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Tête-à-tête

Delphine Chabbert: «Le droit à l’IVG sera toujours menacé»

Ancienne élue PS au parlement bruxellois, Delphine Chabbert est aujourd’hui à la tête de la Fédération laïque des centres de planning familial. Elle revient pour Alter Échos sur le texte de loi préparé par Annelies Verlinden (cd&v), la ministre fédérale de la Justice, qui prévoit notamment de faire passer le délai pour une interruption volontaire de grossesse (IVG) de 12 à 14 semaines. Trop peu pour Delphine Chabbert, qui ne mâche pas ses mots.

(c) DR/Facebook

Alter Échos: Début juin, la ministre fédérale de la Justice, Annelies Verlinden, a annoncé qu’elle proposerait un texte faisant passer le délai légal pour une IVG de 12 à 14 semaines, tout en réduisant le délai de réflexion imposé aux femmes après leur première consultation de six à deux jours. Comment avez-vous accueilli cette annonce?

Delphine Chabbert: Ce projet était très attendu. Il s’agissait d’un engagement du gouvernement fédéral actuel de légiférer en matière d’avortement. Il est arrivé, de plus, presque trois ans après un rapport d’experts sur le sujet, demandé par le gouvernement fédéral précédent (la Vivaldi, NDLR) et le cd&v, le parti d’Annelies Verlinden. Ce rapport réunissait sept universités de tout le pays, de toutes obédiences. On n’a jamais eu un travail aussi qualitatif sur une loi ou une prestation de santé publique. Et parmi les 25 recommandations contenues dans le rapport, certaines, importantes et destinées à améliorer les droits des femmes étaient les suivantes: l’allongement du délai légal pour une IVG à 18 semaines, la suppression du délai de réflexion et enfin la reconnaissance de l’IVG comme un soin de santé.

AÉ: Annelies Verlinden n’a visiblement pas suivi les experts…

DC: Au sein de la plateforme Abortion Right (composée de fédérations de planning familial du côté francophone et néerlandophone, d’Amnesty International Belgique francophone ou encore du Centre d’action laïque, NDLR), nous avons sollicité la ministre à plusieurs reprises pour savoir où elle en était, comment elle comptait travailler ce texte, sur quelle base elle allait partir, sachant qu’évidemment nous lui proposions notre expertise d’une part et puis surtout de repartir d’autre part des recommandations du rapport d’experts. Or, nous n’avons jamais été reçus. Nous avons eu comme réponse de son secrétariat qu’elle n’avait pas le temps dans son agenda. Et pour la non-reprise des recommandations, je ne veux pas m’emballer, mais c’est extrêmement décevant, j’évalue ça comme une faute politique.

Ce rapport réunissait sept universités de tout le pays, de toutes obédiences. On n’a jamais eu un travail aussi qualitatif sur une loi ou une prestation de santé publique. Et parmi les 25 recommandations contenues dans le rapport, certaines, importantes et destinées à améliorer les droits des femmes étaient les suivantes: l’allongement du délai légal pour une IVG à 18 semaines, la suppression du délai de réflexion et enfin la reconnaissance de l’IVG comme un soin de santé.

AÉ: La ministre propose tout de même de faire passer le délai légal pour une IVG de 12 à 14 semaines.

DC: Je me demande sur quoi se base la ministre pour prendre ses décisions. C’est une vraie question de démocratie. Choisir 14 semaines simplement parce que «ça semble bien à la ministre», est-ce vraiment ainsi qu’on pilote la santé publique? La gestion des droits fondamentaux ne devrait pas se résumer à un arbitrage improvisé: «13 semaines? 14? 15? Et pourquoi pas treize et demie?»…

AÉ: D’autant plus que les femmes en Belgique avortent aux alentours de six ou sept semaines. Augmenter le délai à 18 semaines concerne donc un petit nombre de femmes qui se trouvent confrontées à des problèmes très particuliers que le délai de 14 semaines ne devrait pas permettre de rencontrer.

DC: Ces 14 semaines ne vont en effet rien changer. Vous l’avez dit, les femmes, dans leur grande majorité, avortent assez tôt. Il faut savoir qu’on parle d’environ vingt mille femmes qui avortent chaque année en Belgique, le chiffre est stable. Autrement dit, si vous libéralisez encore plus la loi, c’est-à-dire si vous renforcez les droits, cela ne va pas augmenter le nombre d’avortements. À chaque libéralisation, il n’y a pas eu plus d’avortements. Et puis il y a une minorité de femmes qui se rendent compte très tard qu’elles sont enceintes, pour des tas de raisons: biologiques, psychologiques, etc. Cela peut être du déni, un problème de contraception. Ce sont elles qui sont concernées par les 18 semaines.

Il faut savoir qu’on parle d’environ vingt mille femmes qui avortent chaque année en Belgique, le chiffre est stable. Autrement dit, si vous libéralisez encore plus la loi, c’est-à-dire si vous renforcez les droits, cela ne va pas augmenter le nombre d’avortements. À chaque libéralisation, il n’y a pas eu plus d’avortements.

AÉ: Une recherche menée par des chercheurs de l’Université d’Anvers auprès des centres IVG Luna a montré qu’entre 2013 et 2016, le profil général des femmes se présentant hors délai était plutôt fragile puisqu’elles avaient plus de chances d’avoir moins de 20 ans et qu’elles avaient en général suivi un enseignement primaire ou secondaire. Elles étaient aussi plus souvent sans emploi qu’au travail.

DC: Oui. Et c’est donc à ces femmes déjà en difficulté que l’on impose des conditions d’avortement difficiles en n’augmentant pas le délai, car elles vont devoir aller avorter à l’étranger.

AÉ: Certaines se rendent effectivement aux Pays-Bas, où le délai pour une IVG est de 22 semaines.

DC: Il s’agit d’une hypocrisie crasse de la part de nos responsables politiques, qui savent très bien que ces femmes vont aller avorter là-bas. Et encore, seulement si elles disposent de moyens financiers suffisants. Parce que cela coûte quand même de l’argent… Et puis il faut aussi avoir les ressources informationnelles, être capable de se déplacer. Il existe quand même beaucoup de barrières pour une femme en situation de précarité avant de pouvoir se rendre aux Pays-Bas et faire une IVG.

AÉ: Annelies Verlinden envisage une possibilité d’IVG à 18 semaines en cas de viol.

DC: Ça, c’est scandaleux. Je ne sais pas si la ministre se rend compte qu’une femme qui est victime de viol a déjà subi un traumatisme, une agression d’une violence inouïe et qu’il est extrêmement difficile de s’en remettre. Et maintenant, en plus d’avoir vécu ça, elle va devoir l’exprimer, le prouver, pour avoir accès à une augmentation du délai autorisé. Elle va aller rencontrer tous les professionnels en leur disant «J’ai été violée». On va lui rétorquer: «Mais madame, vous êtes sûre que vous avez été violée?» Mais quelle violence! Franchement, les femmes méritent mieux, vraiment mieux, que ça.

Je ne sais pas si la ministre se rend compte qu’une femme qui est victime de viol a déjà subi un traumatisme, une agression d’une violence inouïe et qu’il est extrêmement difficile de s’en remettre. Et maintenant, en plus d’avoir vécu ça, elle va devoir l’exprimer, le prouver, pour avoir accès à une augmentation du délai autorisé.

AÉ: Et que pensez-vous du fait de faire passer le délai de réflexion de six à deux jours?

DC: Maintenir un délai de réflexion, c’est très paternaliste. Aujourd’hui, les professionnels de la santé nous disent que quand les femmes arrivent chez eux pour pratiquer une IVG, elles ont évidemment réfléchi en amont. Elles sont quand même tout à fait capables de décider pour elles-mêmes de ce qui est bon, de faire des choix pour leur vie future, pour leur corps, pour leur santé.

AÉ: Le 20 juin, la majorité a finalement décidé d’englober l’IVG dans un accord «global» concernant aussi l’accouchement discret, l’euthanasie pour les personnes démentes ou encore la gestation pour autrui… Accord qui sera attendu dans l’année. Comment analysez-vous cette séquence?

DC: Comme un enterrement de première classe et un chantage exécrable. Comment vont-ils négocier? Un peu plus d’euthanasie et un peu moins d’IVG? Par ailleurs, arriver à un accord en quelques mois entre partis si différents sur des sujets complexes qui divisent au sein même de chacun d’entre eux est tout simplement impossible. Tout ceci n’est pas sérieux et surtout pas à la hauteur des enjeux pour chacun de ces sujets. C’est une mise au frigo pure et simple pour, nous le craignons, des dizaines d’années. Enfin, je voudrais insister sur le fait que l’IVG ne relève pas de questions éthiques. C’est une question de santé publique. Les femmes ont toujours avorté, elles avorteront toujours. La question est donc de savoir dans quelles conditions et avec quel accès. Aujourd’hui, ces conditions ne sont pas dignes pour des centaines de femmes. Il est là l’enjeu, c’est tout.

L’IVG ne relève pas de questions éthiques. C’est une question de santé publique. Les femmes ont toujours avorté, elles avorteront toujours. La question est donc de savoir dans quelles conditions et avec quel accès. Aujourd’hui, ces conditions ne sont pas dignes pour des centaines de femmes.

AÉ: Annelies Verlinden est membre du cd&v, un parti qui se montre très frileux concernant l’IVG. Lors de la période d’affaires courantes de décembre 2018 à octobre 2020, il s’est opposé à une proposition de loi étendant le délai à 18 semaines, qui était soutenue par une grande majorité de la chambre. On se souvient aussi que la même année, il avait fait voter une loi permettant la reconnaissance du fœtus à partir de 20 semaines après une grossesse non aboutie, via un acte d’enfant sans vie établi à la demande des parents. Une loi qui était vue par certains comme une manière de consacrer les droits du fœtus et de fragiliser le recours à l’IVG… Comment analysez-vous cela?

DC: Le droit à l’IVG sera toujours menacé par un pilier très conservateur, attaché à des dogmes religieux. La première mesure prise par Donald Trump aux USA après son élection est une mesure anti-IVG. Les premières mesures prises en Hongrie, en Italie ou en Pologne par des gouvernements ultraconservateurs, ce sont des mesures anti-IVG. Le contrôle du corps des femmes et de la natalité est vraiment le cœur des courants politiques conservateurs et très réactionnaires qui ont le vent en poupe en ce moment. Ils essayent alors de s’arranger avec des propositions toujours extrêmement ambiguës, où on donne un petit droit, mais extrêmement conditionné. Pour moi, c’est devenu l’ADN du cd&v.

AÉ: Et concernant les autres partis? La coalition actuelle, avec le cd&v, comprend aussi Vooruit ou le MR, des partis traditionnellement «pro-droit» à l’IVG.

DC: Le MR historique a toujours défendu le droit à l’avortement. Les libéraux au sens strict du terme se sont toujours battus aux côtés du pilier socialiste pour les droits des femmes, pour le droit à l’euthanasie, pour les droits des travailleurs et des travailleuses du sexe. C’était un axe de convergence avec les socialistes. Et j’ai bien en tête que le président du MR (Georges-Louis Bouchez, NDLR) a fait campagne électorale en 2024 sur ces questions-là aussi, justement en soutenant le droit à l’avortement et en soutenant les recommandations du rapport d’experts… Nous avons demandé une rencontre avec le MR et nous ne manquerons pas de lui rappeler. Et ce que j’attendrais d’un parti comme Vooruit, c’est d’aller jusqu’au bout puisqu’ils ont dit très clairement qu’ils voulaient les 18 semaines… Je voudrais voir quel prix politique on donne aux droits des femmes.

AÉ: Vous voudriez qu’ils disent: si la loi passe en l’état avec 14 semaines, on fait tomber le gouvernement?

DC: Exactement.

Julien Winkel

Julien Winkel

Journaliste

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