlandt est formelle. «Plus longtemps on reste en prison, plus il y a de chances que l’on récidive.» Selon elle, le problème réside dans l’organisation même de la prison: la rupture du lien social constituerait un facteur central de récidive. Une analyse que partage en partie Melanie Devillers. «Il y a un tas de choses qui peuvent amener quelqu’un à commettre de nouveaux délits. Le fait d’être surendetté en est une.» Mais encore faut-il que cette réalité soit reconnue par les principaux concernés. Il arrive en effet que cette prise de conscience ne soit pas possible, lorsque la personne demeure dans le déni. «Cela arrive quand le détenu a trop de choses auxquelles penser — les endroits où il va loger, ce qu’il va faire en sortant, etc.», explique Dimitri De Coster à ce sujet. Il cite le cas d’Aslan*, détenu à la prison de Namur. Multirécidiviste, il a passé près de dix ans derrière les barreaux et ignore aujourd’hui le montant exact de ses dettes. Sans médiation ni soutien familial, il se retrouve isolé, avec une dette de 6.500 euros (nous précisera plus tard son avocat) et aucune perspective de réinsertion. Sa capacité de remboursement est quasi inexistante. «Aslan n’est pas une personne qui paiera ses dettes. Il est trop abîmé par la détention», estime son avocat, pour qui le risque de récidive à la sortie apparaît inévitable.
Pour limiter le surendettement des détenus, et réduire les effets d’un facteur vraisemblablement important de récidive, les experts plaident pour des changements structurels. Le juge Jean-François Funk propose de supprimer la saisie intégrale des revenus des ex-détenus et de valoriser davantage le travail en prison, tandis que le directeur de prison Vincent Spronck estime que la détention ne devrait pas entraîner la perte de droits sociaux et que les amendes pénales devraient être proportionnelles aux revenus. L’Observatoire du crédit et de l’endettement insiste sur la nécessité de renforcer la coordination entre monde carcéral, justice et services de médiation de dettes — une analyse également partagée par les associations de terrain interrogées, car un manque de concertation peut parfois conduire au pire.
Le 3 septembre 2023, un homme incarcéré à la prison de Haren décide de mettre fin à ses jours. Chauffeur de métier, il avait bénéficié d’une aide de l’État durant la pandémie de Covid-19. Une somme qu’il doit finalement rembourser. Rapidement acculé par les dettes, il se retrouve dans une impasse financière. À l’été 2023, Oscar Mera Herrera se sent pris au piège, incapable d’entrevoir une issue. Il commet alors l’irréparable: il tente de mettre fin à ses jours, ainsi qu’à ceux de sa femme et de sa fille. La tentative échoue et la famille est hospitalisée. Il est ensuite poursuivi pour tentative de meurtre sur sa fille, avant de se suicider en détention. Selon l’avocate de la famille, il faisait face à plusieurs dettes, dont la plus importante était due à l’État. Contactée, elle n’a pas souhaité s’exprimer davantage sur ce drame, la famille envisageant d’introduire une action en justice contre l’État devant le tribunal de première instance de Bruxelles pour négligence.
De son côté, Zelda Tekin a entamé une procédure de reconnaissance de handicap en raison de ses problèmes de santé. Si elle aboutit, elle pourrait percevoir des allocations mensuelles, comme l’allocation de remplacement de revenus ou d’intégration. Récemment libérée de son bracelet électronique, elle espère, une fois sa peine purgée, ouvrir une salle de boxe destinée aux jeunes en difficulté.
– L’endettement touche presque tous les détenus en Belgique et s’aggrave souvent en prison, faute de revenus, de suivi administratif et de soutien à la réinsertion.
– À travers les parcours de Serge Thiry ou de l’ex-championne Zelda Tekin, elle montre comment les dettes judiciaires et sociales peuvent pousser certains anciens détenus vers la précarité ou la récidive.
– Magistrats, associations et chercheurs dénoncent un système qui fragilise davantage les détenus et plaident pour des réformes afin de limiter cette «double peine».Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Fédération Wallonie-Bruxelles.