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Regard critique · Justice sociale

Rond-point Schuman

Bruxelles cherche comment sortir les enfants de l’addiction aux plateformes

Critiqués pour voler l’attention des jeunes et les rendre complètement «addicts» aux écrans, les réseaux sociaux font l’objet de multiples projets nationaux d’encadrement. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen tente de prendre les devants et propose d’interdire l’accès à ces plateformes aux moins de 13 ans sur tout le territoire de l’Union. 

05-10-2026 Alter Échos n° 331
(c) Today Testing(for derivative), CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons

Lors du discours sur l’état de l’Union prononcé par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen mercredi 16 septembre, Oléa, «une fille de 14 ans qui vivait en Belgique», est devenue tristement célèbre. «Victime de cyberharcèlement, Oléa a mis fin à ses jours il y a tout juste un mois. L’histoire est si tragique et déchirante que j’ai hésité à l’évoquer ici. Mais la mère d’Oléa a eu des mots si touchants pour sa fille, et si forts pour que cela n’arrive plus à d’autres. Je tiens à faire honneur à ses mots, et je vais donc le dire en français, dans sa langue: ‘Je suis persuadée que sans ces réseaux omniprésents, ma fille serait toujours là. C’est trop’», a déclaré la présidente.

Ce «c’est trop» résonne dans l’hémicycle du Parlement européen, à Strasbourg. Dans l’assemblée, les eurodéputés acquiescent: c’est bien à une «grande confiscation de nos enfants» que l’on assiste aujourd’hui. «On leur confisque leur attention, leur concentration, leur esprit; les enfants se retrouvent ainsi privés de leur enfance. Ils ont besoin de temps pour se construire, pour grandir au contact des autres. Pour se retrouver face à toute la palette d’émotions et de choix qu’offre la vraie vie. Ils ont même besoin de temps pour s’ennuyer. Car c’est alors qu’ils doivent faire appel à leur imagination, qu’ils doivent échanger, exprimer leur accord, leur désaccord, se faire une opinion, en changer. Mais quand un enfant a un smartphone, tout cela lui est enlevé», a encore lancé Ursula von der Leyen.

Au Parlement européen, les eurodéputés acquiescent: c’est bien à une «grande confiscation de nos enfants» que l’on assiste aujourd’hui.

L’Allemande, ancienne ministre de la Famille dans son pays, a décidé de prendre les devants. Et dès le lendemain, jeudi 17 septembre, elle a présenté son «EU KIDS Act», une législation qui entend mieux protéger les mineurs en ligne. La mesure phare: interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 13 ans et le réglementer très strictement pour les jeunes de 13 à 15 ans. Le Parlement européen et les États membres de l’Union européenne (UE) sont maintenant appelés à négocier cette proposition de règlement, qui pourrait donc, au bout du compte, s’appliquer sur l’ensemble du Vieux Continent.

L’«EU KIDS Act» prévoit aussi de nouvelles obligations pour les réseaux sociaux, les plateformes de vidéos, les jeux vidéo en ligne et autres «compagnons» d’intelligence artificielle (IA) et chatbots utilisés par les moins de 18 ans: les «fonctionnalités addictives» devraient, à terme, être interdites, de même que les «fils de recommandation fondés sur le profilage qui entraînent les mineurs dans des spirales de contenus préjudiciables».

Un «phénomène de destruction cognitive et intellectuelle massif»

Autre mécanisme dans le viseur de la Commission européenne: le «défilement infini», qui incite les utilisateurs à passer des heures sur des plateformes comme TikTok ou Instagram, car les contenus s’enchaînent sans arrêt. L’exécutif européen veut aussi tordre le cou aux coffres à butin (ou «loot boxes»), qui ne sont autres que des récompenses virtuelles susceptibles d’être obtenues en échange d’euros, eux, bien réels. Selon les plans de la Commission, il faut aussi en finir avec les notifications «push» pendant les heures de sommeil…

Les effets de ces mécanismes sur les jeunes Européens semblent en effet ravageurs. Le 8 septembre, les résultats 2025 de l’étude internationale PISA, selon lesquels de nombreux pays enregistrent leurs pires résultats depuis la création du classement en 2000, ont saisi d’effroi bon nombre de décideurs politiques. «Ne cachons pas la poussière sous le tapis: ce ne sont pas de bons résultats», a commenté Valérie Glatigny (MR), ministre de l’Éducation de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Sur ce territoire, depuis la rentrée, l’usage «récréatif» du téléphone portable est interdit à l’école. En Flandre, depuis septembre, l’usage des smartphones et autres appareils «intelligents» est banni dans toutes les écoles primaires et secondaires.

En France, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray n’a pas tardé à pointer du doigt des coupables de la chute libre des résultats scolaires: les «téléphones portables et les réseaux sociaux», responsables d’un «phénomène de destruction cognitive et intellectuelle massif». Même son de cloche en Allemagne, où son homologue Karin Prien déplore des résultats «alarmants». Dans une interview à la radio rbb24, la ministre issue de la CDU, parti chrétien-démocrate, déclare notamment que «le fait que les enfants ne parviennent plus à se concentrer […] et qu’ils ne soient plus capables de lire correctement est lié aux réseaux sociaux et au temps passé devant les écrans». Dans les deux pays, tout comme en Belgique, les baisses de niveau sont particulièrement spectaculaires en mathématiques et en lecture. En Europe, le niveau général plonge.

Jusqu’à la suspension temporaire de certaines plateformes?

Comment, alors, réguler l’accès des jeunes Européens aux plateformes comme Snapchat, eux qui, d’après une étude, passent quatre heures et demie en ligne par jour pendant la semaine et plus de six heures par jour le week-end? À la Commission, une source ne cache pas «avoir vu ce qui s’est passé en France et vouloir éviter une issue similaire». Le Conseil constitutionnel a en effet censuré la loi hexagonale visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, estimant qu’elle portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression. Dans la foulée de la censure, le président Emmanuel Macron avait écrit une lettre à Ursula von der Leyen, fin août, lui réclamant «d’harmoniser par un nouveau texte européen une interdiction d’accès aux plateformes de réseaux sociaux pour les moins de 15 ans». Il avait ajouté à la main une mention à destination de la présidente: «Avec ma confiance et mon amitié.»

Emmanuel Macron a été entendu par Ursula von der Leyen, car c’est bien une telle interdiction qui a été esquissée avec l’«EU KIDS Act». D’autres pays avaient également envisagé une telle restriction d’âge, comme l’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, le Danemark, la Norvège, la Grèce, l’Autriche, la Slovénie ou l’Italie. Hors d’Europe, l’Australie est un fer de lance en la matière. Et en Belgique, la ministre fédérale de l’Action et de la modernisation publiques Vanessa Matz (Les Engagés) y est très favorable, mais aucun projet de loi n’a vu le jour à ce stade. Maintenant qu’un projet de règlement est sur la table, il y a moins d’intérêt, pour les États, à tenter de légiférer eux-mêmes.

Quoi qu’il en soit, pour Noé Hamon, 19 ans, cofondateur du collectif Ctrl + Alt + Reclaim, cet «age ban», comme on le désigne à Bruxelles, n’est pas nécessaire: «Il ne s’attaque pas au vrai problème qui est celui de la conception addictive des plateformes, avec leur défilement infini des contenus et leurs algorithmes ultrapersonnalisés. Toutes ces fonctionnalités toxiques poussent les jeunes à passer un maximum de temps sur les plateformes, et cela peut avoir des répercussions sur leurs résultats scolaires.» Selon lui, l’Europe aurait tout intérêt à mieux appliquer la législation sur les services numériques («Digital Services Act», ou DSA), qui lui donne déjà tous les outils nécessaires pour contraindre les plateformes à rentrer dans les clous. Au Parlement européen, la députée Stéphanie Yon-Courtin, membre du groupe Renew Europe et spécialiste des questions numériques, regrette que «les États-Unis, grâce à leur récent accord avec Meta, aillent plus vite que nous qui nous targuons d’avoir un texte historique et dédié». Elle constate en outre que «le DSA n’est toujours pas appliqué comme il se doit. Or, s’il l’était, l’Europe pourrait aller jusqu’à la suspension temporaire de certaines plateformes».

Protéger le «bien-être physique et mental» des utilisateurs

L’une des enquêtes les plus avancées dans le cadre de l’application du DSA concerne TikTok: deux ans après l’ouverture d’une enquête ciblant le réseau social chinois, la Commission européenne a rendu, en février dernier, son verdict: l’interface de l’application est «addictive» et risque de «nuire au bien-être physique et mental» des utilisateurs. TikTok est priée de changer ses pratiques. C’est une avancée, mais le processus est long et fastidieux. Et la menace d’éventuelles amendes qui pèse sur les plateformes ne semble pas suffire à les faire radicalement changer de modèle.

Selon Noé Hamon, cofondateur du collectif Ctrl + Alt + Reclaim, l’Europe aurait tout intérêt à mieux appliquer la législation sur les services numériques («Digital Services Act», ou DSA), qui lui donne déjà tous les outils nécessaires pour contraindre les plateformes à rentrer dans les clous.

Pour parvenir à cet objectif, un autre texte, baptisé «Digital Fairness Act» (qui porte donc sur «l’équité» en ligne), est dans les tuyaux. Sur le rond-point Schuman, des bruits de couloir circulent: cette nouvelle législation pourrait permettre de resserrer encore un peu plus l’étau sur les réseaux sociaux et leurs abus. L’idée serait de serrer encore la vis afin d’en finir avec le «design addictif» des plateformes, pas uniquement quand un enfant est de l’autre côté de l’écran. Car les adultes aussi en pâtissent. D’après les résultats d’une consultation publique menée l’été dernier par la Commission européenne, 70% des répondants estiment que cette conception addictive de bon nombre de plateformes est problématique et doit donc faire l’objet de nouvelles règles.

Le texte s’attaquerait aussi à des pratiques trompeuses en ligne, comme celles qui consistent à afficher un produit comme «presque épuisé» pour pousser à l’achat – alors qu’il n’en est rien. Dans son grand discours de rentrée, Ursula von der Leyen, elle, a admis avoir «conscience que le pouvoir des géants de la tech semble écrasant pour beaucoup, et impossible à endiguer». Et la présidente d’asséner, sur le même ton que son «c’est trop»: «Je ne suis pas d’accord.»

Céline Schoen

Céline Schoen

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