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Regard critique · Justice sociale

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«La crise du logement abordable concerne aussi les classes moyennes»

L’habitat groupé recouvre une vaste diversité de modèles. Parmi ceux-ci, l’habitat groupé en autopromotion réunit un groupe de personnes choisissant de construire un projet de vie commune, dans un espace combinant lieux privatifs et espaces partagés. Il s’agit d’un projet qu’elles portent elles-mêmes, sans passer par un promoteur ou une asbl. Emmanuelle Lenel, sociologue et chercheuse à l’UCL, travaille sur le sujet. Elle est notamment l’autrice d’un article intitulé «Les expériences contemporaines de cohabitat en Région de Bruxelles-Capitale».

Axelle Noirot (Stagiaire) 05-10-2026 Alter Échos n° 531

Alter Échos: Qui sont les personnes qui font aujourd’hui le choix de l’autopromotion?

Emmanuelle Lenel: Ce sont plutôt des personnes qui appartiennent à la classe moyenne, ou moyenne supérieure, qui ont du capital culturel. Elles veulent vivre en ville dans un espace privatif relativement confortable et dans des quartiers qui présentent des qualités, notamment en termes de mobilité. Elles vont aussi s’investir dans la vie du quartier, avec une volonté de partage au sein de l’habitat mais aussi à l’extérieur.

Au-delà des ressources, c’est aussi une question de valeurs qui sont spécifiques à cette frange de la population. L’idée de mettre en commun des espaces, du temps, des moyens, éventuellement, de faire des choses ensemble, ce n’est pas quelque chose qui est valorisé par tout le monde.

AÉ: Comment éviter un entre-soi de cette catégorie sociale dans ce type de projet?

EL: Il y a parfois, dans les projets, une volonté de faire un peu de mixité sociale, donc d’inclure d’autres profils. Mais je ne pense pas que ça marche très bien. Mais pas seulement pour une question de ressources, mais plutôt pour cette question de valeurs, de valorisation d’un certain mode de vie, etc.

AÉ: Concrètement, qu’implique le choix de l’autopromotion pour les citoyens qui s’y lancent?

EL: En termes économiques, c’est un modèle qui s’avère relativement coûteux: il faut acquérir un terrain, ou un bâtiment qu’on va rénover. Il ne s’agit pas d’une simple maison, il y a toujours un projet architectural. On fait le choix d’intégrer des espaces communs qui, souvent, coûtent cher. Ce sont aussi des projets très longs à réaliser. Il y a beaucoup de négociations au sein du groupe de cohabitants: il faut s’accorder sur tous les points, trouver un terrain ou une maison, obtenir les permis, etc. Entre l’idée et l’emménagement, il se passe souvent cinq ou six ans. Tout le monde ne peut pas se permettre d’y passer autant de temps. C’est un des éléments qui sélectionnent les personnes pouvant monter ce type de projet. Ici, ce ne sont donc pas des personnes qui sont dans des situations d’urgence en matière de logement. Si on a besoin d’une solution rapide de relogement, l’habitat groupé en autopromotion n’est pas la solution. Ici, c’est un projet de logement et de vie en même temps. L’habitat groupé en autopromotion permet cependant à ces personnes d’accéder à la propriété mais à une certaine forme de propriété, notamment avec un accès à un espace extérieur.

En termes économiques, c’est un modèle qui s’avère relativement coûteux: il faut acquérir un terrain, ou un bâtiment qu’on va rénover. Il ne s’agit pas d’une simple maison, il y a toujours un projet architectural. On fait le choix d’intégrer des espaces communs qui, souvent, coûtent cher. Ce sont aussi des projets très longs à réaliser. Il y a beaucoup de négociations au sein du groupe de cohabitants: il faut s’accorder sur tous les points, trouver un terrain ou une maison, obtenir les permis, etc. Entre l’idée et l’emménagement, il se passe souvent cinq ou six ans.

AÉ: Les projets d’habitat groupé s’implantent souvent dans des quartiers où les prix fonciers sont plus bas, peuvent-ils contribuer à la gentrification de ces espaces?

EL: D’après ce que j’ai pu observer, je ne pense pas que ce soit un facteur qui lance ou accélère forcément une dynamique de gentrification. En tout cas, pas à lui seul. Il y a peu d’habitats groupés, ce n’est pas ça qui change la configuration du quartier. Ce sont des personnes dont la vie sociale et professionnelle se déploie souvent dans un espace urbain plus large. Elles valorisent la mixité sociale, donc elles vont plutôt chercher à s’ouvrir sur le quartier et à éventuellement participer à des dynamiques citoyennes ou associatives existantes, plutôt pour les soutenir.

AÉ: La crise du logement touche maintenant également les classes moyennes… L’habitat groupé est-il une solution réelle à la crise du logement?

EL: Il n’y a pas une seule solution. L’habitat groupé en autopromotion est une solution pour ce groupe social. C’est une façon de répondre à ses critères de logement. On peut donc considérer que c’est une réponse à la crise du logement pour eux. Parce que, sans ça, ces personnes quitteraient peut-être la ville. La crise du logement abordable concerne avant tout les classes populaires, mais elle touche aussi les classes moyennes qui ont des difficultés à se loger dans des conditions acceptables pour elles. Il n’y a que quelques dizaines, peut-être quelques centaines de ménages par an qui trouvent à se loger grâce à l’habitat groupé. La crise du logement concerne, elle, des milliers de personnes. La liste d’attente pour le logement social, c’est plus de 50.000 ménages à Bruxelles. L’habitat groupé répond à des besoins, mais son ampleur ne permet pas de répondre à la crise du logement.

La crise du logement abordable concerne avant tout les classes populaires, mais elle touche aussi les classes moyennes qui ont des difficultés à se loger dans des conditions acceptables pour elles. Il n’y a que quelques dizaines, peut-être quelques centaines de ménages par an qui trouvent à se loger grâce à l’habitat groupé. La crise du logement concerne, elle, des milliers de personnes.

AÉ: Comment faire pour que cela devienne une alternative pour le plus grand nombre?

EL: En impliquant peut-être les pouvoirs publics et parapublics dans le développement de ces projets. Par exemple, en permettant des collaborations avec la Régie foncière de la Région bruxelloise, en facilitant l’accès aux réserves foncières publiques pour diminuer le prix d’acquisition des terrains, ce qui permettrait à plus de projets de se développer. Ou en travaillant avec des facilitateurs régionaux qui permettraient que les projets soient plus rapides dans leur déploiement. En tout cas, faire en sorte que ces projets ne reposent pas uniquement sur la volonté de citoyens motivés, qui ont les ressources, qui ont le temps, qui ont un peu d’argent, et qu’ils puissent inclure d’autres catégories de la population.

AÉ: Aujourd’hui, vers quel type d’habitat groupé allons-nous, notamment avec le développement du coliving, nouvelle forme de colocation portée par des promoteurs, intégrant des services et des règles de vie communes?

EL: Ces dernières années, le coliving s’est développé rapidement. Mais, ce n’est pas la même chose. Dans l’habitat groupé, l’idée est que le groupe d’habitants porte son projet. Le coliving, c’est totalement différent; ce sont des projets qui ont des motivations économiques totalement claires et assumées. Ce sont des promoteurs qui voient des opportunités d’investissement. Les espaces communs sont souvent gérés par des tiers. Et ça ne marche pas si bien, il y a pas mal d’échos selon lesquels les espaces dédiés à la vie collective sont souvent sujets à des tensions, à de petits conflits d’usage, à des problèmes de bruit, etc. Je pense que la rencontre entre la logique économique et la logique sociale n’est pas aussi facile que ça.

AÉ: Comment l’habitat groupé peut-il résister face à l’essor du coliving?

EL: On est dans des échelles d’investissement qui ne sont pas les mêmes. Les projets de coliving sont plus gros en général, je ne pense donc pas qu’ils visent les mêmes types de lieux, d’insertion urbaine, de quartiers ou de bâtiments. Je ne suis donc pas sûre qu’ils se fassent concurrence pour l’accès aux espaces constructibles ou à rénover.

«Les expériences contemporaines de cohabitat en Région de Bruxelles-Capitale» (2020), Emmanuelle Lenel, François Demonty et Christine Schaut, Brussels Studies.

 

Agence Alter

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