Alter Échosr
Regard critique · Justice sociale

Social Décalé

Rendez-vous au Rialto

C’est une parenthèse qui s’ouvre une fois par mois derrière les portes du Rialto à Ougrée. Le Thé Dansant n’est pas qu’un simple divertissement : c’est un rituel, une bouffée d’oxygène où la solitude n’a pas son ticket d’entrée.

Françoise Deprez (photos) et Pierre Jassogne (texte) 26-05-2026 Alter Échos n° 529
(c) Françoise Deprez

À peine les vestiaires franchis, quelques notes vous enveloppent. Sur scène, le musicien, seul maître à bord de son clavier, tel un démiurge, lance les premières mesures d’une valse. Là, sur la piste, au rythme des plaisirs démodés, entre un slow, un tango ou la bande-son de toute une vie, des couples se forment, des corps se rapprochent, des mains se cherchent, des regards se retrouvent pour quelques minutes suspendues.

Ce qui frappe d’abord, c’est l’élégance. Au Rialto, on y croise des hommes aux chemises impeccablement repassées et des femmes portant leurs plus belles robes à motifs.

Au fond de la salle, un homme ajuste justement sa cravate. François a 82 ans. Il vient tous les mois. «Ça change les idées», dit-il simplement. Il n’en fait pas toute une histoire. Il danse, un peu. Pas toujours. Parfois le corps ne suit pas. Mais il vient quand même. Parce que rester chez soi, ce n’est pas pareil.

(c) Françoise Deprez

Sa compagne, Conchita, sourit à côté de lui. Elle, elle danse davantage. «On aime bien tous les deux», précise-t-elle, avant d’ajouter, presque à voix basse, qu’il a quelques problèmes de santé. Rien de grave, mais assez pour ralentir les pas. Ils sont mariés depuis 55 ans. La danse est venue plus tard, avec la retraite. Depuis, ils suivent le rythme, autant qu’ils peuvent. «Ça maintient en forme», glisse-t-elle.

Un peu plus loin, un autre couple, une autre histoire. Eliane et Jacques. Ils ne se connaissent que depuis trois ans. «On s’est rencontrés comme ça», dit Eliane, en désignant la piste. Chez eux, il n’y a pas de thé dansant. Alors ils roulent. Ougrée, Jemeppe, Tilleur, Chênée… Une géographie des pas, en somme, dessinée au fil des salles. Leur agenda est rempli. Ils dansent tout. Ou presque. «Pas trop le boum boum», précise Eliane. «Plutôt la danse de salon.» Jacques acquiesce.

(c) Françoise Deprez

Ils ont appris, chacun de leur côté, il y a longtemps. Elle dansait déjà enfant, dans la cuisine, avec ses parents. Lui a pris des cours sur le tard. Ils parlent aussi de technique, de musique, de rythme. Mais très vite, la conversation revient à l’essentiel: le plaisir. «Même si on danse mal, on s’en fout, glisse Jacques. On s’amuse.» 

Rémi, la coqueluche

À 28 ans, Rémi est l’un des plus jeunes ici. Derrière son clavier, le musicien observe la piste tout en jouant. Les couples se lèvent, hésitent, puis se lancent. Lui ajuste, enchaîne, relance. «J’aime bien cette musique-là, plus ancienne», explique-t-il. Une musique qu’il n’a pas découverte seul: son père en jouait déjà, et en joue toujours. Rémi a grandi dedans. Il a appris les bases à la maison, puis s’est construit seul, au fil des années. Douze ans qu’il joue. Six ans qu’il se produit devant ce public. Et ce public, il le connaît bien. «Ce sont souvent les mêmes. On se retrouve dans différents thés dansants.»

Rémi, c’est la relève aussi. «La coqueluche des seniors», résume Savio en souriant. 77 ans. Musicien de métier, depuis toujours. La musique, pour lui, ce n’est pas un hobby. C’est une vie entière. Savio suit le jeune musicien, le regarde, l’encourage. Il reconnaît en lui quelque chose de rare. «Il n’y en a pas beaucoup qui connaissent ce répertoire.» Parce que ce répertoire, justement, disparaît. L’homme a connu une autre époque. Les orchestres, les salles pleines. Il jouait un peu partout dans la région. «Toute la clientèle que j’avais, elle est partie.»

Dans la salle, les couples se lèvent à nouveau. Savio observe la piste. Il connaît ces moments par cœur. La chanson, l’effet qu’elle produit, la manière dont elle traverse la salle. 

Comme une parenthèse

Mais le Rialto n’est pas qu’une piste de danse. Autour des tables, les conversations s’entrecroisent, tandis que les tasses de café et les verres se vident. C’est dans ces moments que l’on prend des nouvelles de la famille, que l’on commente l’actualité, que l’on se rassure sur le fait d’être encore là, ensemble. Yvonne est assise près de la piste. De là, elle voit tout. Elle suit les mouvements comme on suit une histoire. Elle connaît presque tout le monde. Elle reconnaît les habitués, repère ceux qui reviennent, ceux qui manquent. Les gens passent, la saluent, échangent quelques mots. Elle fait partie du décor. Elle a 90 ans. «Je viens chaque fois», dit-elle. Parce que rester chez elle, seule, n’est pas une option. Elle danse encore. Mambo, country, «un peu de tout». Yvonne a été opérée du cœur. Elle le mentionne presque en passant. Comme une parenthèse. Rien dans sa posture ne trahit l’effort. Au contraire. Elle observe, plaisante, répond du tac au tac.

(c) Françoise Deprez

Un peu plus loin, une table attire l’attention. On y rit plus fort qu’ailleurs. On s’interpelle, on se coupe la parole, on plaisante sans arrêt. Au centre, un homme: Charlie, «charmeur» attitré.
Le surnom ne doit rien au hasard. «Un jour, je dansais, et toutes les femmes se sont mises autour de moi», raconte-t-il. Depuis, le nom est resté. Autour de lui, ses «drôles de dames», comme les autres les appellent en souriant. Une petite bande fidèle qui se retrouve régulièrement. «Au début, j’étais tout seul, raconte Charlie. Puis j’ai fait des connaissances. Maintenant, on a notre groupe.» Les échanges fusent. On plaisante sur les rencontres, sur le couple, sur le célibat et la liberté retrouvée.

(c) Françoise Deprez

La musique s’interrompt doucement. Puis une voix s’élève. «Chers amis, merci à toutes et à tous pour votre présence. On aime rire, danser et parfois aussi bien manger. Et aujourd’hui, on coche les trois cases.» Elle remercie les participants, évoque les absents, ceux qui sont malades, ceux qui ne peuvent pas être là.

Au micro, c’est Roger Weber, président de l’Amicale des pensionnés socialistes d’Ougrée, un président de… 36 ans. «Je ne pouvais pas laisser disparaître ce thé dansant», explique-t-il. Il y a cinq ans, faute de repreneur, l’activité était menacée. Il décide alors de se lancer, porté par un attachement personnel aux personnes âgées, hérité de son éducation. «Mes parents étaient plus âgés que la moyenne.»

Pour certains participants, le rendez-vous est incontournable. «C’est une sortie qu’ils attendent impatiemment. Il y en a qui nous appellent pour dire qu’ils ne peuvent pas venir parce qu’ils sont malades. Ils sont alors vraiment déçus.»

Au-delà de la musique, le thé dansant remplit une fonction sociale forte. «Aujourd’hui, beaucoup de personnes âgées restent isolées. Ici, elles retrouvent du lien, des repères, des gens qu’elles connaissent.»

Organiser cet événement demande du temps et de l’énergie. Mais pour le président, le retour est immédiat. «C’est extrêmement gratifiant. Même quand j’y vais à reculons, une fois sur place, je me sens bien.» Au fil des années, l’engagement est devenu aussi une histoire qu’il vit en famille avec femme et enfants.

Le discours s’achève. La musique reprend. Les conversations aussi. La fête continue, mais quelque chose affleure. Une conscience diffuse: ces moments ne sont pas acquis. Qu’ils tiennent à peu de choses. À une poignée de bénévoles. À des corps encore capables de danser, à des cœurs encore capables de battre comme les souvenirs.

Au Rialto, rien ne semble spectaculaire.

Et pourtant.

Entre toutes les histoires qui s’y croisent se joue autre chose, au fond, qu’un simple après-midi.

 

 

 

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste

Pssstt, visiteur, visiteuse du site d'Alter Échos !

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, notamment ceux en lien avec le Covid-19, pour le partage, pour l'intérêt qu'ils représentent pour la collectivité, et pour répondre à notre mission d'éducation permanente. Mais produire une information critique de qualité a un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous ! Et parlez-en autour de vous.
Profitez de notre offre découverte 19€ pour 3 mois (accès web aux contenus/archives en ligne + édition papier)