Parfois, les ministres ont des idées neuves. Le 3 juillet dernier lorsque Anneleen Van Bossuyt, ministre de l’Intégration sociale (N-VA), présentait au Conseil des ministres sa nouvelle trouvaille – permettre aux CPAS de recourir à des détectives privés pour débusquer de potentiels «fraudeurs sociaux» –, les réactions ont été pour le moins contrastées. Au nord du pays, à Anvers, l’échevine des affaires sociales Nathalie Van Baren (N-VA) s’est montrée enjouée. Les contrôles de ces détectives sont un «élément essentiel de la politique sociale», disait-elle. Ce n’est pas un hasard: le dispositif avait été expérimenté à Anvers, en 2018, avant que Denis Ducarme, ministre MR, ne l’interrompe, car il s’inquiétait alors de possibles violations de la protection des données des allocataires sociaux. Si des partis d’opposition ont marqué leur désaccord avec la mesure, c’est surtout du côté des premiers concernés, les CPAS, qu’on trouve les plus fortes résistances. «On ne peut pas réduire constamment le travail des CPAS à une logique de contrôle et de suspicion, s’emporte Sébastien Lepoivre, président de Brulocalis, la Fédération des CPAS bruxellois, et président du CPAS d’Evere. Faire intervenir des détectives dans le contexte de l’enquête sociale, c’est cracher au visage des assistants sociaux (AS).»
Avec son idée, finalement pas si neuve, la ministre Van Bossuyt propose que des CPAS puissent faire appel – s’ils le désirent et à leurs frais – à des entreprises spécialisées dans l’enquête privée, pour mener à bien des contrôles ciblés dans le cadre de «l’enquête sociale» des CPAS, qui sert de socle à l’octroi, ou non, d’un revenu d’intégration sociale. Ces détectives interviendraient en cas de soupçons de fraude, par exemple au sujet de la possession de biens immobiliers à l’étranger.
Pour les opposants, cet excès de zèle dans le contrôle des ayants droit pose de multiples problèmes, à commencer par l’immixtion d’un acteur privé dans une mission d’État. «Et puis c’est une mesure absurde, commente Aurélie Lepère, conseillère à la Fédération des CPAS de l’Union des villes et communes de Wallonie. D’un côté les AS sont de moins en moins en mesure de mener à bien leur mission, notamment par manque de moyens. De l’autre on invite les CPAS à dépenser des sommes considérables pour s’octroyer les services de détectives privés.» Cette proposition, venue des rangs de la N-VA, s’ajoute à une autre décision politique, actée dans un arrêté royal de 2025, autorisant les Régions à ouvrir les missions d’assistant social de CPAS à d’autres formations que celles… d’assistant social. Ainsi, des sociologues, des éducateurs, des diplômés en sciences de la famille, pourraient mener les enquêtes sociales des CPAS. La Flandre a sauté le pas; elle l’avait d’ailleurs fait dès 2024, avant même l’adoption de la règle fédérale. À Bruxelles et en Wallonie, on est beaucoup moins enthousiaste. «Assistant social, c’est un métier particulier et réglementé, rappelle Philippe Degimbe, du Comité de vigilance en travail social (CVTS). Les assistants sociaux suivent des études qui les poussent à interroger les pratiques, à placer la justice sociale au centre de leur action. Ces nouveaux arrivants ne seront pas tenus par le même code de déontologie. Ils rentreront plus facilement dans les rouages d’institutions de plus en plus contrôlantes.» Pour la ministre Van Bossuyt, cette ouverture du métier d’assistant social répond avant tout à un besoin des CPAS qui manquent de main-d’œuvre, éprouvent des difficultés à recruter et croulent sous les dossiers… en partie à la suite des décisions de son propre gouvernement.
«On ne peut pas réduire constamment le travail des CPAS à une logique de contrôle et de suspicion. Faire intervenir des détectives dans le contexte de l’enquête sociale, c’est cracher au visage des assistants sociaux (AS).» Sébastien Lepoivre, président de Brulocalis, la Fédération des CPAS bruxellois, et président du CPAS d’Evere
Travail social en crise
Car le travail social est en crise, et même en pénurie. Particulièrement dans les CPAS, mais pas seulement. Déjà, en 2024, l’Union des villes et des communes wallonnes (UVCW), sur la base d’une étude couvrant 80% des CPAS wallons, estimait que les besoins en assistants sociaux s’élevaient à 281 postes vacants, et c’était avant la réforme du chômage de la coalition Arizona. Réforme qui n’a fait qu’accroître la pression et les besoins de main-d’œuvre des CPAS, pour qu’ils puissent absorber les nouvelles demandes – 53% des 99.000 personnes exclues du chômage au premier semestre se sont tournées vers un CPAS, et 44% ont obtenu le RIS.
Les CPAS ont des difficultés à recruter, et surtout à garder leurs recrues. Cette pénurie concerne aussi les associations ou d’autres structures du non-marchand, publiques ou parapubliques. En Wallonie, le Forem considère le métier d’assistant social – tous secteurs confondus – comme en pénurie depuis 2023. Le nombre de candidats est insuffisant pour répondre aux offres d’emploi. À Bruxelles, Actiris a classé le métier d’assistant social comme étant une «fonction critique», pointant une inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi, pour des raisons quantitatives et qualitatives, notamment au motif que le travail est «difficile ou perçu comme tel». En 2023 et 2024, 1.688 offres d’emploi avaient été publiées sur son site pour 226 profils d’assistants sociaux inscrits.
En réalité, l’analyse fine de la pénurie des travailleurs sociaux n’est pas possible avec les statistiques actuelles. Les employeurs n’utilisent pas tous les mêmes canaux pour diffuser leurs annonces. Certains ont recours à leurs réseaux interpersonnels pour trouver la perle rare. «Il n’y a pas d’uniformité statistique, reconnaît Renaud De Backer, du Service public de Wallonie. Cela ne permet pas d’objectiver une pénurie, même s’il y a des déséquilibres entre offres et demandes d’emploi.» En réalité, les indications d’un manque d’attractivité du métier d’assistant social ne manquent pas. «Les besoins augmentent, le nombre de candidats n’augmente pas», décrit Sébastien Lepoivre.
Le problème n’est pas nouveau. En 2023, Karine Lalieux, alors ministre socialiste de l’Intégration sociale, lançait un «Groupe de travail» sur l’attrait des métiers du social. En 2021, la fédération wallonne des CPAS organisait une journée de travail sur ce thème, suivie de groupes de travail et de concertations avec les hautes écoles sociales, au sujet de la formation, des stages et de l’accueil réservé aux jeunes recrues.
Aujourd’hui, on discute à nouveau. En Région bruxelloise, le cabinet du ministre Ahmed Laaouej (PS) explique que des «discussions» sont menées avec les CPAS et les hautes écoles pour «renforcer le vivier de recrutement». En Wallonie, le ministre Yves Coppieters (Les Engagés) a fait l’annonce, dès 2025, d’un plan d’attractivité des métiers du social. Pour le concocter, il a confié à l’administration le soin de rédiger un «diagnostic» de la pénurie de travailleurs sociaux. Ces annonces ont été accueillies avec un brin de lassitude par les secteurs concernés. «On refait un travail sur les constats alors que des Groupes de travail, des études, ont déjà permis d’établir un diagnostic dans le passé», rappelle Aurélie Lepère. «Nous ne nous berçons pas d’espoir excessif quant à l’issue du travail lancé par Yves Coppieters. Quels sont ses véritables leviers pour changer les politiques sociales?», s’interroge Valérie Albertuccio, du collectif des formatrices et formateurs en travail social (CFTS). «On nous demande de réfléchir encore à la situation, abonde Nathalie Lionnet, secrétaire fédérale du Setca Non-Marchand. Très bien, mais on nous a prévenus qu’il n’y aurait pas de moyens supplémentaires. Sans moyens, je ne vois pas comment répondre à ce problème de société majeur.»
«On nous demande de réfléchir encore à la situation. Très bien, mais on nous a prévenus qu’il n’y aurait pas de moyens supplémentaires. Sans moyens, je ne vois pas comment répondre à ce problème de société majeur.» Nathalie Lionnet, secrétaire fédérale du Setca Non-Marchand
«Mais il est où, le travail social?»
Un premier stage, c’est souvent un choc pour de jeunes assistants sociaux, fraîchement diplômés. Le décalage entre les attentes des plus jeunes et la réalité du travail est criant, particulièrement dans les CPAS. «Des stagiaires reviennent à l’école après un stage en CPAS en se demandant ‘mais où est le travail social?’, témoigne Noëlle Collès, enseignante et coordinatrice à l’Institut supérieur de formation sociale et de communication (ISFSC). Ce sont des boulots très normatifs, où le contrôle des bénéficiaires prend une place considérable, tout comme le remplissage de formulaires. Des étudiants tentent les CPAS, attirés par des horaires assez stables, mais n’y restent pas très longtemps.» Car la pénurie des travailleurs sociaux ne découle pas directement d’une pénurie d’étudiants. À l’ISFSC, le nombre de nouveaux étudiants et de diplômés ne cesse de croître. En Région wallonne, le nombre d’inscrits dans les hautes écoles reste stable, même si le pourcentage de diplômés baisse légèrement (-6,9% en dix ans). Alors où vont ces diplômés? Ils poursuivent parfois leurs études vers des masters spécialisés, dit-on à l’ISFSC. Certains s’orientent vers les hôpitaux ou les réseaux scolaires.
Et même si leur nombre ne baisse pas véritablement, les nouvelles cohortes d’AS ne couvrent pas les besoins. Selon le Service public de Wallonie, dans son ébauche de diagnostic sur la pénurie des travailleurs sociaux, qu’Alter Échos a pu consulter, on découvre que la demande de main-d’œuvre a augmenté de 245% entre 2015 et 2022 pour les assistants sociaux et les éducateurs, donc bien avant la réforme du chômage.
Les difficultés de recrutement frappent les secteurs de l’aide sociale, mais c’est surtout la rotation du personnel («turn-over») qui fragilise de multiples structures, à commencer par les CPAS, affirment plusieurs sources. À Bruxelles, le taux de rotation se situe aux alentours de 20%. À Liège, Richard Fonbonne, directeur général du CPAS, dit qu’il doit compenser «entre 20 et 45 départs par an». Irfam, jeune diplômé de l’ISFSC, explique ce désamour. «Beaucoup d’étudiants donnent des retours négatifs de leurs stages en CPAS. Il y a une surcharge de dossiers, un climat étouffant, pas de temps pour s’occuper réellement des gens. Mais bon, c’est là qu’il y a du travail et qu’on peut commencer sans expérience, alors on prend.» Lui-même vient de commencer sa carrière dans un CPAS.
Les difficultés de recrutement frappent les secteurs de l’aide sociale, mais c’est surtout la rotation du personnel qui fragilise de multiples structures, à commencer par les CPAS, affirment plusieurs sources. À Bruxelles, le taux de rotation se situe aux alentours de 20%. À Liège, Richard Fonbonne, directeur général du CPAS, dit qu’il doit compenser «entre 20 et 45 départs par an».
La Cocotte-Minute des CPAS
À mesure que la pauvreté augmente, le nombre de demandes d’aide augmente aussi. Ces demandes sont toujours plus complexes, mêlant des enjeux d’accès au logement, de santé mentale, de précarité matérielle. Les moyens pour y faire face ne suivent pas. Sur le front, on trouve notamment les CPAS, qui subissent des suppressions de subventions, comme la «subvention Collignon» en Wallonie qui couvrait l’équivalent de 250 emplois à temps plein. Quant à la limitation à deux ans du droit aux allocations chômage, partiellement compensée par le fédéral, elle a entraîné un flux continu de nouveaux ayants droit. C’est sur les épaules des AS que ce poids considérable pèse au quotidien, accentuant ainsi des tendances qui étaient déjà à l’œuvre depuis plus de vingt ans. Pour Joffroy Hardy, du CVTS, ces tendances sont celles de «l’État social actif et de la contractualisation de l’aide, par exemple à travers les projets individualisés d’intégration sociale. C’est une tendance néolibérale qui a contaminé la sphère sociale en rendant les individus responsables de leur propre situation, donc de leur propre ‘activation’. Et dans ce contexte, l’AS se mue en agent de contrôle. Ce sont aussi ces tendances lourdes qui provoquent la perte de sens dans le travail social.»
Dans les CPAS, le nombre de dossiers par assistant social atteint régulièrement des sommets. 120 dossiers par AS, c’est devenu la norme dans les grandes villes. À Anderlecht, ce chiffre a atteint 200. «Le seuil considéré comme une limite critique pour un travail de qualité» est pourtant de 100 dossiers, si l’on en croit le diagnostic de l’administration wallonne. «Après la crise du Covid, les crises énergétiques et la réforme du chômage créent une tension hallucinante, ajoute Sébastien Lepoivre. Au CPAS d’Evere, en quelques années nous avons doublé le nombre de bénéficiaires, sans augmenter en proportion le nombre d’employés, cela accentue inévitablement l’épuisement professionnel et la quantité de travail.» Les potentiels aspirants AS se méfient, et certains travailleurs s’en vont, même parmi les plus chevronnés.
Dans les CPAS, le nombre de dossiers par assistant social atteint régulièrement des sommets. 120 dossiers par AS, c’est devenu la norme dans les grandes villes. À Anderlecht, ce chiffre a atteint 200. «Le seuil considéré comme une limite critique pour un travail de qualité» est pourtant de 100 dossiers, si l’on en croit le diagnostic de l’administration wallonne.
Derrière chaque dossier et sa pile de documents et formulaires, on ne voit plus très bien l’individu qui se cache derrière. Le travail administratif semble n’avoir pas de fin. Il faut consulter la banque carrefour de la sécurité sociale, remplir l’outil en ligne «Redi», pour évaluer le budget des ménages, alimenter continuellement en données l’outil «rapport unique», envoyé chaque année à l’administration fédérale, afin de justifier les subsides. Il faut encoder, remplir des tableaux, des bilans, des cases. «La gestion journalière de milliers de dossiers implique de nombreuses tâches de reporting, déplore le directeur du CPAS de Liège. Chaque euro dépensé doit être justifié. Et ces tâches grignotent le véritable travail social.»
Un assistant social de CPAS, préférant rester anonyme, dénonce même une véritable «emprise de l’administratif», qui dégénère en «épidémie de ‘controlite’ en cascade avec des directions qui veulent savoir en temps réel combien de dossiers sont traités, quelles démarches ont été entamées; il faut remplir des grilles, des formulaires, des feuilles de temps (‘time sheets’) qui agissent comme des outils de contrôle et d’autocontrôle. Tout ça aboutit à l’abaissement des marges de tolérance au détriment des ayants droit». «Le travail social devient un travail à la chaîne, abonde Hanane El Bouzakhi, secrétaire régionale pour la CSC Services publics à Bruxelles. Dans certains CPAS, le ‘management’ calcule le temps passé par l’AS avec les bénéficiaires afin de le réduire. La réforme du chômage accroît ce sentiment d’abandon et de solitude des assistants sociaux. Il y a cette pression financière constante qui pousse à opérer un tri parmi les bénéficiaires, à augmenter le nombre de refus d’aide sociale en jouant sur les conditionnalités.»
«Le travail social devient un travail à la chaîne. Dans certains CPAS, le ‘management’ calcule le temps passé par l’AS avec les bénéficiaires afin de le réduire. La réforme du chômage accroît ce sentiment d’abandon et de solitude des assistants sociaux. Il y a cette pression financière constante qui pousse à faire le tri des bénéficiaires, à augmenter le nombre de refus d’aide sociale en jouant sur les conditionnalités.» Hanane El Bouzakhi, secrétaire régionale pour la CSC Services publics à Bruxelles
Pas de solutions dignes à proposer
Alors que la précarité augmente depuis plus de 10 ans (+60% d’allocataires du RIS en Wallonie de 2015 à 2024), que les difficultés sociales se complexifient, «des structures déjà sous-dotées peinent à offrir un accompagnement adapté», lit-on dans le diagnostic de la Région wallonne.
C’est bien l’absence de solution digne à proposer aux demandeurs d’aide, cette «impuissance», qui plonge une bonne partie des AS dans un état de «souffrance éthique», ajoutent les auteurs du texte. Qu’il s’agisse de l’accès au logement, des structures d’accueil archicomplètes – dans le secteur du sans-abrisme ou de l’Aide à la jeunesse par exemple – ou des délais d’attente dans les services de santé mentale, le constat est bien celui d’une dégradation de l’aide sociale, à laquelle s’ajoute une tendance claire à la réduction des subventions publiques.
Ces obstacles sont à même de décourager de jeunes diplômés, même les plus téméraires. Lylia Gritli est une nouvelle assistante sociale. Elle a décroché son diplôme au mois de juin. Après quelques années de vie professionnelle en tant qu’opticienne, elle s’est réorientée vers des études d’assistante sociale pour «aider les autres». Un stage, au Service d’aide à la jeunesse (SAJ), l’a particulièrement marquée. «Des enfants traversaient de graves difficultés, certains étaient en danger. Mais les différents services, saturés, n’étaient pas en mesure de les accueillir. Il y avait des délais d’attente de plusieurs mois. J’avais beaucoup de mal à gérer cette frustration. Et puis les familles étaient en souffrance. Elles acceptaient un peu tout car il y avait cette menace de la contrainte qui planait (le SAJ propose une aide volontaire, mais celle-ci peut basculer, sur décision d’un juge, dans de l’aide contrainte, NDLR).» Autant dire que Lylia ne cherche pas son premier emploi dans ce secteur.
L’absence de solutions, conjuguée aux cadences infernales du travail social, accentue les tensions entre demandeurs d’aide en détresse et assistants sociaux. «En CPAS, les assistants sociaux font face à la frustration et à la colère des demandeurs d’aide, rappelle Hanane El Bouzakhi. Ils subissent des insultes, des menaces, sont parfois agressés.» La violence du boulot n’est pas l’apanage des CPAS, comme le rappelle Noëlle Collès, de l’ISFSC: «Le travail de rue, le travail auprès de publics toxicomanes… ce sont des métiers difficiles, très confrontants. Il y a un aspect de dangerosité qui fait peur à certains de nos étudiants. Nous essayons de déconstruire certaines de leurs perceptions.»
Qu’il s’agisse de l’accès au logement, des structures d’accueil archicomplètes – dans le secteur du sans-abrisme ou de l’Aide à la jeunesse par exemple – ou des délais d’attente dans les services de santé mentale, le constat est bien celui d’une dégradation de l’aide sociale, à laquelle s’ajoute une tendance claire à la réduction des subventions publiques.
Vers des états généraux du travail social?
Au vu de l’ampleur de la crise que traverse le travail social, aucune baguette magique ne semble à même de faire surgir du chapeau le lapin des solutions. Les réflexions menées au niveau régional ne seront pas à même de renverser les grandes tendances décidées au niveau fédéral – à commencer par la réforme du chômage ou les politiques d’activation plus anciennes.
Malgré cet obstacle de taille, des ébauches de solutions sont proposées, à tout le moins pour améliorer et valoriser le travail social. Les syndicats plaident par exemple pour la réduction du temps de travail et la reconnaissance de la pénibilité accrue du métier d’assistant social. C’est ce que défend Stéphanie Paermentier, secrétaire nationale de la CNE: «Les travailleurs sociaux sont les réceptacles des politiques antisociales décidées au fil des ans. Le travail social n’a cessé de se dégrader et de se complexifier. 38 heures de travail par semaine, ce n’est plus possible, il faut une réduction collective du temps de travail.» Au sein des CPAS, Pierre Verbeeren milite pour des institutions qui «laissent davantage d’espace aux travailleurs sociaux pour faire remonter leurs constats, pour interpeller la hiérarchie et y trouver des relais, pour qu’ils se sentent moins seuls. Il est malgré tout encore possible de trouver des marges de manœuvre pour agir, par exemple sur le front du logement en développant des logements de transit, en développant de l’occupation temporaire, en étant créatifs, en développant les collaborations à l’extérieur du CPAS.»
«Les travailleurs sociaux sont les réceptacles des politiques antisociales décidées au fil des ans. Le travail social n’a cessé de se dégrader et de se complexifier. 38 heures de travail par semaine, ce n’est plus possible, il faut une réduction collective du temps de travail.» Stéphanie Paermentier, secrétaire nationale de la CNE
En Région wallonne, le «diagnostic» trace quelques pistes d’action, soumises à consultation d’un vaste éventail d’acteurs du social. Y sont esquissées des idées de changements d’ordre organisationnel comme la création d’espaces d’échanges collectifs pour les AS, la réduction de la charge administrative, le tutorat des nouveaux engagés, la reconnaissance de la pénibilité. L’administration propose aussi de renforcer l’encadrement des stages, de développer la formation continue et de modifier la formation initiale. Les travaux sont en cours. En attendant, le ministre Coppieters a lancé deux initiatives. L’une vise un «mouvement de pluriannualisation des subventions facultatives», car «la précarité de certains contrats s’explique par le caractère annuel des financements», nous écrit-on depuis le cabinet du ministre. L’autre est un projet pilote très récent, dont le but est d’alléger la charge administrative et de «coconstruire des cadres d’évaluation plus pertinents». Enfin, une «task force communication» travaille d’ores et déjà sur les questions de perception et d’attractivité des métiers de l’accompagnement, de l’aide et du soin. «Attention qu’on ne se dirige pas vers des réponses d’ordre purement communicationnel sur les métiers du social», prévient Valérie Albertuccio, du CFTS. Son organisation, tout comme le CVTS ou le groupe d’étude pour la réforme de l’action sociale, plaident plutôt pour le lancement de vastes états généraux du travail social.
L’associatif aussi est à bout de souffle
Dans l’associatif aussi, la pénurie des travailleurs sociaux frappe de plein fouet. C’est ce qu’explique Céline Nieuwenhuis, secrétaire générale de la Fédération des services sociaux (FDSS), qui représente les services associatifs en Fédération Wallonie-Bruxelles: «Les offres d’emploi trouvent peu de candidats. Notre situation n’est pas si éloignée de celle des CPAS.» Qu’ils soient publics ou associatifs, les services sociaux font face à un appauvrissement de la population et à un manque de solutions à leur proposer. La fragilité des financements, la multiplication d’appels à projets, l’annualisation des subsides, voire leur annulation, précarisent tout le secteur social-santé. «C’est plutôt usant et peu attractif pour les travailleurs associatifs de subir des CDD, de recevoir des préavis conservatoires ou de changer de temps de travail au gré des subsides fluctuants et des appels à projets», témoigne un travailleur social du collectif «Travail social en lutte». Le monde associatif n’échappe pas non plus à la surcharge administrative, aux rapports à remplir pour les pouvoirs subsidiants, à la quête permanente de nouveaux financements.
Une autre couche de complexité doit être prise en compte: la fracture numérique. Les services du quotidien – banques, opérateurs télécoms, fournisseurs d’énergie, administrations – ne sont quasiment plus accessibles par guichet. «Ce sont les services sociaux de première ligne qui sont désormais sollicités pour effectuer ces démarches», atteste Céline Nieuwenhuis. Le temps de travail est rongé par ces sollicitations qui réduisent encore un peu plus le temps du lien et de l’accompagnement social.
Le résumé
* Les assistants sociaux sont de plus en plus difficiles à recruter et à garder, notamment dans les CPAS.
* Surcharge administrative, logique de contrôle et manque de solutions alimentent une profonde perte de sens.
* Les pistes avancées resteront insuffisantes sans moyens supplémentaires et sans remise à plat des politiques sociales.