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Regard critique · Justice sociale

Edito

Pour une démocratie polyphonique

Le cerveau humain «n’a jamais été programmé pour faire face à des stimuli angoissants de façon continue et répétée», avance le docteur en neurobiologie et journaliste Sébastien Bohler dans son récent ouvrage Pourquoi avons-nous peur?

(c) David Geitgey Sierralupe from Eugene, Oregon, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

Le cerveau humain «n’a jamais été programmé pour faire face à des stimuli angoissants de façon continue et répétée», avance le docteur en neurobiologie et journaliste Sébastien Bohler dans son récent ouvrage Pourquoi avons-nous peur?

Alors, pour parvenir à gérer l’omniprésence anxiogène des menaces climatiques, politiques, économiques et autres qui pèsent sur notre avenir commun, notre cerveau fait ce qu’il peut: il cherche comme un phare dans la nuit les solutions simples et directes capables de l’apaiser.

Cela s’observe à l’échelle interpersonnelle, où la diminution de l’altérité, l’effacement progressif de la différence, de la confrontation avec «l’autre» au profit d’un entre-soi confortable font désormais l’objet d’études sociologiques. Une tendance évidemment renforcée par les réseaux sociaux et leurs «bulles d’écho», mais pas seulement.

Pourtant, ce réflexe d’autodéfense est à double tranchant et risque paradoxalement d’amplifier les menaces qui l’ont fait naître. Car si certains des périls auxquels font face nos démocraties sont plutôt évidents – montée de l’extrême droite, développement effréné de l’IA, ingérences étrangères, poids démesuré de certains acteurs économiques… –, la tentation de faire fi de la nuance et de la complexité est un poison invisible à l’effet tout aussi dévastateur.

À l’échelle sociétale, cette tentation se manifeste notamment par la fragilisation croissante de cet espace mouvant, aux contours parfois flous, qui évolue entre les citoyens et le pouvoir: celui de ces organismes qu’on nomme «corps intermédiaires» et qui défendent certains de nos droits les plus essentiels comme la santé, un travail de qualité, l’éducation, la participation…

Les mutualités, objet du dossier de ce numéro d’Alter Échos, en sont l’un des rouages. Sous le feu des critiques de la droite, elles sont entre autres accusées d’être trop politiques et trop laxistes vis-à-vis des malades de longue durée. Dans un passage non publié de l’interview qui leur est consacrée, la vice-présidente de la Mutualité chrétienne, Elise Derroitte, alertait: «Les mutuelles sont les dernières grosses structures des corps intermédiaires à être attaquées par le politique. J’y lis cette croyance qui s’est développée selon laquelle les contre-pouvoirs auraient pris trop d’ascendance sur les décisions politiques. Il y a une vraie volonté de neutraliser ces organes dans leur capacité d’orienter les politiques.»

Faut-il rappeler que la démocratie ne se limite pas au processus électoral ni à l’expertise certes légitime, mais limitée des élus siégeant aux parlements? Sa vitalité dépend des multiples composants de la société civile, dont l’expérience, la vision et l’envie forment la robustesse.

Alors oui, la chorale formée par ces multiples acteurs résonne comme une polyphonie faite de nuances parfois dissonantes, que notre cerveau peut avoir du mal à appréhender. Mais il nous revient à toutes et à tous de faire perdurer cette «cohésion sociale» dont nous aurons besoin pour faire face aux tempêtes à venir.

Clara Van Reeth

Clara Van Reeth

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