La terre qui tremble, un groupe armé qui frappe, un trafiquant qui enlève: les séparations sont parfois provoquées brutalement par les circonstances extérieures. «Toute situation de crise entraîne des mouvements de population et donc, inévitablement, des disparitions», résume Delphine De Bleeker, responsable du service Rétablissement des liens familiaux (RLF) de la Croix-Rouge de Belgique pour la communauté francophone. Quoique méconnu, le réseau RLF fait partie des missions fondatrices de l’organisation humanitaire née au lendemain de la bataille de Solférino (1859). «C’est un mouvement né sur les champs de bataille quand les soldats demandaient qu’on prévienne leurs proches de leur sort, raconte Delphine De Bleeker. Ensuite, cette mission de protection du lien familial s’est étendue aux catastrophes et à la migration.» Le RLF intervient ainsi comme auxiliaire des pouvoirs publics. «Clarifier le sort des personnes disparues est d’abord une obligation de l’État qui doit respecter le droit de savoir et le droit à l’unité familiale, rappelle la responsable du RLF Belgique. Nous avons donc un rôle de plaidoyer qui consiste à les encourager à embrasser pleinement ce rôle ou à faciliter sa mise en œuvre, car il faut reconnaître que l’aspect transfrontalier de ces recherches complexifie la donne.»
Des disparitions en augmentation
Réseau international, le RLF fonctionne grâce à la coordination des différentes composantes du Mouvement international de la Croix-Rouge. C’est de cette manière qu’Ahmad (prénom modifié), un jeune Afghan, a pu retrouver la trace de sa maman. À seulement 12 ans, Ahmad a fui l’Afghanistan accompagné de son père avant d’en être séparé au cours de son périple migratoire. Sans téléphone, il perd alors aussi tout contact avec sa mère et ses sept frères et sœurs restés en Afghanistan. En avril 2024, par le biais de sa tutrice, il rencontre le service RLF de la Croix-Rouge de Belgique, qui se met alors en contact avec l’équipe RLF du Comité international de la Croix-Rouge à Kaboul. Après deux mois de recherches intensives, la mère et les sept frères et sœurs d’Ahmad sont enfin localisés. Via la «poste humanitaire» de la Croix-Rouge, Ahmad décide de leur écrire et reçoit rapidement en retour un numéro de téléphone où les joindre. Dix jours plus tard, malgré les difficultés de communication que connaît l’Afghanistan, le jeune garçon parviendra à entendre sa mère au téléphone, après plus d’un an de séparation et d’incertitude…
«Il faut nous imaginer un peu comme des enquêteurs ou des détectives. À savoir que, plus on intervient tôt, plus on a de chances de retrouver la personne. Mais tant que le dossier n’est pas élucidé, il reste ouvert. Sauf si le requérant décide lui-même de clôturer ses recherches.»
Delphine De Bleeker, responsable du service RLF de la Croix-Rouge de Belgique pour la communauté francophone
Le RLF de la Croix-Rouge de Belgique retrouve ainsi une personne tous les trois jours en moyenne. Fin 2025, le service comptait pas moins de 541 dossiers actifs (soit 1.258 personnes recherchées, un requérant pouvant rechercher plusieurs personnes), dont certains ouverts depuis de nombreuses années. «Il faut nous imaginer un peu comme des enquêteurs ou des détectives, explique Delphine De Bleeker. À savoir que, plus on intervient tôt, plus on a de chances de retrouver la personne. Mais tant que le dossier n’est pas élucidé, il reste ouvert. Sauf si le requérant décide lui-même de clôturer ses recherches.» En Belgique, 29% de ces requérants sont des enfants non accompagnés et 36% sont des femmes. Les proches recherchés sont leurs enfants, leurs parents, leur conjoint ou partenaire, des frères et des sœurs, des oncles et des tantes, mais parfois aussi des compagnons de voyage. Dans près de 9 cas sur 10, les requérants sont aussi demandeurs de protection internationale: en Belgique, ils viennent majoritairement de Guinée, de RDC, d’Afghanistan, d’Angola et de Somalie. «La majorité des demandes sont introduites par des personnes qui résident dans des centres Fedasil ou Croix-Rouge, raconte Delphine De Bleeker. Les travailleurs sociaux jouent donc un rôle très important pour identifier et orienter les personnes qui en ont besoin vers le RLF.»
À l’échelle internationale, le RLF comptait en 2024 plus de 284.000 personnes enregistrées comme portées disparues à travers le monde, «un chiffre qui a augmenté de 70% en cinq ans à cause notamment de la multiplication des conflits dans le monde, des migrations et de l’étiolement des règles de la guerre», précise Delphine De Bleeker. Le non-respect du droit international humanitaire dans le contexte de conflits armés non étatiques rend en effet plus grand le risque de perdre la trace d’un proche. De même que les dangers croissants rencontrés sur les routes migratoires. «Il s’agit d’un phénomène mondial complètement invisibilisé, observe la responsable du RLF Belgique. Or en prendre conscience permet de réhumaniser les personnes en situation de migration qu’on se représente toujours comme des personnes seules, alors que ce sont parfois des mères qui ont dû confier leurs enfants en chemin, des personnes qui ont une famille, qui sont amoureuses.»
Le téléphone, un besoin fondamental
Le RLF est ainsi présent au sein du Hub humanitaire situé près de la gare du Nord à Bruxelles. Né en 2017 et géré par un consortium de trois organisations (Médecins du monde, Croix-Rouge de Belgique et BelRefugees), ce lieu d’accueil pour les personnes en situation de migration tente de répondre à leurs besoins fondamentaux… dont celui de rester en contact avec leurs proches. «Nous travaillons autour de la question de la connectivité, dans une optique de prévention des ruptures de contact», raconte Louise Fortin, chargée de projet RLF au sein du Hub. Des ruptures qui adviennent souvent à la faveur d’un téléphone perdu ou volé sur les routes migratoires. «Même si les personnes connaissent le numéro de leur proche, elles n’ont parfois aucun moyen de le joindre puisqu’en Belgique, sans preuve d’identité valide, on ne peut pas acheter une carte SIM, détaille Louise Fortin. Et puis, dans certains pays comme l’Érythrée par exemple, il n’y a pas de couverture internet. Donc le seul moyen de rester en contact, c’est d’appeler sur une ligne directe.» Une possibilité offerte par le Hub, à la faveur de courts appels téléphoniques. «Le premier appel est un moment très important, commente la chargée de projet. C’est souvent un immense soulagement d’entendre la voix d’un proche pour dire qu’on est bien arrivé en Europe, qu’on va bien, qu’on est vivant.» En parallèle, le RLF mène aussi des campagnes de prévention auprès des populations migrantes pour les encourager à mémoriser les numéros de téléphone, les identifiants et mots de passe de leurs réseaux sociaux, ou encore à avoir plusieurs numéros de téléphone. «On les encourage aussi à apprendre les numéros aux jeunes enfants, de même que le nom complet de leurs parents, précise Delphine De Bleeker. Sinon, ils pourront seulement dire qu’ils cherchent leur papa ou leur maman…»
Perte ambiguë
Pour effectuer ses recherches, le RLF s’appuie en premier lieu sur des bases de données. Mais ces méthodes ne suffisent pas toujours. «Il y a des personnes qui ne sont pas enregistrées dans ces bases de données, ou avec des données différentes, sans date de naissance précise par exemple… On essaie donc aussi de se rapprocher des communautés afin d’identifier des personnes relais qui peuvent nous aiguiller», précise Marion Huot, officière de recherche au service RLF de la Croix-Rouge de Belgique. Les requérants sont aussi encouragés à initier eux-mêmes des recherches, que ce soit directement auprès de leur communauté ou via les réseaux sociaux. «Notre mission est alors de les outiller, car si les groupes et profils Facebook permettent souvent de retrouver des proches, ils présentent aussi des risques, surtout pour des personnes qui peuvent être menacées dans leur pays d’origine.» Ainsi, c’est en se rapprochant de sa communauté que Madame Nunes (nom modifié), une demandeuse d’asile angolaise, a pu retrouver sa fille qu’elle n’avait plus vue depuis quatre ans. Mère de quatre enfants, Madame Nunes a été enlevée et séquestrée pendant plusieurs mois dans son pays en 2018 avant sa fuite précipitée vers la Belgique. En 2022, elle entre en contact avec le RLF de la Croix-Rouge Belgique. Deux mois plus tard, c’est par l’un de ses compatriotes qu’elle entend parler d’une jeune fille de 13 ans arrivée récemment en Belgique et portant le même nom que sa fille… Contactée par le RLF, l’adolescente reprendra alors rapidement contact avec sa mère.
«Même si les personnes connaissent le numéro de leur proche, elles n’ont parfois aucun moyen de le joindre puisqu’en Belgique, sans preuve d’identité valide, on ne peut pas acheter une carte SIM.»
Louise Fortin, chargée de projet RLF au sein du Hub humanitaire
Si le RLF peut se prévaloir d’un nombre conséquent de «belles histoires», il existe aussi des issues plus complexes. Parfois, la personne retrouvée ne souhaite pas être signalée (son consentement est toujours requis). Parce que la disparition était volontaire, parce qu’elle a refait sa vie avec un nouveau partenaire, ou parce qu’elle a peur de représailles pour elle-même ou le requérant. Parfois, la personne retrouvée est décédée ou il existe de forts soupçons qu’elle le soit. «Nous transmettons parfois des ‘réponses partielles’, surtout pour les disparitions en mer, explique Marion Huot. C’est notamment le cas avec la route longue et dangereuse des îles Canaries, où transitent des bateaux qui partent de la côte ouest de l’Afrique. Souvent, on a des éléments qui indiquent que la personne recherchée est décédée en mer, mais on n’a pas de corps. On peut seulement dire au proche que, sur le bateau, des témoins ont vu quelqu’un qui portait le même prénom, qui avait le même âge et qui est tombé à l’eau…»
Ces «réponses partielles» suffiront à certains requérants pour commencer à faire leur deuil. D’autres ne le pourront pas et continueront d’espérer. Car les disparitions non élucidées ont ceci de particulier qu’elles provoquent chez les proches un sentiment de «perte ambiguë», un concept développé par la chercheuse et psychothérapeute américaine Pauline Boss dans les années 70 et qui désigne la détresse psychique particulière liée aux situations où la perte n’est pas certaine ou définitive. La personne est alors plongée dans une attente sans fin, entre espoir et désespoir. «Ne pas savoir si son proche est décédé ou non a un impact majeur sur la santé mentale et physique, souligne Delphine De Bleeker. Certaines personnes peuvent complètement se ‘figer’, comme cette mère qui ne voulait plus quitter la maison ‘au cas où’ son fils rentrerait.» Sans compter les impacts juridiques, économiques, administratifs ou sociaux de cette «souffrance de ne pas savoir», quand jamais on ne peut être reconnu orphelin, veuve ou simplement «endeuillé» aux yeux de la société…