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Regard critique · Justice sociale

Justice

Sous la colère des pères, le masculinisme

Côté face, des pères divorcés qui se posent en victimes de la justice et revendiquent vouloir s’occuper davantage de leurs enfants. Côté pile, une idéologie qui banalise les violences conjugales et instrumentalise les questions de garde pour nuire à l’ex-conjointe. Né dans les années 70, le mouvement des droits des pères s’inscrit en réalité dans une nébuleuse masculiniste aujourd’hui en plein essor.

Julie Luong et Clara Van Reeth 10-07-2026 Alter Échos n° 530

Le 24 mars 2026, après plusieurs jours de cavale, le Français Cédric Prizzon, un ancien policier et rugbyman de 42 ans, est arrêté au Portugal, soupçonné d’avoir commis un double féminicide sur sa compagne et sur son ex-conjointe. L’homme avait déjà été condamné deux fois par la justice: en 2021 pour l’enlèvement de son fils (ce qui lui avait fait perdre son droit de garde) et en 2023 pour le harcèlement de son ex-conjointe. Il avait rejoint la même année le groupe Facebook «Papas en colère» et ses quelque 30.000 membres, y déversant sa haine contre sa «folle d’ex».

Comme l’ont montré les travaux des sociologues Pierre-Guillaume Prigent et de Gwenola Sueur[i], les mouvements de «droits des pères» sont les représentants historiques du masculinisme. Nés dans les années 1970, ils revendiquent l’affaire dite du «forcené de Cestas» comme leur acte fondateur: en février 1969, André Fourquet, 38 ans, séparé de la mère de ses deux enfants, se retranche dans sa ferme de Gironde avec ces derniers avant de les tuer et de se suicider. D’autres actions «choc» de ces pères présentés comme des martyrs, victimes de femmes malintentionnées et d’une justice discriminatoire, suivront: en 2013, à Nantes, Serge Charnay, un informaticien au chômage, monte au sommet d’une grue pour réclamer la garde de son fils. Il y restera quatre jours. L’affaire est alors abondamment relayée par les médias, donnant un coup de projecteur à l’association «SOS Papa».

Banalisation des violences

En Belgique, ces pères en colère se font généralement entendre à l’occasion de la fête des pères, de la Saint-Nicolas ou encore de la «Journée mondiale pour la sauvegarde du lien parental» (le 25 avril). Ils se regroupent alors devant les palais de justice de Nivelles, de Bruxelles ou encore de Charleroi, pour dénoncer une justice inique qui leur aurait fait perdre sans raison la garde de leur enfant. Dans les années 2010, Jean-Louis Majerus, informaticien, a participé à plusieurs de ces rassemblements, clamant vouloir retrouver sa fille Magali, perdue de vue depuis l’âge de ses 7 ans. «Un jour, je suis rentré chez moi à Namur. L’appartement était vide, complètement vide. À un moment, je vois deux policiers qui viennent vers moi, pour m’empêcher de partir. Je leur ai demandé où était ma femme, ils n’ont pas voulu me donner l’adresse.» L’homme contacte Child Focus, qui finit par lui indiquer que sa fille et la mère de celle-ci sont hébergées dans «une maison où les femmes soi-disant battues vont», dit-il. Mais Jean-Louis Majerus l’assure: «Mon ex-femme, elle n’était pas battue, j’ai des preuves de tout ça.»

Il crée alors une page Facebook, SOS Papa (distincte de l’asbl SOS Papa Belgique, dissoute en juin 2025), qui compte encore aujourd’hui 1.200 abonnés. Depuis ce printemps, c’est essentiellement sur un groupe WhatsApp que le retraité namurois assure ses missions «d’écoute et d’orientation vers des avocats» pour les «pères en détresse» qui le contactent: «L’enfant a droit à ses deux parents; or, souvent, ces temps-ci, le père est mis de côté. Beaucoup de papas me disent: ‘La maman m’accuse d’attouchements ou de violence’. Ou alors ‘ma femme est partie, mais la police ne veut pas me dire où…’»

Le sociologue Édouard Leport est l’auteur d’une thèse sur ces associations de pères séparés («Les papas en danger? Des pères à l’assaut des droits des femmes», Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2022). «Dans les observations que j’ai faites et à travers les entretiens que j’ai menés, j’ai recueilli énormément de paroles qui banalisent, naturalisent et minimisent les violences conjugales, tout en retournant la culpabilité, explique-t-il. On retrouve dans ces associations tout l’argumentaire masculiniste.»

Le discours de Pascal Cambasino, un consultant immobilier liégeois, semble s’inscrire dans cette logique de minimisation et d’inversion. Contrairement à ce qu’il espérait, ce père n’a pas obtenu la garde égalitaire de son fils après la séparation d’avec son ex-compagne, initiée par celle-ci. La cause, selon lui? Une «exploitation des violences intrafamiliales», qui a justifié l’octroi par le tribunal de la famille d’une garde réduite, à raison d’un week-end sur deux. En réaction, Pascal Cambasino a créé en novembre 2024 la page Facebook «Stop exclusion parentale Liège», qui compte aujourd’hui 5.200 abonnés. «De nos jours, la société condamne fermement – et c’est une bonne chose – les violences faites aux femmes. Mais sous couvert de cette nouvelle ‘tendance’, ce qu’on remarque aujourd’hui dans les tribunaux de la famille, c’est qu’on exploite cet argument des violences parce qu’on sait que ça va avoir de l’écho.»

Le même type de logique est développé dans le livre Au cœur du masculin (2019) de Kerim Maamer, membre de l’antenne bruxelloise du Mouvement pour l’Égalité parentale (active de 2001 à 2006) et cofondateur de l’asbl SOS Papa Belgique: selon l’auteur, les affaires Dutroux auraient créé, à partir des années 90, un climat injustifié de «peurs de l’inceste, de l’exploitation sexuelle et des réseaux de pédophilie». Un «contexte médiatique particulier» qui aurait été exploité par «de nombreuses mères et conseils déloyaux» pour discréditer les pères, pour qui il serait devenu «quasi proscrit de donner de l’affection à son enfant!».

«Dans les observations que j’ai faites et à travers les entretiens que j’ai menés, j’ai recueilli énormément de paroles qui banalisent, naturalisent et minimisent les violences conjugales, tout en retournant la culpabilité. On retrouve dans ces associations tout l’argumentaire masculiniste.»

Édouard Leport, sociologue

Un double discours

Cette supposée instrumentalisation des violences intrafamiliales serait, d’après ces collectifs, rendue possible par une justice de la famille aux mains des femmes (juges et avocates), dont les décisions en matière de garde d’enfants ou d’autorité parentale avantagent systématiquement les mères. Pourtant, l’idée selon laquelle les pères souhaitant obtenir la garde de leur enfant en seraient empêchés par une justice «pro-femmes» est largement infondée. Ainsi, dans Au tribunal des couples. Enquête sur des affaires familiales (Odile Jacob, 2013), un collectif de sociologues français a démontré que dans l’immense majorité des cas, quand les pères demandent la garde de leur enfant, ils obtiennent gain de cause. Et quand ils ne l’obtiennent pas, c’est le plus souvent à cause de faits avérés de violences ou d’inceste. De son côté, Édouard Leport a réalisé un calcul à partir des chiffres du ministère français de la Justice: «Les situations où un père demande la résidence alternée, où la mère ne veut pas et où le juge tranche en faveur de la mère ne représentent que 2,6% des cas. C’est donc vraiment anecdotique. Cela reste des situations individuelles difficiles à vivre, mais ce n’est en rien une tendance.»

En Belgique, un rapport de 2024 de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS) intitulé «Monoparentalités: étude des situations de garde d’enfants séparés» dépeint le même tableau: «On a constaté que la garde en majorité chez la mère mais avec des contacts réguliers avec le père, est une situation peu fréquente: elle ne concerne qu’un enfant de parents séparés sur six. Cela semble indiquer que la garde alternée égalitaire est privilégiée lorsqu’il semble pertinent de maintenir un contact avec le père, mais que les situations où il n’est (presque) plus possible ou souhaitable de maintenir un contact régulier avec le père sont très fréquentes lors des séparations.»

Pourtant, l’idée selon laquelle les pères souhaitant obtenir la garde de leur enfant en seraient empêchés par une justice «pro-femmes» est largement infondée […] Un collectif de sociologues français a démontré que dans l’immense majorité des cas, quand les pères demandent la garde de leur enfant, ils obtiennent gain de cause. Et quand ils ne l’obtiennent pas, c’est le plus souvent à cause de faits avérés de violences ou d’inceste.

Bien que marginaux, les cas de pères qui perdent la garde de leur enfant à l’issue de séparations hautement conflictuelles, sans nécessairement d’antécédents de violences, existent. Pour autant, tous ces pères n’adhèrent pas à ces collectifs, à leurs discours ou leurs pratiques.

Depuis leurs débuts, ces derniers ont néanmoins trouvé un certain écho auprès des médias et des institutions. «Il existe un traitement en termes paritaristes qui consiste à dire: il y a des femmes qui s’organisent pour revendiquer leurs droits et en face des hommes qui font la même chose, commente Édouard Leport. C’est ce qui a conduit à ce que ces collectifs de pères soient systématiquement auditionnés lors de discussions parlementaires concernant des lois autour de la famille, du divorce, de la séparation, du fonctionnement de la justice ou encore de la protection de l’enfance, autour de cette idée qu’il faut aussi entendre ‘l’autre bord’». En Belgique, Kerim Maamer a par exemple été entendu lors des auditions parlementaires relatives à la loi sur l’hébergement égalitaire en 2006, militant pour que la résidence alternée devienne la norme après une séparation.

«Ces associations ont réussi à trouver une présentation d’elles-mêmes socialement acceptable puisqu’elles se présentent comme des regroupements d’hommes qui voudraient s’occuper davantage de leurs enfants et qui en sont empêchés, poursuit Édouard Leport. Or, cette revendication d’une plus grande implication des pères est portée depuis longtemps par les mouvements féministes et correspond à une attente sociale forte. Donc forcément ça fonctionne très bien, ça suscite l’empathie. Tout le monde se dit que ce sont des types supers, que ce serait bien d’avoir un père comme ça pour ses enfants…»

De l’aliénation parentale partout

Au cœur de l’idéologie de ces collectifs, la notion de «syndrome d’aliénation parentale» (SAP), qui suppose que les enfants qui refusent de voir l’un de leurs parents seraient pour une partie «endoctrinés» par l’autre parent, malveillant ou pervers. Un «lavage de cerveau» qui mènerait notamment à de fausses accusations d’agressions sexuelles. Théorisé au début des années 1980 par le pédopsychiatre américain Richard A. Gardner, par ailleurs connu pour sa justification de la pédophilie, le SAP fait aujourd’hui l’objet de vives critiques. De nombreuses associations féministes et professionnelles de l’enfance alertent ainsi depuis plusieurs années sur l’utilisation de ce concept, le plus souvent mobilisé par les pères agresseurs et pourtant sans fondement clinique. «Les associations sur lesquelles j’ai enquêté utilisent toutes sans exception le concept d’aliénation parentale, insiste Édouard Leport. Toutes ne le mettent pas en avant explicitement sur leur site internet ou dans leur communication, mais, même s’il est caché, il est en réalité central et au cœur de leur travail de lobbying.»

Pas plus tard qu’en avril dernier, Jean-Michel Fourage a ainsi fondé l’asbl Napabel (Non à l’aliénation parentale Belgique). Sa petite équipe de moins de dix bénévoles compte une partie de «pères et de mères touchés par l’aliénation parentale». Parmi eux, la compagne de Jean-Michel, «victime de cette mécanique infernale depuis neuf ans de la part du père de ses enfants». La preuve, selon lui, que «l’aliénation parentale n’est certainement pas genrée». Et si son asbl Napabel est en lien avec d’autres collectifs de pères en Flandre et en Wallonie, elle l’est aussi avec «des tas d’autres associations plutôt féministes», assure le fondateur de Napabel. Du côté de Stop exclusion parentale Liège, on «refuse catégoriquement le combat des hommes contre les femmes». Pascal Cambasino affirme qu’il y a même davantage de femmes que d’hommes parmi les abonnés à sa page Facebook. «Nos publications sont souvent orientées de manière non genrée, parce qu’au fil du temps, j’ai bien remarqué qu’en fait beaucoup de femmes, beaucoup de mamans, subissent la même mécanique. Même si, dans les faits, c’est bien en majorité les papas qui sont exclus.»

«Nos publications sont souvent orientées de manière non genrée, parce qu’au fil du temps, j’ai bien remarqué qu’en fait beaucoup de femmes, beaucoup de mamans, subissent la même mécanique. Même si, dans les faits, c’est bien en majorité les papas qui sont exclus.»

Pascal Cambasino, créateur de la page Facebook «Stop exclusion parentale Liège»

Cet argument de «neutralité», on le retrouve systématiquement dans les collectifs de pères séparés qui revendiquent leur combat pour l’«égalité parentale» autour d’une préoccupation commune: le bien-être de l’enfant. «Même si ces collectifs prétendent défendre les droits des enfants, il n’y est jamais question de parentalité, souligne de son côté Édouard Leport. On n’y discute pas de l’éducation des enfants, des repas, des loisirs… Le but, c’est de gagner contre son ex, de blinder son dossier, d’obtenir le maximum. Bien sûr, on trouve parfois des femmes dans ces collectifs, mais ce sont le plus souvent les nouvelles conjointes de ces hommes, parfois leur mère ou leurs sœurs. Des présences utilisées pour se légitimer, prouver qu’ils ne sont pas sexistes.»

Un «féminisme» affiché, dont le vernis a néanmoins tôt fait de s’écailler. Ainsi, s’ils condamnent les appels à la violence ou propos misogynes portés par certains sur leurs réseaux sociaux, les représentants des collectifs interrogés insistent aussi sur la nécessité de comprendre ces pères «poussés à bout». «Je comprends, même si je la condamne, la colère qu’on peut ressentir d’avoir été injustement jugé et ce sentiment illégal de vouloir se faire justice, explique Jean-Michel Fourage. Un enfant qui est privé de son parent, simplement par pression psychologique de l’autre parent, c’est insupportable. Et donc, ça amène évidemment aussi à des comportements comme ceux-là.» «Rien ne justifie la violence, évidemment, appuie Pascal Cambasino. Mais il faut chercher à comprendre comment, parfois, on en arrive à ce que cette violence puisse survenir.» Un discours qui fait écho à celui de Kerim Maamer, qui parle dans son ouvrage de «parents désespérés» acculés à des situations «d’extrême pauvreté, de démence ou de suicide», mais aussi à «d’autres agissements (qui) font l’actualité des faits divers de chaque semaine…» Le double féminicide dont est soupçonné Cédric Prizzon était de ceux-là. Même s’il serait plus juste de parler d’un cas d’école: celui d’un homme violent, enfermé dans une posture victimaire, instrumentalisant les questions de garde pour conserver le contrôle sur son ex, jusqu’à la harceler sans répit et qui aura fini par la tuer.

[i] Prigent, P.-G. et Sueur, G. (2025). «Stratégies discursives et juridiques des groupes de pères séparés: l’expérience française.» Dans C. Bard, M. Blais et F. Dupuis-Déri (dir.), Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui (2éd., p. 433‑453). Presses universitaires de France.

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