«Mon fils a été malade chez son père. Mon ex-mari me l’a ramené pour un simple vomi. Il ne les garde qu’un soir de week-end deux fois par mois, mais, même sur ce temps-là, il n’assume pas», raconte Lucie*. Derrière ce témoignage se cache un vécu largement partagé: après une séparation, les mères continuent de porter majoritairement la charge domestique et éducative. Pourtant, la législation est favorable à l’hébergement égalitaire. Le déséquilibre genré du travail parental est-il une fatalité? La garde alternée permet-elle de diviser la charge mentale? Comment s’organisent les pères qui élèvent leurs enfants à mi-temps? Les réponses sont multiples, à l’image de la diversité des familles.
20 ans d’une législation favorable au 50/50
Depuis la loi du 18 juillet 2006, le juge doit en principe examiner prioritairement la possibilité d’un hébergement égalitaire. Dans les faits, une grande majorité de parents s’accordent sur les modalités d’hébergement de leurs enfants à l’amiable. Dans ce cas, si elle n’est pas une condition sine qua non, une bonne entente facilite souvent les choses.
Quand William et la mère de sa fille se sont séparés, leur enfant avait 5 ans. «On s’est directement organisés en garde alternée. J’habite en région liégeoise, mais je travaille à Bruxelles, donc il a fallu composer avec les horaires.» Pour rester présent dans la vie de sa fille, William a choisi de demeurer à proximité de son ex-compagne et de prendre un congé parental1. «Je suis donc avec ma fille du mardi soir au mercredi en fin d’après-midi, ainsi que tous les week-ends. À terme, j’aimerais rester à 4/5 et trouver un emploi près de Liège pour être le plus présent possible.»
Cédric aussi entretient de bons contacts avec la mère de sa fille dont il est séparé depuis treize ans. «Notre enfant avait 3 ans. On avait tous les deux en tête de faire une garde égalitaire.» Ensemble, ils ont rédigé une charte avec une médiatrice. «Pour éviter de trop longues périodes de séparation, notre fille était chez moi les lundis et mardis, puis nous alternions un week-end sur deux. Avec les années, on a changé la garde en une semaine sur deux parce que notre fille en avait marre de bouger trop souvent.»
Depuis la loi du 18 juillet 2006, le juge doit en principe examiner prioritairement la possibilité d’un hébergement égalitaire. Dans les faits, une grande majorité de parents s’accordent sur les modalités d’hébergement de leurs enfants à l’amiable. Dans ce cas, si elle n’est pas une condition sine qua non, une bonne entente facilite souvent les choses.
Laura Merla est professeure de sociologie de la famille à l’UCLouvain. Elle a mené des recherches sur l’hébergement égalitaire du point de vue des enfants et de leurs parents, mais aussi de juges et avocats familialistes. «La loi de 2006 a engendré un changement dans les mentalités et les pratiques. On observe statistiquement une augmentation des hébergements égalitaires.»
Mais cette organisation continue de se heurter à de nombreux obstacles. «À commencer par les aspects financiers. Il faut pouvoir disposer chacun d’un logement adapté pour accueillir les enfants. Or, les séparations appauvrissent souvent les ménages.» Antoine* témoigne: «C’est moi qui suis parti. Je me suis senti coupable, je ne voulais pas de conflit, donc j’ai renoncé à tous nos biens communs. La mère de mes enfants a gardé la maison. Moi, j’ai loué un petit appartement. J’ai continué à voir mes enfants qui étaient déjà ados, mais plutôt en dehors, car chez moi, je n’avais pas les moyens financiers de les accueillir.»
Des stéréotypes qui ont la dent dure
Aux difficultés matérielles s’ajoutent toute une série de barrières. Nadia Bouria, avocate spécialisée en droit de la famille et créatrice du podcast La justice et moi, revient sur trois critères majeurs2 qui peuvent motiver le refus d’une garde égalitaire par le juge. «Le premier est l’âge de l’enfant.» Les magistrats se montrent réticents à mettre en place un hébergement égalitaire pour les jeunes enfants (moins de 3 ans, voire 6 ans), en s’appuyant sur l’idée que la mère reste la principale figure d’attachement. L’avocate précise par ailleurs que les juges privilégient souvent une logique évolutive de l’hébergement. Louis* s’accroche à cette possibilité. «Ma fille avait un an et demi quand sa mère et moi nous sommes séparés. Mon ex-compagne est partie vivre chez ses parents à 100 kilomètres. Pour l’instant, je n’ai qu’un droit de visite un jour par semaine, mais je vais déménager et me réorienter professionnellement pour gagner en flexibilité. En espérant pouvoir voir ma fille de plus en plus.»
Et justement, la disponibilité du parent demandeur et la distance géographique marquent les deux autres critères significatifs. «Si l’un des parents déménage, le juge va privilégier la proximité avec le cadre de vie de l’enfant: son école, ses activités extrascolaires. Il prend également en compte le temps que chaque parent peut consacrer à l’enfant», explique Nadia Bouria.
Daphné a vécu plusieurs années en garde alternée une semaine sur deux avec son ex-conjoint. «Tout allait bien jusqu’à ce que le père de mes enfants décide d’accepter une offre d’emploi et de partir vivre à Londres avec sa nouvelle compagne en proposant d’emmener les enfants. Pour me protéger, j’ai saisi le tribunal de la famille. J’ai obtenu la garde principale et le jugement a fixé la fréquence des visites à Londres.»
Plusieurs mères séparées (en garde égalitaire ou majoritaire) expliquent organiser leur vie autour de leurs enfants, à commencer par la réduction du temps de travail3 ou l’adaptation de leurs horaires… Tout en soulignant l’intérêt de l’hébergement égalitaire, elles observent néanmoins que leurs anciens conjoints accordent plus facilement la priorité à leurs projets professionnels. Pour dépasser les expériences individuelles, la sociologue Laura Merla pointe des normes sociales qui, parallèlement aux attentes professionnelles, continuent d’exiger des femmes une forte disponibilité maternelle. Elle souligne par ailleurs qu’en plus du fait que la sphère professionnelle reste un important vecteur d’identification pour les hommes, certains secteurs reconnaissent encore difficilement que les pères doivent pouvoir dégager du temps pour leurs enfants.
Des liens et… des violences
Audrey De Briey, médiatrice familiale, accompagne régulièrement des couples dans leur séparation et la mise en place des modalités d’hébergement. «Les parents viennent chercher une solution dans l’intérêt de leurs enfants, malgré les tensions. En tant que médiatrice, mon rôle est de soutenir la communication pour leur permettre de trouver eux-mêmes une issue au conflit.» La médiation repose sur une base volontaire: chacune des parties peut y mettre fin à tout moment. La médiatrice elle-même peut décider d’interrompre le processus. «Dès qu’il existe un rapport de domination conjugale et tant qu’il n’y a pas de reconnaissance des faits et de volonté de changer, il n’y a pas de possibilité de faire une médiation. Les violences envers les mères peuvent se poursuivre après la séparation et passer notamment par les enfants comme levier de contrôle.»
Plusieurs mères séparées (en garde égalitaire ou majoritaire) expliquent organiser leur vie autour de leurs enfants, à commencer par la réduction du temps de travail ou l’adaptation de leurs horaires… Tout en soulignant l’intérêt de l’hébergement égalitaire, elles observent néanmoins que leurs anciens conjoints accordent plus facilement la priorité à leurs projets professionnels.
Eva, mère d’un garçon de 8 ans, a été confrontée à des violences conjugales, dont son fils garde des séquelles importantes. Elle estime que la loi de 2006 peut, dans certains cas, prolonger les violences après la séparation4. «Mon fils vit avec moi en permanence, sans nuitée chez son père, qui le voit le mercredi après-midi et un samedi sur deux. La procédure devant le tribunal de la famille a commencé lorsque j’ai demandé une contribution alimentaire. Pour éviter de payer, il a demandé la garde égalitaire.» Puisque c’est au parent qui s’oppose à l’hébergement égalitaire de démontrer que celui-ci est contraire à l’intérêt supérieur de l’enfant, Eva a dû prouver les violences. «Les frais d’avocat et d’expertise sont énormes. Si une mère n’a pas les moyens, elle peut finir par renoncer à se défendre.»
Être père autrement
En dehors de ces situations extrêmes, certaines mères s’interrogent sur la capacité de leur ancien conjoint à prendre soin des enfants, notamment lorsque la répartition du travail du care était très inégalitaire avant la séparation. Nadia Bouria tempère: «Il n’y a pas de raison qu’un homme ne sache pas prendre soin de ses enfants. Mais il faut qu’il assume et que tout ne repose pas sur son ex-compagne. Si besoin, le père peut demander conseil, s’informer, regarder l’émission Les Maternelles qui est pleine de ressources…» Audrey De Briey observe également ce phénomène dans sa pratique de médiation: «La séparation est souvent un moment où le père s’implique davantage si ce n’était pas le cas avant.»
Robin héberge sa fille de 4 ans un week-end sur deux et la moitié des vacances. «J’essaie d’être le plus disponible possible pour alléger la charge de la mère de ma fille. Notre objectif est d’arriver un jour à un hébergement 50/50, mais, pour l’instant, nous habitons trop loin l’un de l’autre.» La séparation a été pour lui un moment de remise en question. Selon lui, un levier important serait un allongement du congé de paternité pour pouvoir s’investir dès la naissance. «Sans changement structurel, on risque de continuer à reproduire des générations d’hommes peu impliqués.»
Le Baromètre des parents de la Ligue des familles indique que 76% des pères demandent un congé de paternité de même durée que le congé de maternité.
«Plus une société met en place des politiques d’égalité entre les femmes et les hommes, plus l’hébergement égalitaire progresse. Les politiques publiques reconnaissent de plus en plus le rôle des pères, mais sans transformation complète des normes sociales et culturelles qui les accompagnent», conclut Laura Merla.
* Ces prénoms ont été modifiés.
1 Les pères sont 70% plus nombreux à prendre un congé parental par rapport à il y a dix ans.
2 Il existe une série de critères, mais, selon l’enquête menée par Laura Merla, ces trois critères en défaveur de l’hébergement égalitaire semblent faire l’unanimité auprès des huit juges rencontrés.
3 Selon l’Institut pour l’égalité des hommes et des femmes, deux fois plus de femmes que d’hommes avec de jeunes enfants font des ajustements concrets afin de rendre la conciliation faisable.
4 À lire à ce sujet notre article «Hébergement égalitaire: l’angle mort des violences conjugales».