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Regard critique · Justice sociale

Social Décalé

Lever pour exister

Plus qu’un simple sport, la Bike Life est un mode de vie à vélo qui a déferlé à travers le monde il y a 10 ans. En Belgique, des communautés de jeunes riders s’en revendiquent et la pratiquent tous les jours. Immersion au sein d’une contre-culture contemporaine, pour laquelle la roue arrière devient une forme d’expression et d’évasion.

Noé Zimmer 05-10-2026 Alter Échos n° 531

C’est le cagnard sur l’esplanade devant la gare de Charleroi. Ce samedi, fin juin, un groupe d’une quinzaine de jeunes s’est pourtant retrouvé sur les bancs. Il est midi et le thermomètre de la pharmacie affiche déjà 36°. La bande est détendue et les blagues fusent, la chaleur ne semble pas avoir d’effet sur eux.

Tous ont un vélo. Au premier regard, ils ressemblent à de simples VTT, mais à les regarder de plus près, ils arborent des caractéristiques techniques singulières: larges pneus lisses, selle inclinée vers l’avant, pegs (repose-pieds), pièces anodisées, couleurs flash, stickers. Les vélos sont pimpés, comme des voitures de tuning. Si quelques marques sont reconnaissables, comme B-twin ou Trek, la plupart sont inconnues: SE Bike, Mafia Bike, Collective Bike.

Dorian monte sur un banc et prend la parole du haut de ses 16 ans: «Ouais les gars j’pense que tout le monde est là! On va partir en barode, puis on ira au Decath pour les concours. Conduisez bien en ville, et faites attention aux autres! Tout le monde a de l’eau?» Il saute sur son vélo et le groupe démarre. Dès les premiers coups de pédale, les vélos se cabrent dans tous les sens. Les riders, libérés, enchaînent rapidement les figures et les acrobaties. L’ambiance est euphorique.

Le principe de la Bike Life (littéralement, vie à vélo) est simple: lever son vélo en roue arrière, le fameux wheelie, et profiter. Les plus expérimentés rentrent ensuite des tricks, des figures. Andrei est de ceux-là. Tombé dedans il y a cinq ans, il est maintenant devenu à 21 ans l’un des organisateurs de la communauté: «C’est plus qu’un simple sport. C’est un mode de vie qui se passe à vélo, à faire du show dans la rue.» Depuis dix ans, la Bike Life a conquis le monde entier grâce aux réseaux sociaux. Malgré son succès et les milliers de jeunes qui la pratiquent, aucun club ni fédération n’a mis la main dessus. Né et pratiqué dans la rue, le mouvement incarne une forme de liberté insolente et contestataire.

Depuis 10 ans, la Bike Life a conquis le monde entier grâce aux réseaux sociaux. Malgré son succès et les milliers de jeunes qui la pratiquent, aucun club ni fédération n’a mis la main dessus. Né et pratiqué dans la rue, le mouvement incarne une forme de liberté insolente et contestataire.

«Bikes up, knives down»

Le groupe part en barode, une traversée de centre urbain pendant laquelle les riders effectuent leurs tricks. Ils ont besoin de bitume lisse, longtemps, pour se mettre en wheelie et pouvoir poser leurs gestes techniques. Le trafic ne les dérange pas, il fait partie du jeu. La température grimpe, les esprits s’échauffent et les pneus en caoutchouc crissent, laissant des marques noires sur l’asphalte déjà bouillant. Les tricks s’enchaînent: le swerve, manœuvre d’évitement d’un obstacle, est le plus simple à apprendre. Vient ensuite la bavette, qui consiste à toucher le sol avec sa main, ou encore le fait de surfer sur le guidon ou la selle, pieds posés dessus. Traversant la ville en essaim, les adolescents étalent leur talent et le bonheur que ça leur procure. Comme un cri de joie pour réinvestir et se réapproprier l’espace public.

La Bike Life, c’est l’histoire de gamins des quartiers précaires de Baltimore qui, dans les années 90, voulaient imiter les grands et leurs dirt bikes (motocross). Que ce soit à moto, en quad, ou dans sa version fauchée et sans permis, à vélo, c’est une véritable contre-culture qui se répand à travers le monde avec ses codes et ses valeurs. Sur cette pratique inscrite dans l’illégalité, à la marge de la société, très peu de recherches… Un article paru dans le Journal of Law and Social Change de l’Université de Pennsylvanie définit le mouvement comme une tentative de faire société, dans des quartiers défavorisés marqués par l’ennui et le manque de perspectives: «Pour ceux qui la pratiquent, la Bike Life est un moyen d’expression personnelle et d’évasion. Malgré les dangers qu’elle comporte, elle représente une alternative aux activités plus violentes et dangereuses qui ravagent de nombreuses communautés urbaines défavorisées.» Plus récemment, le slogan «Bikes up, knives down» (lever les vélos, baisser les couteaux) en Angleterre est venu renforcer cette analyse. Ultrapopulaire outre-Manche, la Bike Life s’est érigée en contre-culture pour combattre la criminalité liée au couteau au sein de la jeunesse anglaise. Andrei confirme: «C’est vraiment un sport pour regrouper les gens de tous les milieux sociaux, au lieu de se bagarrer ou se haïr.»

«C’est vraiment un sport pour regrouper les gens de tous les milieux sociaux, au lieu de se bagarrer ou se haïr.» Andreï, l’un des organisateurs de la communauté

Le wheelie comme symbole de résistance

Arrêt chez Action. Razzia sur les boissons fraîches et les sodas. À l’ombre sur le parking, les anciens grillent une clope en réparant un frein. Le plus jeune du groupe doit avoir à peine plus de 10 ans quand d’autres approchent de la trentaine. Le groupe est bienveillant et ouvert. «C’est comme une famille. T’arrives avec un vélo, tu sais faire des tricks ou pas, t’es vu de la même façon. Et si tu veux apprendre, tout le monde autour de toi va juste t’aider. Mais si tu ne veux pas apprendre, que tu veux juste rester avec les autres, tu peux aussi. T’es pas obligé de faire des tricks pour faire partie de la Bike Life», détaille Andrei.

Le groupe repart. Dès que les pneus touchent la route, c’est instinctif, les roues se lèvent à midi pile. Sur un rond-point, Dorian aperçoit une camionnette de police. «On se calme les gars! On pose les vélos et on se cale sur la piste cyclable.» Tout le monde s’exécute. Les rapports entre la communauté et la police sont tendus: un simple wheelie suffit pour écoper de 100 euros d’amende. Dorian reconnaît que leur pratique peut créer des tensions, mais il nuance: «Beaucoup de gens pensent qu’on est là pour les embêter, pour foutre le bordel, alors que nous, on est là pour s’amuser. Sans déranger les gens justement, et passer du bon temps avec eux aussi.» Les sourires et les visages émerveillés de certains passants devant leur art lui donneront raison.

Une bande de goudron coincée entre le parking du Decathlon, le ring de Charleroi et les rails de chemin de fer. Dorian pose une bouteille en plastique au sol: le terrain pour les concours est prêt. Le but? Envoyer le meilleur swerve en esquivant le plus tard possible la bouteille. Les adolescents se mettent en file, s’échauffent un par un, concentrés. L’ambiance change, la compétition s’installe et chacun veut donner le meilleur de lui-même. Il fait toujours caniculaire et les tee-shirts tombent. Dorian se place derrière la bouteille et sort son téléphone pour filmer, la compétition commence. Une voiture de flic se gare dans le parking à une centaine de mètres, elle surveille la scène de loin.

Cyril est venu de Liège aujourd’hui avec son pote Mathias; ils ont 27 et 19 ans. «Tu vas pas bien, tu prends le vélo et tu vas rouler avec tes potes.» «Ouais, tout ce qui est problèmes de famille, on peut les oublier juste en allant rouler.» Loin des clichés qui lui collent à la peau, la Bike Life se révèle une communauté accessible et ouverte, qui transpire la joie de vivre et recherche une forme d’évasion, en roue arrière.

 

Les rapports entre la communauté et la police sont tendus, un simple wheelie suffit pour écoper de 100 euros d’amende. Dorian reconnaît que leur pratique peut créer des tensions, mais il nuance: «Beaucoup de gens pensent qu’on est là pour les embêter, pour foutre le bordel, alors que nous, on est là pour s’amuser. Sans déranger les gens justement, et passer du bon temps avec eux aussi.»

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