Elisa*, 44 ans, travaille chez Lidl depuis 2007. Polyvalente, cette maman de deux garçons âgés de 14 et 22 ans alterne entre rayonnage, encaissement et cuisson du pain. Le projet d’ouverture le dimanche de la chaîne allemande de supermarchés discount est une mélodie qu’elle entend résonner dans les couloirs depuis plusieurs années déjà: «On sait que ça va nous tomber dessus. Il faut s’y faire. On n’a pas trop le choix.» Mi-mars, le groupe a confirmé la rumeur. «Nous examinons avec nos partenaires sociaux si, et comment une ouverture dominicale pourrait être possible à terme», indique Walériane Dubois-Decroix, porte-parole France, Belgique et Luxembourg de Lidl. Un mois plus tard, c’est au tour d’Aldi d’annoncer emboîter le pas à Delhaize ou encore Carrefour. Il s’est ensuivi un mouvement de grève pour la chaîne allemande — qui compte 440 magasins dans le plat pays — après que des cadres ont été dépêchés pour relayer la décision directement au personnel. Une absence de concertation sociale selon les syndicats, mais légale.
Comme lors de la franchisation de Delhaize, le cadre dans lequel s’inscrivent ces décisions interroge. «Il y a trois ans, l’enseigne au lion a scindé ses activités pour entrer dans des commissions paritaires dont les conditions de travail sont moins chères et plus flexibles», explique Myriam Delmée, présidente du SETCa, le syndicat des employés, techniciens et cadres, l’une des plus grandes centrales de la FGTB (Fédération générale du travail de Belgique). Résultat: des règles différenciées selon les statuts des magasins et une concurrence interne accrue. «Le débat est forcé par Delhaize, qui a franchisé sans négociation possible, et par le gouvernement, qui met en place des règles favorables aux employeurs. Quand on parle de suppression du jour de repos hebdomadaire, ça va aider les patrons du commerce à pouvoir faire travailler le dimanche», dénonce-t-elle. Carrefour Belgique affirme, de son côté, avoir négocié avec les partenaires sociaux l’ouverture dominicale de la majorité de son réseau, soit plus de 700 points de vente, garantissant le volontariat, un sursalaire et un encadrement de la précarité. Concrètement, pour ce faire, «minimum 80 % des contrats doivent être à durée indéterminée et une augmentation progressive des temps partiels vers 28 heures/semaine accompagne ce processus», glisse Myriam Delmée. Les mêmes conditions ont été proposées à Lidl, affirme la présidente du SETCa.
Très chère flexibilisation
Ces évolutions s’inscrivent dans un mouvement plus large de flexibilisation du travail. Durée minimale obligatoire du tiers-temps amoindrie à 1/10, travail de nuit reconnu de 23 heures à 6 heures du matin et non plus dès 20 heures dans la distribution et l’e-commerce impliquant un moindre sursalaire, généralisation des flexi-jobs à tous les secteurs: ces mesures redessinent le cadre. Le gouvernement a ainsi approuvé un projet de loi permettant aux commerces d’ouvrir jusqu’à 21 heures, sept jours sur sept, en supprimant la journée de fermeture hebdomadaire obligatoire des commerces. «La suppression du jour de fermeture obligatoire concerne le jour de fermeture imposé par la loi du 10 novembre 2006 relative aux heures d’ouverture dans le commerce, l’artisanat et les services, et doit être distinguée de l’interdiction du travail dominical prévue par la loi du 16 mars 1971 sur le travail, qui concerne l’occupation de travailleurs le dimanche. La suppression du jour de fermeture obligatoire n’a donc pas d’impact direct sur la possibilité d’employer des travailleurs. La réglementation relative au travail dominical n’est pas modifiée», précise toutefois le ministre de l’Emploi, de l’Économie et de l’Agriculture, David Clarinval. Mais Myriam Delmée le rappelle: «Avec une variabilité des horaires exercée sur sept jours plutôt que six, la flexibilité induite est plus grande.» «Si le chiffre d’affaires n’augmente pas, la volumétrie des heures accordées par jour sera moins importante, augmentant de fait la charge de travail», ajoute la présidente du SETCa.
«On sait que ça va nous tomber dessus. Il faut s’y faire. On n’a pas trop le choix.»
Elisa*, 44 ans, travaille chez Lidl depuis 2007.
En pratique, de nombreuses dérogations existent déjà. «Le travail le dimanche est autorisé dans certains secteurs essentiels comme la sécurité, la santé et les services publics ou dans des zones touristiques pour le commerce», rappelle François-Xavier Lievens, doctorant à la Faculté de droit et de criminologie de l’UCLouvain, spécialisé en droit du travail, syndicalisme et conflits sociaux. Mais pour Jean-Yves Boulin, sociologue spécialiste du temps du travail et des temps sociaux à l’Université Paris-Dauphine, ces exceptions peuvent s’étendre par effet de contagion: «Le commerce de l’autre côté de la rue voudra aussi bénéficier des mêmes règles.» C’est la stratégie de la brèche.
Pour David Clarinval, ces mesures offrent «plus de flexibilité et plus de liberté pour les travailleurs. Elles génèrent un gain de compétitivité nécessaire pour nos entreprises permettant de créer ou de conserver l’emploi en Belgique». Une vision contestée par les syndicats. «Le risque est de détruire le peu d’emplois de qualité qu’il reste dans le commerce», estime Myriam Delmée, qui redoute une généralisation d’emplois «hyperflexibles» empêchant toute construction de carrière. Selon la Centrale nationale des employés (CNE) et la Banque nationale de Belgique, depuis la franchisation environ 1.615 travailleuses et travailleurs des magasins Delhaize wallons et bruxellois ont perdu leur emploi pour cause de licenciements, mais aussi d’accords sous pression ou encore de ruptures pour force majeure médicale.
Travailler le dimanche pour qui, pour quoi?
Sur le terrain, les situations varient. Marc, 45 ans, employé chez Färm, dit ne pas être «embêté» de travailler le dimanche: «Je n’ai pas d’enfants, ma femme travaille aussi les week-ends et ça me permet de combiner avec un autre emploi d’élagueur.» Mais pour beaucoup, l’impact pourrait être plus lourd. «Beaucoup de mes collègues se posent des questions, surtout les plus jeunes avec des enfants en bas âge et ceux qui aiment sortir le samedi soir», observe Elisa*.
«Notre vie sociale hebdomadaire est régulée selon un rythme 5 + 2 jours», rappelle Michel Sylin, psychologue du travail et professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Travailler le dimanche, c’est s’en désynchroniser. À long terme, cela peut entraîner «des troubles du sommeil, un épuisement émotionnel, une dépression ou encore un burn-out», liste l’enseignant. Si ces effets sont atténués lorsque le travail dominical est choisi, ce volontariat reste relatif. En cause? Le rapport de subordination entre l’employeur et les employés et les moyens de pression possibles. «Si je refuse de travailler le dimanche, mon employeur pourrait tout à fait changer mes horaires en soirée, rémunérés à 150%, pour les mettre en journée. Cela impactera fortement mon portefeuille. Il pourrait aussi modifier mon jour de roulement fixé jusqu’alors tous les mercredis pour garder mes enfants», prend pour exemple Myriam Delmée.
Quid de l’œuf ou de la poule?
Au-delà des travailleurs se pose la question de la demande. Le porte-parole de Carrefour Belgique, Damien Bytebier, affirme que «répondre à une évolution structurelle des comportements d’achat» était l’objectif premier du groupe avec l’ouverture dominicale. Après trois mois de bilan, il indique que «la fréquentation confirme (…) un besoin réel». Mais sur le terrain, les doutes persistent du côté des syndicats et des employés d’autres enseignes ouvertes «le jour du Seigneur». «Dans le magasin Färm où je suis en fonction, il faudrait augmenter le chiffre d’affaires de 30 % le dimanche pour rentrer dans les frais», confie Marc.
Avec la tendance au néolibéralisme à partir des années 80-90, l’idée de pouvoir consommer à toute heure en semaine et le week-end s’est ancrée. Mais face à des horaires d’ouverture déjà élargis en semaine et la possibilité de faire ses courses le samedi pendant le week-end, ne serait-ce pas l’offre qui créerait la demande ici? Michel Sylin, lui, en est persuadé. En ouvrant le dimanche, les enseignes façonnent de nouvelles habitudes de consommation.
Ces évolutions s’inscrivent dans un mouvement plus large de flexibilisation du travail. Durée minimale obligatoire du tiers-temps amoindrie à 1/10, travail de nuit reconnu de 23 heures à 6 heures du matin et non plus dès 20 heures dans la distribution et l’e-commerce impliquant un moindre sursalaire, généralisation des flexi-jobs à tous les secteurs: ces mesures redessinent le cadre.
Mais Jean-Yves Boulin pointe une contradiction dans le phénomène: «Beaucoup de citoyens souhaitent consommer le dimanche, mais peu veulent travailler ce jour-là.» Et pour cause. Face au travail le dimanche, les individus ne sont pas tous égaux. «Le travail le dimanche, c’est la mise en péril du collectif au profit de l’individuel. C’est un risque inégalement partagé dans la société puisqu’il concerne des secteurs — comme la grande distribution ou la manutention — qui engagent de la main-d’œuvre moins qualifiée et moins bien payée — souvent féminine», fait remarquer Michel Sylin. De quoi renforcer les inégalités sociales et de genre.
Mais dans un contexte concurrentiel, difficile pour les enseignes de rester fermées si d’autres ouvrent. «À partir du moment où certains magasins ouvrent le dimanche, ceux qui ne le font pas seront pénalisés, car les consommateurs qui souhaitent acheter ce jour-là iront ailleurs», met en exergue Maxime Fontaine, chercheur en finances publiques à l’ULB. De quoi expliquer l’annonce d’Aldi à la suite de celle de Lidl de souhaiter ouvrir le dimanche.
À terme, tous peuvent y perdre, dans une logique proche du dilemme du prisonnier. Pour se démarquer, Carrefour Belgique entend d’ailleurs développer «des opérations commerciales et des promotions spécifiques» ce jour-là afin de «de consolider cette habitude de consommation pour fidéliser notre clientèle actuelle tout en attirant de nouveaux profils en quête de flexibilité». Pour autant, le montant du panier des consommateurs restera le même, avec simplement un étalement sur la semaine.
Face à ces évolutions, les syndicats plaident pour un encadrement renforcé. «Des principes doivent rester identiques: volontariat, limitation de la précarité, encadrement du recours aux étudiants et flexi-jobs», insiste Myriam Delmée. Elle appelle aussi à revoir le champ de compétences des commissions paritaires: «Il faut prendre en compte la nouvelle réalité des groupes de franchisés et faire en sorte qu’ils jouent à armes égales avec les magasins intégrés.»
Déjà largement répandu au Japon, aux États-Unis ou au Canada, le travail dominical s’installe progressivement en Belgique. Reste à savoir jusqu’où ira cette transformation — symptôme d’une flexibilisation de l’emploi qui ne cesse de s’étendre — et quelle place la société souhaite encore accorder au repos collectif.
- Prénom d’emprunt dans un souci déontologique de protection des sources.