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«Les ‘nouveaux pères’ souhaitent être davantage présents, mais aussi choisir
la manière dont ils s’investissent.»

Les « nouveaux pères » veulent prendre leur place. Mais derrière cette figure moderne valorisée, les inégalités demeurent. Charge mentale, travail invisible et organisation du quotidien restent largement portés par les mères. Et l’idéal du père engagé se révèle socialement très situé…

Marine Quennehen est sociologue de la famille et du genre, basée en Belgique. Elle a mené plusieurs recherches sur les pères (pères en prison, futurs pères). Myriam Chatot est sociologue à Lyon, également spécialiste de la famille et du genre. Elle a notamment mené une étude sur les pères qui recourent au congé parental. En mêlant leurs terrains de recherche respectifs, les deux chercheuses ont recueilli plus de 200 témoignages de pères. Leur ouvrage Être un père féministe, mission impossible? est une synthèse, entre la Belgique et la France, de leurs constats.

 

Alter Échos: L’historienne féministe Yvonne Knibiehler, que vous citez dans votre livre, a dit: «Il y a eu, dans le passé, des ‘nouveaux pères’ à chaque tournant de la civilisation.» Si vous deviez faire le portrait-robot des nouveaux pères d’aujourd’hui, quel serait-il?

Marine Quennehen: Ce sont des hommes qui disent vouloir être davantage présents auprès de leurs enfants, plus engagés émotionnellement, plus investis dans le soin et l’éducation. Ils veulent occuper une place plus importante et cherchent souvent à se distinguer du modèle paternel des générations précédentes. Mais il faut rappeler que cette figure est socialement très située. Quand on parle de «nouveaux pères», on parle surtout d’hommes blancs, diplômés, appartenant aux classes moyennes et supérieures, vivant en couple et bénéficiant d’horaires de travail relativement compatibles avec la vie familiale. Par ailleurs, ces hommes ne revendiquent pas nécessairement une stricte égalité avec les mères. Ils souhaitent être davantage présents, mais aussi choisir la manière dont ils s’investissent.

AÉ: Les études montrent que les papas d’aujourd’hui passent effectivement plus de temps avec leurs enfants, mais qu’en est-il de la répartition des tâches parentales au sein du couple: celle-ci reste-t-elle fortement genrée?

MQ: Oui, c’est pour cela qu’on parle, avec Myriam Chatot, de «paternité à la carte». Certaines tâches continuent d’être assumées principalement par les femmes: le suivi médical, les soins quotidiens, les rendez-vous, l’anticipation du quotidien ou encore une partie importante du travail de care. Les pères s’investissent davantage qu’auparavant, mais souvent dans des tâches qu’ils choisissent, qui sont visibles et valorisantes ou qu’ils réalisent conjointement avec les mères.

AÉ: Vous pointez aussi la différence entre le fait d’exécuter une tâche et d’en assumer toute l’organisation…

MQ: Effectivement. Cette question de l’autonomie des pères est centrale. On peut être capable de préparer le repas d’un enfant sans avoir dû penser aux courses, à l’organisation des repas de la semaine ou à la gestion des stocks. Toute cette chaîne invisible continue souvent à reposer sur les mères.

AÉ: Vous soulignez d’ailleurs que ces inégalités surgissent dès la grossesse, mais que les pères n’en sont pas les seuls responsables.

MQ: En effet. Les futurs pères ne sont pas seulement moins impliqués: ils sont aussi moins encouragés à l’être. Les institutions périnatales continuent de s’adresser prioritairement aux mères, qui reçoivent pendant leur grossesse des consignes précises, des repères temporels, un accompagnement détaillé… Mais du côté des hommes, ce qu’on attend d’eux est plus flou, et cela limite leur capacité à prendre certaines responsabilités. Il ne s’agit pas nécessairement d’une exclusion volontaire. Les pratiques professionnelles restent marquées par une histoire où la grossesse, les enfants et les soins relevaient essentiellement des femmes. Même lorsqu’il y a une volonté d’impliquer davantage les pères, les outils et les habitudes ne suivent pas toujours.

AÉ: Comment les pères conscientisent-ils cette place secondaire qui leur est souvent attribuée? La contestent-ils ou s’en accommodent-ils?

MQ: Cela dépend beaucoup de leur trajectoire sociale et de leur rapport à la parentalité. Les hommes les plus diplômés, qui ont souvent réfléchi très tôt à leur désir d’enfant, développent un regard critique sur cette situation. Certains mettent en place des stratégies pour montrer qu’ils sont présents et légitimes dans les rendez-vous médicaux ou dans le suivi de la grossesse. Puis il y a une catégorie «intermédiaire»: des pères qui ont envie d’être présents, mais ne savent pas comment prendre leur place, souvent parce qu’ils n’ont pas encore réfléchi à leur projet de paternité. Enfin, certains hommes, plutôt de milieux populaires, adhèrent plus facilement à une répartition traditionnelle des rôles dans laquelle la mère reste principalement responsable des soins tandis que le père conserve une fonction de pourvoyeur. Cela montre surtout qu’il n’existe pas une seule manière de vivre la paternité.

AÉ: Vous expliquiez en début d’entretien que les «nouveaux pères» sont socialement situés: issus de la classe moyenne, éduqués et disposant de plusieurs types de ressources. Qu’en est-il des pères des milieux plus populaires?

MQ: Le problème est que nous disposons de peu de recherches sur ces populations et que nous projetons beaucoup de représentations sur elles. Mais les données disponibles montrent que les hommes des classes populaires sont souvent ceux qui passent le plus souvent de temps seuls avec leurs enfants. Cela s’explique par des horaires contraints et souvent décalés, qui amènent les parents à alterner les temps de présence de la mère et ceux du père, pour assurer une continuité auprès des enfants. Ces pères de milieux plus modestes ne ressemblent pas toujours à la figure médiatique du «nouveau père», mais cela ne signifie pas qu’ils soient désengagés, au contraire. Ce qui distingue souvent les classes moyennes et supérieures, c’est davantage la capacité à se raconter dans ce rôle, à s’approprier les discours contemporains sur la parentalité et à disposer de ressources économiques permettant d’aménager plus facilement le temps de travail.

AÉ: Le milieu du travail reste-t-il un obstacle à une parentalité plus égalitaire?

MQ: C’est effectivement l’une des sphères qui a le plus de difficultés à évoluer. Nous vivons dans une société qui encourage les hommes à être des pères présents tout en maintenant des organisations professionnelles fondées sur une disponibilité et une culture masculine très fortes. Ces deux injonctions entrent en contradiction. De nombreux hommes craignent encore les conséquences professionnelles d’une réduction du temps de travail ou d’un investissement plus visible dans leur vie familiale. Certains racontent des remarques, des plaisanteries ou des résistances lorsqu’ils tentent de négocier des aménagements d’horaires. Et cette situation est renforcée par la précarisation de l’emploi. Plus les trajectoires professionnelles deviennent incertaines, plus il devient difficile de faire valoir d’autres priorités.

AÉ: Beaucoup de pères que vous avez interrogés expriment leur frustration de passer trop de temps au travail. Pour autant, peu d’entre eux réduisent leur temps de travail ou recourent à un congé parental. Pourquoi?

MQ: Principalement pour des raisons financières. Le congé parental est très faiblement rémunéré, beaucoup de familles ne peuvent tout simplement pas se permettre d’y recourir. Nous observons néanmoins une aspiration croissante chez certains hommes à travailler moins pour être davantage présents auprès de leurs enfants. Certains passent à 4/5 ou réorganisent leurs horaires afin de dégager du temps familial. Mais ces choix restent socialement très inégalement répartis.

AÉ: Comment les politiques publiques peuvent-elles inciter les pères à prendre davantage leur place?

MQ: Le premier levier est celui des congés. Les 20 jours de congé de naissance restent largement insuffisants. Pour développer une véritable autonomie parentale, pour transformer durablement les pratiques, les pères doivent s’être occupés seuls de leurs enfants pendant une période suffisamment longue. Ainsi ils se rendront compte de ce que cela signifie de prendre en charge un enfant de A à Z, avec toute la charge mentale que cela implique.

Il faut également agir sur l’organisation du travail et sur les institutions qui entourent la petite enfance. Tant que les pères seront considérés comme des parents secondaires, il leur sera plus difficile d’occuper pleinement leur place.

Pour développer une véritable autonomie parentale, pour transformer durablement les pratiques, les pères doivent s’être occupés seuls de leurs enfants pendant une période suffisamment longue.

AÉ: Concernant l’allongement du congé de naissance, vous dites que le débat a été approprié et dépolitisé par les pères. Pouvez-vous développer?

MQ: Aujourd’hui, prendre son congé de naissance participe parfois à la construction d’une image valorisée de la masculinité: celle d’un homme sensible, moderne et engagé. Mais comme l’explique Alix Sponton (docteure française en sociologie, spécialisée dans l’étude des politiques familiales, de la paternité et du genre, NDLR), prendre un congé ne dit rien de la manière dont il est utilisé. Certains hommes s’en servent pour être réellement seuls avec leur enfant et découvrir l’ensemble du travail parental. D’autres l’utilisent comme un soutien ponctuel à la mère ou à d’autres fins familiales comme partir en vacances ou réaliser des travaux dans la maison. Par ailleurs, il y a des hommes qui se sont mobilisés pour l’allongement du congé de naissance, autour d’un récit axé sur leur épanouissement personnel en tant que pères, oblitérant le fait que ce congé est à l’origine une revendication des luttes féministes, pour prévenir les risques de dépression post-partum et de burn-out chez la mère. La question du congé de naissance ne concerne pas seulement la liberté individuelle des pères: elle renvoie aussi à des inégalités structurelles de genre.

Il y a des hommes qui se sont mobilisés pour l’allongement du congé de paternité, autour d’un récit axé sur leur épanouissement personnel en tant que pères, oblitérant le fait que ce congé de paternité est à l’origine une revendication des luttes féministes, pour prévenir les risques de dépression post-partum et de burn-out chez la mère.

AÉ: On parle ici du modèle dominant «un papa/une maman». Qu’en est-il dans les autres configurations familiales (papas solos, papas homosexuels, pères séparés…): les constats sont-ils les mêmes?

MQ: Lorsqu’ils se retrouvent seuls avec leurs enfants, notamment dans le cadre d’une résidence alternée, de nombreux pères prennent conscience de l’ampleur du travail auparavant réalisé par la mère. Cette expérience favorise souvent une relation plus autonome vis-à-vis de la mère et plus directe avec leurs enfants. Plusieurs recherches montrent que cette période peut constituer un tournant important dans leur trajectoire parentale. Il existe évidemment des situations plus compliquées. Les pères qui étaient déjà peu impliqués avant la séparation peuvent parfois se désengager davantage, surtout lorsqu’il y a des conflits importants avec la mère ou si une nouvelle vie conjugale se met en place.

AÉ: Des pères féministes, en avez-vous finalement rencontré? Qu’ont-ils de plus ou de différent?

MQ: Le titre de notre livre est volontairement provocateur. Au final, nous avons rencontré peu d’hommes qui se définissent eux-mêmes comme féministes. En revanche, plusieurs se disent sensibles à ces questions, souvent parce qu’ils vivent avec des partenaires engagées sur ces enjeux. Les hommes qui se rapprochent le plus de cette figure du père féministe sont, à nouveau, souvent socialement très situés. Ils disposent de ressources leur permettant de réorganiser leur travail, de réduire leur temps professionnel ou de faire des choix de carrière compatibles avec une forte présence familiale. Ce qui les distingue surtout, c’est qu’ils expérimentent concrètement le quotidien parental. En se retrouvant seuls avec leurs enfants, ils prennent conscience de l’ensemble du travail parental nécessaire et développent un sentiment de compétence qui transforme leur rapport à la parentalité.

Les hommes qui se rapprochent le plus de cette figure du père féministe sont, à nouveau, souvent socialement très situés. Ils disposent de ressources leur permettant de réorganiser leur travail, de réduire leur temps professionnel ou de faire des choix de carrière compatibles avec une forte présence familiale.

AÉ: Quels bénéfices les pères retirent-ils de cet engagement?

MQ: Ils évoquent souvent une relation plus forte avec leurs enfants, une meilleure compréhension de leurs besoins et une plus grande légitimité dans les discussions éducatives au sein du couple. Ils ont également le sentiment d’être davantage parties prenantes des décisions familiales parce qu’ils maîtrisent eux-mêmes les réalités du quotidien. Ces bénéfices existent, mais ils ne sont pas toujours reconnus socialement. Certains hommes racontent encore les moqueries ou les remarques auxquelles ils sont confrontés lorsqu’ils s’investissent fortement dans la sphère familiale.

AÉ: Malgré ses limites, pensez-vous que cette génération de «nouveaux pères» influencera positivement les générations suivantes, en une sorte de cercle vertueux?

MQ: Je constate des évolutions réelles. Beaucoup de jeunes hommes ne veulent plus faire comme leur père, remettent davantage en question la centralité du travail et expriment l’envie de passer plus de temps avec leur famille. Mais ces aspirations risquent de se heurter à des évolutions inquiétantes de la société: la précarisation de l’emploi, les difficultés économiques, la fragilisation de certains services publics ou encore la polarisation des débats autour des questions de genre. Les changements individuels ne suffiront pas s’ils ne sont pas accompagnés de transformations collectives et politiques.

Clara Van Reeth

Clara Van Reeth

Journaliste - contact freelances, stagiaires et partenariats

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