ALTER ÉCHOS: Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur les migrations LGBTQIA+?
AHMED HAMILA: J’ai commencé ces recherches autour de 2015. À l’époque le rapport européen Fleeing Homophobia (T. Spijkerboer et S. Jansen, 2011) montrait de fortes disparités entre pays dans le traitement des demandes d’asile liées à l’orientation sexuelle. C’est aussi dans ce cadre qu’intervient le règlement de Dublin, qui impose en principe de déposer une demande d’asile dans le premier pays d’entrée en Europe même lorsque ce pays est moins protecteur que d’autres à ce sujet. Ainsi, une demande peut être rejetée au motif qu’elle aurait dû être introduite ailleurs, même lorsque la réalité des persécutions, notamment dans des pays criminalisant l’homosexualité, est insuffisamment prise en compte dans ce premier pays d’accueil.
AÉ: Dans votre ouvrage, vous parlez de «fabrique des réfugiés». Que signifie cette expression?
AH: Dans mon livre, je montre que cette catégorie de réfugiés est le produit d’un processus historique et politique. À travers une socio-histoire de plusieurs pays européens, j’analyse comment les persécutions liées à l’orientation sexuelle ont été progressivement reconnues dans le cadre de la Convention de Genève, qui définit les critères d’octroi de l’asile. Cette convention prévoit qu’une personne peut être protégée si elle est persécutée pour son appartenance à un groupe social, catégorie dans laquelle les personnes LGBTQIA+ ont été intégrées relativement tard. Cette reconnaissance résulte de négociations entre acteurs politiques, juridiques et associatifs, et elle varie selon les contextes nationaux.
AÉ: Vous évoquez un paradoxe européen. Comment se manifeste-t-il?
AH: L’Europe se présente comme très avancée en matière de droits LGBTQIA+, mais cela relève souvent du discours. À travers le concept d’homonationalisme, qui désigne l’instrumentalisation des droits LGBTQIA+ par des mouvements nationalistes ou d’extrême droite, on voit que ces droits servent aussi à se positionner comme plus progressiste que d’autres régions du monde. Dans la pratique, les personnes LGBTQIA+ migrantes restent confrontées à de nombreuses difficultés, y compris dans les dispositifs d’accueil.
L’Europe se présente comme très avancée en matière de droits LGBTQIA+, mais cela relève souvent du discours.
AÉ: Et en Belgique, quels sont les paradoxes?
AH: En Belgique, par exemple, des structures comme Fedasil sont chargées de l’accueil, tandis que d’autres institutions évaluent les demandes. Mais ces dispositifs restent souvent mal préparés à prendre en compte les spécificités des parcours LGBTQIA+, ce qui peut exposer les personnes à des discriminations ou à un manque de compréhension. Cela dit, la prise en compte des demandes d’asile liées à l’orientation sexuelle apparaît relativement tôt par rapport à d’autres pays européens. Dès le début des années 2000, des instruments spécifiques sont développés au sein du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA), notamment à travers des rapports sur la situation des personnes LGBTQIA+ dans les pays d’origine. En 2004, cette attention se renforce même: une cellule de coordination genre est créée, et les premières lignes directrices ainsi que des formations à destination des agents voient le jour dès 2005. Cela marque un moment important, où la question LGBTQIA+ devient un enjeu transversal dans le traitement des demandes d’asile.
En Belgique, par exemple, des structures comme Fedasil sont chargées de l’accueil, tandis que d’autres institutions évaluent
les demandes. Mais ces dispositifs restent souvent mal préparés à prendre en compte les spécificités des parcours LGBTQIA+, ce qui peut exposer les personnes à des discriminations ou à un manque de compréhension.
AÉ: Pour revenir au traitement de la demande d’asile, comment les personnes arrivent-elles à «prouver» leur orientation sexuelle?
AH: Dans ces procédures, on ne se contente pas d’évaluer les faits de persécution, on cherche en effet à vérifier l’orientation sexuelle elle-même. Or, il n’existe en réalité aucun moyen objectif de le faire, en dehors de l’auto-identification. Pourtant, certaines décisions prises par les autorités d’asile reposent sur des attentes implicites, telles que connaître l’origine des symboles comme le drapeau LGBTQIA+, pouvoir identifier des lieux tels que des bars gay ou correspondre à certains modes de vie. Dans le pire des cas, les personnes doivent répondre à des questions sexuellement explicites. On se retrouve dans des situations absurdes où une personne est jugée soit pas assez gay, soit trop gay. Cela entre en contradiction avec les trajectoires de nombreuses personnes, qui ont survécu dans leur pays d’origine en se cachant. Cette discrétion, qui relève d’une stratégie de survie face aux persécutions, devient même un obstacle dans la procédure d’asile.
Dans le pire des cas, les personnes doivent répondre à des questions sexuellement explicites. On se retrouve dans des situations absurdes où une personne est jugée soit pas assez gay, soit trop gay. Cela entre en contradiction avec les trajectoires de nombreuses personnes, qui ont survécu dans leur pays d’origine en se cachant. Cette discrétion, qui relève d’une stratégie de survie face aux persécutions, devient même un obstacle dans la procédure d’asile.
AÉ: Comment cesser cette logique?
AH: Il faudrait se concentrer sur la crédibilité des persécutions qu’elles rapportent. Cela passe par une meilleure formation des agents, mais aussi par une prise en compte des contextes culturels et des biais occidentaux. Les institutions doivent comprendre que les trajectoires LGBTQIA+ ne sont pas universelles et ne peuvent pas être évaluées à partir de normes uniques. En théorie, le droit d’asile, tel que défini par la Convention de Genève, repose sur une logique de protection des droits fondamentaux. Mais en pratique, on observe un glissement vers une approche sécuritaire, où les demandes d’asile sont de plus en plus pensées comme des enjeux de contrôle migratoire. Cette tension entre protection et suspicion est aujourd’hui au cœur des contradictions du système.
AÉ: Le genre ou le profil des personnes influencent-ils leur traitement?
AH: Oui, clairement. Historiquement, beaucoup de politiques et de décisions ont surtout concerné des hommes gay cisgenres. Les femmes lesbiennes, par exemple, sont parfois encouragées à présenter leur demande d’asile sous l’angle des violences liées au genre plutôt qu’à leur orientation sexuelle, car cela est perçu comme plus crédible. Plus largement, les personnes les plus vulnérables sont celles qui ne correspondent pas au modèle dominant, notamment les personnes trans, racisées ou migrantes. Les avancées en matière de droits LGBTQIA+ ont souvent bénéficié en priorité aux hommes gay blancs, ce qui laisse de côté d’autres réalités.
AÉ: Face à ces inégalités de traitement, quelles autres stratégies ces personnes déploient-elles dans nos pays ?
AH: Une fois en Europe, d’autres formes de survie apparaissent en effet, notamment le recours aux réseaux associatifs et aux communautés LGBTQIA+. Ces solidarités jouent un rôle essentiel pour rompre l’isolement, accompagner les démarches administratives et reconstruire un espace de sécurité.
À lire: Hamila, A. (2025). Sortir du placard, entrer en Europe: La fabrique des réfugiés LGBTI en Belgique, en France et au Royaume-Uni. Éditions de l’Université de Bruxelles.