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Regard critique · Justice sociale

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Sortie du sans-abrisme:
une stratégie à l’épreuve du terrain

19.387 personnes en Wallonie, dont près de 5.000 enfants, n’ont pas de chez-soi. Un chiffre qui révèle un échec collectif face au droit au logement. Le gouvernement wallon promet d’éradiquer le sans-abrisme d’ici à 2030 avec une stratégie 2025-2029, en passant de l’urgence à des solutions durables. Mais entre ambitions et terrain, le fossé persiste : moyens jugés insuffisants, coordination fragile… Cette stratégie régionale marque-t-elle un tournant ou reste-t-elle une promesse de plus?

(c) JMSuarez, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

Regards croisés avec quatre intervenants

– Arnaud Bilande, coordinateur du Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat

– Alain Thonon, directeur de l’AMO-CIAJ de Seraing

– Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté

– Florence Simonis, permanente politique sur les dossiers sociaux de la Fédération des maisons médicales

Ce débat «Regards croisés sur la stratégie wallonne de sortie du sans-abrisme» a eu lieu le 9 avril 2026 et a été organisé par la Fédération des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri (AMA) dans le cadre de la 10e édition de la quinzaine des maisons d’accueil et des services d’aide aux sans-abri.

Alter Échos: Avant d’entrer dans le détail, est-ce que cette stratégie constitue selon vous un véritable tournant dans la lutte contre le sans-abrisme en Wallonie?

Arnaud Bilande, coordinateur du Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat: D’abord, le fait même d’avoir une stratégie est déjà positif. Je suis au Rassemblement wallon depuis quelques années, sans vision complète de ce qui a été fait auparavant, mais la volonté de se fixer des objectifs clairs est essentielle. On perçoit aussi une intention du gouvernement d’articuler une stratégie globale de lutte contre la pauvreté. Cela dit, pour être franc, certains aspects restent flous. En matière de logement, notamment, on ne voit pas encore de véritable stratégie pour garantir un accès abordable. En Wallonie, certaines mesures ont été très médiatisées, comme la baisse des droits d’enregistrement, présentée comme une réponse majeure. Mais leurs effets restent incertains, et, globalement, les avancées concrètes en matière de logement sont limitées. Un point mérite toutefois d’être souligné: cela fait longtemps que nous travaillons sur la question des expulsions, et le fait que ce terme apparaisse désormais dans la stratégie sur le sans-abrisme constitue, pour nous, une première victoire.

Alain Thonon, directeur de l’AMO-CIAJ de Seraing: J’ai été satisfait de voir que l’aide à la jeunesse figurait parmi les secteurs évoqués dans cette stratégie. On a souvent une vision réductrice de ce secteur: on l’associe uniquement aux enfants placés par décision judiciaire, alors que la réalité est bien plus large. Ce que j’ai compris, c’est qu’il existe une volonté de s’adresser aux jeunes ayant connu un parcours dans l’aide à la jeunesse, notamment ceux qui ont été placés. Or, ils représentent une part importante des jeunes sans-abri: on estime qu’un tiers d’entre eux ont connu ce type de parcours dans les trois années qui suivent leur majorité. C’est, en soi, un constat d’échec. Mais il ne faut pas s’arrêter là. L’aide à la jeunesse, ce sont aussi des accompagnements non contraints, en milieu ouvert. Or, depuis quelques années, on voit arriver dans ces services des jeunes en transition qui ne vivent plus chez leurs parents, souvent pour des raisons familiales complexes. Pour eux, il n’existe pratiquement pas de solutions, et l’aide sociale classique ne répond pas à leurs besoins. Ils se retrouvent donc dans des situations de grande précarité, sans soutien structurel adapté. Il y a aussi les jeunes qui sollicitent une aide, directement ou via leurs parents, et à qui l’on répond qu’il est trop tard pour intervenir. Ceux-là basculent souvent dans des situations de grande vulnérabilité, parfois très brutales.

Florence Simonis, permanente politique sur les dossiers sociaux de la Fédération des maisons médicales: Ce qui me paraît positif dans ces mesures, c’est la volonté de décloisonner les approches et de considérer la personne dans sa globalité. C’est une logique qui fait pleinement sens dans les maisons médicales. Le fait de pouvoir travailler avec plusieurs acteurs autour d’une même situation est essentiel. Bien sûr, la mise en œuvre reste encore à construire et elle posera de nombreux défis. Mais cela constitue déjà un premier pas encourageant.

Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté: Je rejoins en grande partie ce qui vient d’être dit. Il y a une raison de se réjouir: l’existence même d’une stratégie de sortie du sans-abrisme. Il était temps d’affirmer cet engagement. Cela dit, je suis plus critique sur l’objectif fixé à 2030, aligné sur les échéances européennes. À un moment donné, il faut être honnête: cet horizon relève davantage de l’affichage que d’un plan réaliste. Il serait plus pertinent de définir des étapes concrètes, ancrées dans le temps long, au-delà d’une législature. Sur le fond, beaucoup d’éléments vont dans le bon sens et reprennent des constats portés depuis longtemps. La question centrale reste toutefois celle des moyens et de l’articulation entre les mesures. Et, surtout, les moyens. On annonce des renforcements, des actions, mais à quoi correspondent réellement les budgets? Sans financement à la hauteur, une grande partie de ces mesures restera difficile à mettre en œuvre. On voit bien quelques enveloppes ici ou là, mais rien qui garantisse une mise en œuvre cohérente et synchronisée. Autre enjeu majeur: les liens avec les autres politiques. Les acteurs devront faire le lien avec la stratégie de lutte contre la pauvreté, le plan monoparentalité, celui de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ou encore les politiques fédérales, dont certaines aggravent la précarité. Le défi est donc considérable. Au final, on reste face à un ensemble de politiques qui coexistent sans toujours s’aligner. Même au sein d’un gouvernement, rien ne garantit une mise en œuvre coordonnée, ce qui donne une idée de la complexité. Sur le terrain, les personnes concernées peinent d’ailleurs à comprendre cette fragmentation. Malgré cela, les acteurs de terrain ne resteront pas passifs. Ils feront avec, en essayant de renforcer ce qui peut l’être et d’orienter les choses dans le bon sens. Mais il faut être lucide: les limites sont importantes, notamment sur le plan budgétaire, et pas uniquement.

Alter Échos: Entrons dans le cœur de la stratégie. La question du logement en est un élément central, notamment à travers une approche comme le Housing First, aujourd’hui largement reconnue. Arnaud Bilande, les leviers prévus en matière de logement vous semblent-ils à la hauteur des enjeux? Et plus largement, le fait que la stratégie reconnaisse explicitement le lien entre sans-abrisme et logement constitue-t-il, selon vous, une avancée, au moins symbolique?

Arnaud Bilande: Oui, cela peut sembler évident, mais le fait que ce lien soit explicitement reconnu est déjà une forme de victoire. Cela dit, sur le logement, le constat est largement partagé: il y a une pénurie de logements abordables. Dans certains endroits, il n’y a tout simplement plus d’offres disponibles. Dans ce contexte, promouvoir des dispositifs comme le Housing First ou le bail glissant a ses limites s’il n’y a pas de logements à mobiliser. On ne traite pas le cœur du problème. Et ce cœur du problème, c’est un déséquilibre structurel: les loyers explosent, le parc de logements ne correspond plus aux besoins, notamment en raison de l’évolution des structures familiales, et cette réalité n’est pas suffisamment prise en compte. Les conséquences sont connues: surpeuplement, recours à des logements insalubres, absence de régulation des loyers. Or, sur ces enjeux centraux (encadrement des loyers, action sur le parc locatif), la stratégie reste largement muette. Pire, certaines orientations vont dans le sens inverse. Si l’on prend le logement public, qui constitue pourtant un levier essentiel pour les publics précarisés, on observe des tendances à la réduction du parc, avec des ventes importantes annoncées. Cela interroge clairement la cohérence globale. Par ailleurs, les causes du sans-abrisme sont bien identifiées: ruptures de parcours institutionnels (prisons, hôpitaux, aide à la jeunesse), expulsions… Sur ce dernier point, la prévention est essentielle. Or, au-delà d’une reconnaissance du problème, on voit peu de mesures concrètes pour agir en amont et éviter ces basculements. C’est là que se situe un autre angle mort de la stratégie.

On ne traite pas le cœur du problème. Et ce cœur du problème, c’est un déséquilibre structurel: les loyers explosent, le parc de logements ne correspond plus aux besoins, notamment en raison de l’évolution des structures familiales, et cette réalité n’est pas suffisamment prise en compte.

Arnaud Bilande, coordinateur du Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat

Alter Échos: Au-delà du logement, un autre enjeu clé de la stratégie concerne la réduction des ruptures de parcours et la sortie de l’errance. Alain Thonon, vous avez déjà évoqué les ruptures vécues par les jeunes. Selon vous, la stratégie wallonne apporte-t-elle des réponses concrètes à cette réalité? Et surtout, les mesures proposées interviennent-elles suffisamment tôt pour prévenir ces situations, plutôt que d’y répondre une fois qu’elles sont installées?

Alain Thonon: Un parcours de sans-abrisme ne commence jamais dans la rue. Il débute bien en amont, dans des fragilités familiales, sociales ou personnelles. La prévention devrait donc être centrale, mais elle reste aujourd’hui très insuffisante. Dans l’aide à la jeunesse, il existe bien quelques initiatives d’accompagnement vers l’autonomie au moment des transitions. Cela représente environ 150 logements. Mais derrière ces chiffres, il faut voir la réalité: accompagner un jeune vers le logement demande du temps, parfois des mois. On ne peut pas simplement lui donner un toit sans construire avec lui un parcours. Un jeune qui accède à un logement manque souvent des ressources nécessaires pour le gérer: budget, démarches administratives, organisation du quotidien. Le logement et l’accompagnement sont indissociables. Or, ces dispositifs reposent largement sur des montages précaires, souvent en partenariat entre acteurs publics, associatifs et privés. On fonctionne avec des bâtiments prêtés, parfois donnés, dans une logique de débrouille permanente. Les équipes sont elles-mêmes en situation précaire, et rien ne garantit la pérennité des projets. Au fond, il y a un parallèle frappant entre la précarité des jeunes accompagnés et celle des dispositifs censés les aider. Donc, pour répondre clairement: non, la prévention n’est pas à la hauteur. Elle reste marginale, alors qu’elle devrait être une priorité, en particulier dans ces moments de transition où tout peut basculer.

Alter Échos: Florence Simonis, en parcourant la stratégie régionale, les éléments liés à la santé semblent relativement limités, même si la santé mentale est évoquée ici et là. Pour la Fédération des maisons médicales, comment analysez-vous la place accordée à la santé dans cette stratégie? 

Florence Simonis: La santé est bien mentionnée ici et là, mais sans moyens concrets pour soutenir les ambitions affichées. Sans ressources ni dispositifs opérationnels, ces intentions risquent de rester théoriques. Du point de vue des maisons médicales, nous pouvons être des acteurs clés dans l’accompagnement des personnes sans abri, mais aussi dans la prévention. L’objectif est d’intervenir en amont, avant les expulsions ou les dégradations des conditions de logement, pour éviter les basculements vers le sans-abrisme. Cela correspond pleinement à notre approche: accompagner les personnes dans leur globalité, avec des services accessibles et une attention particulière à l’accueil. L’idée est de créer des points d’appui qui permettent d’agir tôt et de manière coordonnée. Mais nous faisons face à des limites importantes. Le secteur est en tension: de nombreuses maisons médicales ont dû fermer leurs inscriptions, faute de moyens et de personnel. Le recrutement de médecins et d’infirmiers est difficile, comme ailleurs. Pour renforcer l’accompagnement, nous développons davantage la présence d’assistants sociaux. Dans le cadre du précédent plan de lutte contre la pauvreté, un financement a permis d’engager une cinquantaine d’assistants sociaux à mi-temps. Ce soutien est renouvelé chaque année, mais reste précaire et gagnerait à être pérennisé.

Alter Échos: Christine Mahy, j’aimerais vous entendre sur deux points. D’abord, quelle place est réellement accordée au vécu des personnes concernées dans cette stratégie? Avez-vous le sentiment que ce vécu est pleinement intégré, ou reste-t-on dans une approche surtout statistique? Ensuite, malgré ses limites, pensez-vous que cette stratégie peut malgré tout simplifier les parcours des personnes, notamment face aux ruptures, à l’errance ou aux difficultés d’accès au logement?

Christine Mahy: Il faut reconnaître une chose: cette stratégie va plus loin que ce qui a été fait ces dernières années. Pour la première fois, elle établit clairement le lien entre sans-abrisme et logement. Mais ces constats ne suffisent pas: sans coordination ni moyens adéquats, ils resteront sans effet. Sa capacité à répondre aux besoins dépendra des moyens réellement mobilisés. Or, la fragmentation des politiques complique les choses: certaines mesures dépendent d’autres stratégies, notamment celle de lutte contre la pauvreté. Si celles-ci n’aboutissent pas, l’ensemble perd en cohérence et en efficacité. Le contexte budgétaire ajoute une difficulté supplémentaire. On attend davantage de coordination et de travail intersectoriel, alors même que les ressources diminuent. La prévention reste un point faible. Déjà insuffisante, elle pourrait encore être réduite, notamment dans l’aide à la jeunesse, où l’on tend à limiter l’action à l’éducatif, au détriment d’une approche plus globale. Pourtant, prévenir suppose d’agir sur l’ensemble de l’environnement: logement, mobilité, conditions de vie. Sur le terrain, les professionnels tentent de maintenir un accompagnement de qualité, mais se heurtent à des limites croissantes: manque de moyens, saturation, épuisement. Il devient de plus en plus fréquent de devoir interrompre des suivis faute de solutions, notamment en matière de logement. Or, la demande explose. Les services sociaux constatent que le logement est devenu la principale préoccupation, sans disposer de réponses suffisantes. Les priorités exprimées par les personnes concernées sont pourtant claires. D’abord, renforcer le logement public et social, avec des investissements progressifs, mais réels, alors qu’on observe aujourd’hui une tendance inverse. Dans ce contexte, il faut à la fois reconnaître les limites de la stratégie et s’appuyer sur ses points utiles pour avancer concrètement, tout en continuant à défendre des politiques plus ambitieuses.

Un parcours de sans-abrisme ne commence jamais dans la rue. Il débute bien en amont, dans des fragilités familiales, sociales ou personnelles. La prévention devrait donc être centrale, mais elle reste aujourd’hui très insuffisante. Dans l’aide à la jeunesse, il existe bien quelques initiatives d’accompagnement vers l’autonomie au moment des transitions. Cela représente environ 150 logements. Mais derrière ces chiffres, il faut voir la réalité: accompagner un jeune vers le logement demande du temps, parfois des mois. On ne peut pas simplement lui donner un toit sans construire avec lui un parcours.

Alain Thonon, directeur de l’AMO-CIAJ de Seraing

Alter Échos: Sur le terrain, percevez-vous déjà des effets de cette stratégie? Apporte-t-elle des changements concrets ou formalise-t-elle surtout des pratiques déjà existantes? Et surtout, comment décloisonner les différents secteurs afin d’atteindre réellement ses objectifs?

Arnaud Bilande: Nous avons lancé, il y a plusieurs années, une dynamique interfédérale qui réunit des acteurs du sans-abrisme, du logement et de la lutte contre la pauvreté. L’objectif est précisément de mieux se coordonner. C’est un travail exigeant, qui demande beaucoup de temps et de réunions, mais il répond à une nécessité évidente. Actuellement, nous travaillons notamment sur la réforme du paysage du logement. Ce qui se prépare est majeur: la création d’une agence de l’habitation censée simplifier le système, avec une organisation en pôles locaux, définis à partir des bassins de vie et des demandes en logement public. La question est de savoir comment ces nouvelles structures vont s’articuler avec les acteurs du sans-abrisme. Sur le terrain, ce travail de coordination existe, mais il se fait avec très peu de moyens. Et surtout, il peine à se traduire au niveau politique. Les différentes stratégies (lutte contre la pauvreté, sans-abrisme, logement…) manquent de cohérence et d’ambition globale. Dans ce contexte, il est difficile de voir comment une stratégie pourrait simplement être appliquée telle quelle. Il manque une vision claire, articulée autour d’objectifs, de moyens et d’actions cohérentes. Dès lors, le rôle des acteurs de terrain est aussi de redonner du sens, notamment en s’appuyant sur le droit au logement comme cadre de référence, et en gardant une lecture lucide de la situation.

Alter Échos: On sait combien il est difficile d’assurer des parcours de soins cohérents. Les sorties d’hôpital sans solution de logement en sont un exemple frappant, avec des conséquences bien connues sur le terrain. Dans ce contexte, comment améliorer la coordination entre les secteurs – santé, logement, accompagnement social – alors même que leurs logiques et leurs contraintes diffèrent?

Florence Simonis: C’est tout l’enjeu du travail en réseau. Dans les maisons médicales, les travailleurs sociaux ont précisément pour mission de faire le lien entre les différents acteurs, à partir des besoins de la personne. Il existe des outils, notamment informatiques, pour faciliter la coordination des soins. Mais, dans la pratique, rien ne remplace les contacts directs: un appel, une rencontre. C’est ainsi que, progressivement, on apprend à se connaître et à travailler ensemble. Cela reste toutefois très local et à petite échelle. C’est un point de départ utile, mais insuffisant. Ces échanges permettent néanmoins de mieux comprendre les réalités de chacun et d’identifier des problèmes communs. Par exemple, lorsqu’on constate que plusieurs situations similaires concernent un même ensemble de logements. Le principal frein reste le manque de temps et d’espaces de coordination au-delà du suivi individuel. Construire du travail collectif demande de l’énergie, et il faut souvent qu’un acteur prenne l’initiative pour réunir les partenaires et faire avancer les choses.

Le secteur est en tension: de nombreuses maisons médicales ont dû fermer leurs inscriptions, faute de moyens et de personnel. Le recrutement de médecins et d’infirmiers est difficile, comme ailleurs.

Florence Simonis, permanente politique sur les dossiers sociaux de la Fédération des maisons médicales

Alter Échos: Alain Thonon, le principal obstacle tient-il uniquement au manque de moyens, ou aussi à un déficit de coordination entre acteurs? Et, malgré ses limites, cette stratégie permet-elle au moins de mieux structurer les échanges entre des secteurs qui dialoguaient peu jusqu’ici?

Alain Thonon: Le problème, c’est à la fois le manque de moyens et le manque de temps. Il y a une volonté de travailler ensemble, mais cela ne suffit pas: il faut une impulsion pour structurer cette coopération, et aujourd’hui, on ne sait pas vraiment d’où elle viendra. Pour nuancer, je dirais qu’il y a eu des expériences très positives. En 2018, le nouveau décret de l’aide à la jeunesse a mis l’accent sur la prévention, avec la création des conseils de prévention. Ces instances réunissaient régulièrement des acteurs de différents secteurs autour des jeunes. Dans certains territoires, comme à Liège, cela a permis de construire de véritables réseaux. Des acteurs issus de la santé mentale, du sport, de la culture ou encore de l’ONE ont appris à travailler ensemble, à développer des projets communs et à créer une dynamique de collaboration réelle. Mais aujourd’hui, ces dispositifs sont menacés de suppression. C’est paradoxal, alors même que l’on insiste sur la nécessité de renforcer l’intersectorialité et la coordination. Cela dit, ces expériences laisseront des traces: des liens ont été créés, des habitudes de travail se sont installées, et certains projets continueront sans doute. Reste que les difficultés sont bien réelles. Le manque de moyens touche tous les secteurs, ce qui pousse parfois les acteurs à se replier sur leurs propres missions. À cela s’ajoutent la diminution des effectifs et la charge de travail, qui compliquent encore la coordination. On se retrouve donc face à une situation contrastée: des initiatives prometteuses, mais fragilisées, et un contexte global qui rend leur pérennité incertaine.

Alter Échos: Le passage à la majorité est un moment charnière, particulièrement pour les jeunes ayant des parcours fragiles. Dans le cadre de cette stratégie, avez-vous le sentiment que ce moment est suffisamment pris en compte? Ou bien reste-t-on dans une approche encore trop centrée sur les adultes, avec des réponses qui interviennent trop tard dans le parcours de ces jeunes?

Alain Thonon: Oui, les mesures arrivent trop tard. Pour un jeune, l’accès au logement social est presque impossible sans avoir d’abord traversé une période de grande vulnérabilité afin d’accumuler les points nécessaires. C’est un véritable non-sens. Par ailleurs, l’accompagnement proposé par l’aide sociale et les CPAS, malgré leurs contraintes, se révèle souvent inadapté. Le PIIS, censé être individualisé, l’est rarement en pratique: il ressemble davantage à une série d’étapes imposées qu’à un véritable parcours construit avec le jeune. Prenons un exemple concret: dans certains CPAS, on demande aux jeunes de prouver un certain nombre de jours de job étudiant. Or, cette exigence est déconnectée de leur réalité, puisqu’ils n’ont souvent pas accès à ces opportunités. Au final, les dispositifs actuels ne correspondent pas aux besoins des jeunes, en particulier à ceux qui, à ce moment de transition, se retrouvent en situation de grande précarité.

Alter Échos: Arnaud Bilande, selon vous, peut-on réellement améliorer l’accès au logement, en particulier pour les publics précarisés, sans aller vers une régulation plus forte du marché?

Arnaud Bilande: Non, clairement, on ne peut pas compter uniquement sur le marché privé. Par nature, il s’adapte à la demande, mais il trie aussi les publics et exclut les plus précaires. Sans régulation, il devient une véritable machine à exclure. On l’a vu dans des pays fortement dérégulés, comme l’Angleterre. En Wallonie, certaines protections existent encore, mais elles s’érodent progressivement. Dans un contexte de forte tension sur le marché, l’absence de régulation nous mène droit dans le mur. Par ailleurs, l’offre de logements diminue, notamment en matière de construction, et les crises à venir, notamment énergétiques, risquent d’aggraver la situation. On réagit souvent dans l’urgence, avec des mesures ponctuelles, sans jamais s’attaquer aux causes structurelles: la pénurie et la logique de rentabilité qui domine le marché. Sur le terrain, on observe une recherche de profit maximale. À Charleroi, par exemple, certains investisseurs achètent à bas prix et louent à des conditions dégradées, sachant que la demande est telle qu’ils trouveront toujours preneurs. Les locataires, eux, n’ont souvent pas le choix. S’ils se plaignent, ils sont remplacés. Dans ce contexte, la médiation ne suffit pas. Il s’agit aussi de rééquilibrer un rapport de force très défavorable aux locataires. Cela passe notamment par une organisation collective des locataires eux-mêmes. La question de l’insalubrité illustre bien le problème. Aujourd’hui, on constate les situations, on ferme parfois les logements, mais sans traiter le fond. Résultat: des bâtiments vides, et une pénurie qui s’aggrave. Le véritable enjeu, c’est donc la régulation: encadrer les loyers, mais aussi sanctionner réellement les pratiques abusives. Or, dans les faits, les sanctions sont quasi inexistantes, tant les procédures sont complexes. Les bailleurs le savent et en profitent. Sans régulation effective, incluant des contrôles et des sanctions, il est illusoire de penser que l’accès au logement s’améliorera pour les publics précarisés.

Il faut reconnaître une chose: cette stratégie va plus loin que ce qui a été fait ces dernières années. Pour la première fois, elle établit clairement le lien entre sans-abrisme et logement. Mais ces constats ne suffisent pas: sans coordination ni moyens adéquats, ils resteront sans effet. Sa capacité à répondre aux besoins dépendra des moyens réellement mobilisés. Or, la fragmentation des politiques complique les choses: certaines mesures dépendent d’autres stratégies, notamment celle de lutte contre la pauvreté.

Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté

Alter Échos: On évoquait à l’instant la question de la coordination entre secteurs, souvent difficile dans un contexte où chacun est déjà sous pression. Au niveau du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, qu’est-ce qui explique ces difficultés à travailler ensemble entre la santé, le logement, le social ou encore la jeunesse? Est-ce principalement une question de moyens, de temps, de personnel, ou bien le poids de l’urgence empêche-t-il toute réelle coordination?

Christine Mahy: Il faut reconnaître que le terrain n’a pas attendu: depuis des années, les acteurs développent des pratiques transversales. Des liens se sont créés entre la santé, le logement, le sans-abrisme, le social… Cette logique de décloisonnement n’est plus émergente, elle est déjà bien installée, portée à la fois par des contraintes et par une évolution des pratiques professionnelles. De plus en plus, les acteurs ne se limitent plus à leur champ strict. Ils ne se disent plus: «Je gère la rue» ou «Je gère le logement». Ils intègrent la globalité des parcours. Le principal blocage, à mes yeux, se situe plutôt du côté politique. Cette transversalité peine à être reconnue et soutenue, tant dans les moyens que dans les cadres réglementaires. Travailler ensemble reste souvent compliqué administrativement, ce qui oblige à contourner les règles plutôt qu’à s’appuyer sur elles. Cela dit, il faut aussi souligner que, dans les administrations, certains agents tentent d’ouvrir des espaces et de favoriser ces coopérations, malgré des cadres parfois rigides. Il y a donc aussi des alliances possibles à ce niveau. Mais globalement, le manque de cohérence vient surtout du politique. Les gouvernements eux-mêmes peinent à travailler de manière transversale. Les compétences sont éclatées, les responsabilités fragmentées, et les acteurs publics ne se parlent pas toujours efficacement, y compris au sein d’un même exécutif. Sur le terrain, bien sûr, il peut exister des tensions entre secteurs, des logiques de concurrence ou des craintes liées aux financements. Mais ces obstacles sont de plus en plus dépassés par la réalité des besoins. Face à des situations complexes, les acteurs sont poussés à collaborer, et cela donne lieu à des projets concrets où les frontières institutionnelles s’effacent. Aujourd’hui, il me semble essentiel d’adopter une logique de complémentarité plutôt qu’une opposition entre approches, afin de garantir des droits, de permettre un accès durable au logement et de reconnaître pleinement la place des personnes dans la société. On ne pourra pas rééquilibrer durablement les choses sans travailler aussi sur une plus grande justice fiscale. La question fiscale, longtemps peu accessible dans le débat public, est aujourd’hui davantage discutée. C’est une opportunité: il faut soutenir ces dynamiques et renforcer les mobilisations sur cet enjeu. L’objectif n’est pas de tout miser là-dessus, mais de ne pas négliger ce levier. Sinon, on multiplie des mesures utiles, mais limitées, qui ne changent pas fondamentalement le système. Pour autant, il ne s’agit pas de sombrer dans le pessimisme. Il existe des dynamiques positives, des initiatives, de l’énergie sur le terrain. Mais cela suppose de se rassembler autour d’une vision commune et d’éviter de se diviser sur des différences secondaires. Face à des enjeux aussi lourds, la convergence des acteurs est indispensable.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste

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