Alter Échos: La Mutualité chrétienne est historiquement issue du pilier chrétien, tandis que les Mutualités libres se sont construites en dehors des grands piliers. Est-ce que ces histoires différentes influencent encore aujourd’hui votre manière de penser la santé et la Sécurité sociale?
Elise Derroitte: Historiquement, il est clair qu’il y a eu des liens avec les partis chrétiens. Mais cela fait plus de 20 ans que ces liens ne sont plus du tout institutionnalisés, que les partis ne sont plus membres de nos instances. Et puis avant de parler de piliers, il faut parler de projet de société. Si on déplie les modalités d’organisation du champ social en Belgique, il existe une modalité de participation indirecte via des corps intermédiaires où les partis chrétiens ont été impliqués. Et, oui, cette idée selon laquelle la Sécurité sociale doit être gérée par le terrain, par les gens qui cotisent et par les mutualités qui les représentent, cela reste dans notre ADN.
Xavier Brenez: Nous avons une histoire un peu différente. La première mutualité libre a été constituée en 1912 en réaction aux mouvements chrétien et socialiste, car des employeurs et des employés étaient gênés par le mélange des casquettes. Et aujourd’hui, chez nous, il y a bien sûr la volonté de contribuer aux objectifs mutualistes. Mais il y a toujours cette volonté d’être indépendants de tout parti, de toute idéologie politique, de tout syndicat. Nous voulons penser par nous-mêmes et faire une synthèse qui n’est pas toujours évidente: défendre l’intérêt des patients, l’accessibilité, la solidarité, sans avoir peur d’insister sur la question de l’efficacité, sur le fait de rendre le système pérenne. Je ne rejette pas le fait que l’organisation basée sur des corps intermédiaires soit importante pour le débat démocratique. Mais je trouve que ce n’est pas là-dessus que nous allons construire notre légitimité. Pour moi, celle-ci repose beaucoup plus sur le fait que nous pouvons prouver que ce modèle a une valeur ajoutée, qu’il est efficace et que la concurrence crée une dynamique dans le secteur.
«On arrive à des échanges qui sont surréels. Il est assez incroyable que des partis de droite plaident pour une étatisation totale ou partielle du rôle des mutualités alors que dans ce système il y a de la liberté d’entreprise, managériale, de la responsabilisation financière.» Xavier Brenez
AÉ: Vous parlez de légitimité. Il est vrai que les mutualités ont été fortement remises en cause ces derniers temps par certains acteurs politiques, notamment la N-VA et le MR. Même le ministre Vooruit de la Santé, Frank Vandenbroucke, a dit qu’elles devaient se réinventer. Comment analysez-vous cette bronca?
ED: Il existe une posture politique qui est de dire: on veut supprimer le pouvoir des corps intermédiaires et on veut surtout neutraliser leur rôle politique. Il y a des attaques très structurées en Flandre, parfois en Belgique francophone, mais je ne pense pas que c’est une vision qui soit entièrement partagée par la population. Bien sûr que les mutuelles doivent se réformer, elles l’ont toujours fait. Mais on ne peut pas dire qu’elles ne remplissent pas leurs missions. On rembourse les soins de santé, on négocie avec les prestataires de soins, on verse un revenu de remplacement aux personnes en incapacité de travail et on les accompagne… Pour moi, la gestion efficace, c’est la mise en œuvre d’un projet: des soins accessibles qui réduisent les inégalités de santé. C’est d’abord là-dessus qu’on doit être jugé.
AÉ: On reproche aux mutualités de jouer un rôle politique, d’être téléguidées. Georges-Louis Bouchez a affirmé que l’État pourrait parfaitement rembourser les soins lui-même…
XB: Le débat n’est pas serein, il est manipulé, orienté. Pourquoi? Parce qu’il existe cette composante, perçue ou existante, de politisation, voire d’instrumentalisation des mutuelles à des fins politiques. Et cela empoisonne tout le débat. On arrive alors à des échanges qui sont surréels. Il est assez incroyable que des partis de droite plaident pour une étatisation totale ou partielle du rôle des mutualités alors que dans ce système il y a de la liberté d’entreprise, managériale, de la responsabilisation financière. Et vous avez les partis de gauche qui plaident pour ce modèle concurrentiel…
AÉ: Vous pensez qu’il est possible de faire de la santé sans faire de politique? L’accès à la santé, la manière dont on l’organise, c’est tout de même éminemment politique…
XB: C’est ce que nous essayons de faire. Nous essayons d’objectiver les choses au maximum.
ED: Cela dépend de la définition que l’on donne au mot «politique». Pour moi, la politique, c’est la manière dont on organise le commun pour atteindre certains objectifs qu’on a définis ensemble. Et dans ce sens-là, la santé est éminemment politique, notre mission est éminemment politique. Quand on parle de solidarité, d’accessibilité, on rééquilibre quelque chose qui, s’il n’était pas équilibré par une instance comme les mutuelles, créerait une véritable dérive. Lorsque vous êtes malade, vous vous trouvez dans une situation de vulnérabilité, et il est extrêmement facile de créer un système où ceux qui peuvent payer vont payer, peut-être de manière disproportionnée.
«Pour moi, la politique, c’est la manière dont on organise le commun pour atteindre certains objectifs qu’on a définis ensemble. Et dans ce sens-là, la santé est éminemment politique, notre mission est éminemment politique.» Elise Derroitte
AÉ: L’assurance obligatoire couvre-t-elle encore suffisamment les soins pour éviter que les assurances complémentaires deviennent déterminantes dans l’accès aux soins? N’y a-t-il pas un risque de santé à deux vitesses selon la mutuelle et la couverture complémentaire choisies?
XB: Il y a un risque, mais il faut regarder les chiffres. L’assurance maladie-invalidité représente 40 milliards pour les soins de santé et 15 milliards pour les incapacités de travail, contre un milliard pour les complémentaires obligatoires et 1,3 milliard pour les facultatives. On ne peut donc pas parler globalement d’un système à deux vitesses. Mais d’un point de vue individuel, cela peut bien sûr arriver. Des gens sont exposés à des coûts importants, et il faut bien sûr essayer de les réduire. Une des propositions qu’on a faites, c’est de plafonner certains suppléments, qui sont disproportionnés.
AÉ: Concernant les suppléments d’honoraires, il y a quelques années, les mutualités chrétiennes s’étaient prononcées contre ceux-ci. Alors qu’un peu plus tard, les Mutualités libres s’étaient montrées favorables à leur plafonnement et au contrôle de leur affectation…
XB: Si on se rend compte que le budget de l’assurance maladie n’est pas suffisant pour financer les actes, il faut laisser la place à des suppléments. Le problème aujourd’hui, c’est que c’est complètement irrationnel. Quelqu’un qui sort de l’université peut facturer en théorie 300%. Cela n’a aucun sens. C’est pour cela qu’il faut les encadrer et, idéalement, fixer un montant maximum.
ED: Pour moi, une bonne nomenclature (qui permet notamment de déterminer dans quelles conditions l’acte médical est remboursable, le tarif officiel applicable et le montant pris en charge par l’assurance maladie, NDLR) devrait permettre d’éviter qu’on ait des suppléments qui dérivent à ce point. L’enjeu est de prévoir une rémunération (pour le praticien, NDLR) pour l’acte ou le forfait, et de mener une réflexion sur ce qui constitue un prix juste pour les prestataires.
«Si on se rend compte que le budget de l’assurance maladie n’est pas suffisant pour financer les actes, il faut laisser la place à des suppléments. Le problème aujourd’hui, c’est que c’est complètement irrationnel.» Xavier Brenez
AÉ: Selon le profil de santé de la Belgique publié en 2025 par l’OCDE et l’Observatoire européen, 21,5% des dépenses de santé restent directement à charge des ménages belges, davantage que la moyenne européenne. Et près de 260.000 ménages étaient confrontés en 2020 à des dépenses de santé dites «catastrophiques». Comment contrer cette situation?
ED: Il y a le statut BIM, pour lequel vous allez avoir une plus grande intervention pour payer votre ticket modérateur. Et les médecins et les dentistes auront l’interdiction de demander des suppléments d’honoraires.
AÉ: En cinq ans, 400.000 personnes supplémentaires ont bénéficié du statut BIM. Certains, au MR notamment, crient aux abus. Comment expliquez-vous cette augmentation?
XB: Le problème du BIM, c’est que notre système est une usine à gaz. Il a connu une croissance organique. Et à un moment donné, il n’y a plus personne qui comprend la logique. Cette logique est bien sûr de protéger les publics vulnérables, mais on ne peut pas affirmer que le mécanisme couvre aujourd’hui tous ceux qui en ont besoin ni que tous ceux qui en bénéficient devraient en bénéficier. Si on veut trouver une solution à court terme, elle passe par les données fiscales.
«Le problème du BIM, c’est que notre système est une usine à gaz.» Xavier Brenez
AÉ: Le projet de réforme du ministre fédéral de la Santé, Frank Vandenbroucke, propose notamment de tenir compte des revenus issus des flexi-jobs et des revenus mobiliers pour évaluer si une personne peut bénéficier du BIM… C’est de cela que vous voulez parler?
XB: Il faut prendre en compte l’ensemble des revenus des personnes. Mais ce n’est pas le rôle des mutualités. Il faudrait plutôt que l’administration fiscale établisse ses critères en disant «Voici le patrimoine, la richesse de cette personne» et nous indique si la personne a droit ou non au BIM. Dans la classe politique, il existe cette idée qu’il faudrait une instance indépendante pour déterminer qui aurait droit ou non au BIM. Mais nous l’avons déjà, cette instance indépendante, c’est l’administration fiscale…
ED: On ne peut pas critiquer en disant «Les BIM sont tous des fraudeurs» et en même temps créer des dispositifs structurels de sortie de l’impôt pour plein de dispositifs de création de richesse. Il est un peu ironique de dire qu’il faut tenir compte des flexi-jobs pour voir si on octroie le BIM et être, en revanche, complètement satisfait de ne pas faire cotiser ce système à la sécurité sociale. Il y a, pour moi, une certaine ironie à se focaliser sur les personnes les plus vulnérables, détentrices du statut BIM, tout en constatant, en parallèle, qu’il y a un définancement massif de la sécurité sociale ces dernières années, que ce soit avec les tax shifts, le travail étudiant, les flexi-jobs, les voitures de société.
«On ne peut pas critiquer en disant ‘Les BIM sont tous des fraudeurs’ et en même temps créer des dispositifs structurels de sortie de l’impôt pour plein de dispositifs de création de richesse.» Elise Derroitte
AÉ: La N-VA a ouvertement remis en cause l’existence même des mutualités dans leur rôle actuel. Dans ce contexte, le projet de réforme de Frank Vandenbroucke est-il un moindre mal ou un tsunami?
XB: Le tsunami n’est pas là. Le pacte était inscrit dans l’accord de gouvernement. Mais cette idée est instrumentalisée aujourd’hui par les uns et les autres. J’espère qu’in fine ce sera bien un pacte… C’est-à-dire qu’il y aura des demandes du ministre, du gouvernement, mais aussi de notre côté. Et que ce sera aussi un accord qui nous permettra de disposer d’objectifs clairs et d’améliorer le système.
ED: Un pacte, c’est un accord entre deux parties. L’idée n’est pas de devenir une sorte de «sous-traitant» du pouvoir politique, qui pourrait nous imposer, par exemple, de ne plus être un mouvement social. Si on fait ce pacte, c’est pour concrétiser notre raison d’être: améliorer l’accès à la santé et garantir un système de santé robuste, capable d’anticiper les besoins et de corriger les inégalités de santé. C’est donc sur ces objectifs-là que le pacte devrait être évalué, et non sur la base des débats du moment concernant le pouvoir ou la politisation de tel ou tel acteur.
«Un pacte, c’est un accord entre deux parties. L’idée n’est pas de devenir une sorte de ‘sous-traitant’ du pouvoir politique, qui pourrait nous imposer, par exemple, de ne plus être un mouvement social.» Elise Derroitte
AÉ: Outre les motivations politiques à réformer les mutuelles, l’enjeu est aussi financier. 150 millions d’économies sont prévues dans l’accord de gouvernement, auxquels s’ajouteraient 100 millions actuellement envisagés par le ministre…
XB: Les mutuelles ont une enveloppe d’environ 1,5 milliard. Aujourd’hui, 20% de cette enveloppe, c’est ce qu’on appelle le VARAK, soit la partie variable des dotations publiques pour les frais d’administration. C’est un système qui repose sur une cinquantaine d’indicateurs et un système de sanctions: si vous n’atteignez pas l’objectif, vous êtes pénalisé. L’Arizona prévoit d’augmenter le VARAK à 27,5%. On a aussi – et c’est une nouveauté de l’Arizona – 5% de cette enveloppe globale qui sont redistribués de façon concurrentielle entre les mutuelles, sur la base de critères liés à l’incapacité de travail. Là aussi, le gouvernement envisage de faire passer cette part à 7,5%. À cela s’ajoutent 150 millions d’économies dans nos frais d’administration et les 100 millions d’économies prévues, d’ici à la fin de la législature, dans les soins de santé. On devrait donc arriver à une part variable atteignant 40% de la dotation des mutualités. C’est énorme, et cela met les mutualités en situation de grande incertitude financière.
AÉ: Un ancien contrôle de l’INAMI sur les malades de longue durée, révélé récemment, a conduit à mettre fin à la reconnaissance de 59% des 290 dossiers réexaminés. Ce chiffre, non extrapolable à l’ensemble des malades de longue durée, a néanmoins fortement alimenté les critiques sur le contrôle exercé par les mutualités. Comment l’analysez-vous?
ED: Les grandes sources d’incapacité de travail, ce sont les personnes en fin de carrière: les femmes – qui assument davantage de travail domestique – et les ouvriers. Les problèmes de santé mentale sont en augmentation et concernent aujourd’hui 39% des incapacités de travail. Or, plus on flexibilise le travail, plus on le rend précaire, plus on détériore l’état de santé mentale de la population active. Affirmer que les mutualités seront le levier pour contrer l’augmentation du nombre de personnes en incapacité de travail révèle une compréhension extrêmement limitée du problème.