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Sudinfo – Quand l’IA écrit des articles

En journalisme, l’IA est un outil formidable pour la retranscription, la traduction voire la synthèse des informations. Mais en faisant écrire les articles par l’intelligence artificielle, la rédaction de Sudinfo pousse l’outil un pas plus loin. Trop loin ?

29-09-2026
Photo : Thomas Meier / Ringier AG – CC BY-SA 4.0

C’est un fichier Word qui a circulé en avril, mai 2026. Il présente dix situations rencontrées par les journalistes de Sudinfo – une interview, un communiqué, un compte-rendu d’un match ou d’un conseil communal,… Pour chacune d’entre elles, un ‘prompt’ est préécrit, prêt à être inséré dans l’IA1. Objectif : faire écrire le papier. Lors de cette même période, 120 journalistes de Sudinfo sont passés par petits groupes au siège à Namur, pour une brève formation animée par Rodolphe Magis, rédacteur en chef et Maxime Debras. Ce dernier est le pilote du projet IA, par ailleurs chef d’édition La Meuse Liège-Verviers.

« L’idée est que les journalistes n’écrivent plus leur papier eux-mêmes, explique Tommy2, une participante de ces réunions. On a appris à injecter des docs PDF, des liens vers des sites institutionnels, On demande ensuite un article de 2500 signes, avec des intertitres. On ajoute un chapô « qui donne envie ». » L’usage généralisé et systématisé de l’IA amène de nouvelles questions déontologiques. Par exemple, en lui demandant de retranscrire toutes nos discussions, la confidentialité des échanges sera-t-elle respectée ?  Et « quand on appelle un policier pour un fait divers, faut-il l’enregistrer ?, avance Sarah, sortie perplexe de cette formation. Là on ne parle pas d’assistance, on parle d’une IA qui écrit à notre place. Or dans nos relectures, on décèle des incohérences. Dans une réponse, il y a des nuances que l’IA écrase ».

En tant qu’indépendante, elle publie deux papiers par jour. Avec l’assistance de l’IA, ce rythme pourrait doubler, sans compter les vidéos demandées pour alimenter les réseaux sociaux. Et comme les indépendants sont payés à la journée, le revenu sera identique. « On nous a expliqué que le but n’est pas qu’on écrive plus mais d’avoir plus de terrain. Il n’y a pas grand monde qui y a cru. Dans les faits, des retraités ou des congés de maternité ne sont pas remplacés. » Alter Échos a contacté deux indépendants qui travaillent régulièrement pour Sudinfo. Ils n’ont pas été conviés à la formation. Parce qu’à terme, ils ne seront plus dans le payroll du groupe de presse ? Rodolphe Magis réfute totalement ces interprétations de la formation. « Il n’existe aucun objectif de suppression d’emplois lié au déploiement de ces outils à Sudinfo, avance le rédacteur en chef de Sudinfo. (…) L’objectif est avant tout journalistique et organisationnel. »

« L’idée est que les journalistes n’écrivent plus leur papier eux-mêmes. On a appris à injecter des docs PDF, des liens vers des sites institutionnels, On demande ensuite un article de 2500 signes, avec des intertitres. On ajoute un chapo « qui donne envie », Tommy, journaliste à Sudinfo.

Et Rodolphe Magis rassure : les journalistes de Sudinfo sont bien là pour écrire, avec un nouvel outil. « L’intelligence artificielle peut désormais constituer un assistant supplémentaire dans leur travail. Elle peut notamment les aider pour une relecture orthographique ou grammaticale, une retranscription, une traduction ou, dans certains cas, pour les accompagner dans la rédaction. » Est-ce l’IA qui accompagne le journaliste ou l’inverse ? Les prompts préécrits proposés par la direction de Sudinfo amènent le journalistes à insérer ses infos ou un communiqué pour faire émerger un article d’une taille convenue. « L’IA ne se substitue en aucun cas au journaliste, poursuit Rodolphe Magis. C’est lui qui choisit son sujet, son angle, recueille les informations, les vérifie, construit son article et en assume la validation finale. »

Qui écrit ?

Dans les conseils pratiques du document interne se trouve ceci pour l’IA : « N’invente jamais » et ceci pour l’humain: « Ne jamais publier sans relecture humaine. » Cette relecture, outre une élémentaire vérification du contenu, permet également de ne pas signaler au lectorat l’intervention de l’IA dans la rédaction. L’«IA Act»3 de l’Union Européenne oblige d’indiquer l’intervention IA dans des textes d’informations sur des questions d’intérêt public mais cette obligation ne s’applique pas lorsque « lorsque le contenu généré par l’IA a fait l’objet d’un processus d’examen humain ou de contrôle éditorial et lorsqu’une personne physique ou morale assume la responsabilité éditoriale de la publication du contenu ».

« L’IA ne se substitue en aucun cas au journaliste. C’est lui qui choisit son sujet, son angle, recueille les informations, les vérifie, construit son article et en assume la validation finale. », Rodolphe Magi, rédacteur en chef à Sudinfo.

Faut-il malgré tout signaler l’intervention de Claude et cie ? Pour la Fédération européenne des journalistes, « Le public doit être informé quand l’IA générative est fortement utilisée pour les activités principales liées à la création de contenu. »4, dont la rédaction des textes. Le Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ)5 recommande pour sa part aux rédactions d’informer « en toute transparence leurs publics des dispositions internes réglant leur usage et leurs pratiques » en matière d’IA. Pour Xavier Counasse, rédacteur en chef du Soir (même groupe que Sudinfo), « L’IA peut nous aider dans certaines tâches, mais elle ne peut jamais remplacer le travail de terrain, de vérification ou d’écriture réalisé par le journaliste. » Même constat pour Dorian de Meeûs, rédacteur en chef du quotidien la Libre, qui a rejoint le groupe Rossel suite à la fusion Rossel-IPM.

Un usage spécifique ?

La charte datée de 2024 de Sudinfo mentionne que « toute utilisation de l’IA pour générer du contenu doit être clairement signalée aux lecteurs ». Mais « l’outil accompagne le journaliste, il ne devient pas l’auteur de son article, estime Rodolphe Magis. Lorsqu’un journaliste utilise ponctuellement une intelligence artificielle pour corriger une formulation, retranscrire une interview, l’aider à structurer un passage ou effectuer une autre tâche d’assistance, nous ne considérons pas que cela transforme son travail en un ‘article écrit par l’IA’ ». Les prompts proposés sont pourtant très clairs sur le produit fini à sortir. Et participants comme direction convergent sur un point: il s’agit de gagner du temps. Economiser du temps, c’est bien, mais cela peut avoir un coût. L’enjeu futur se situera dans le temps accordé à la relecture, à la vérification et réécriture des textes. Le risque et que cette étape, sous pression économique, soit négligée. Comme en juin 2025, quand Sudinfo évoquait les conséquences d’un grave accident de la route. La chute de l’article pouvait alors surprendre : « Souhaites-tu que je condense ce texte pour un usage spécifique (brochure, site, communiqué) ? ».

 

  1. Via e.a. Gladia, une plateforme spécialisée dans la transcription automatique de l’audio
  2. Sarah et Tommy sont journalistes sont issus d’éditions différentes et ne sont pas en contact.  Leur genre, et des détails ont pu être changées pour ne pas permettre leur identification.
  3. Voici texto l’explication du gouvernement français : «L’AI Act, c’est une « réglementation produit », c’est-à-dire qu’elle vise à réguler des produits d’intelligence artificielle qui sont commercialisés sur le marché européen. Les systèmes d’IA autorisés obtiennent le fameux « marquage CE ». – https://www.info.gouv.fr/actualite/quest-ce-que-lai-act#quest-ce-que-l-ai-act-
  4. EFJ, «Intelligence artificielle et futur du journalisme en Europe», positon paper, septembre 2025
  5. «IA : gardez les bons réflexes (déontologiques) !», Muriel Hanot revue Deontoloj, juillet 2026

Olivier Bailly

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