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Regard critique · Justice sociale

Flashback

L’épopée des femmes-machines

En 1966, à Herstal, quelque 3.000 ouvrières de la Fabrique nationale d’armes (FN), surnommées les «femmes-machines», lancent une grève historique de douze semaines. Le mot d’ordre: «À travail égal, salaire égal». Ce mouvement spontané, appuyé sur le principe de l’article 119 du traité de Rome de 1957, marque un tournant dans la lutte pour l’égalité salariale en Belgique et en Europe.

(c) Collectie / Archief : Fotocollectie Anefo

À Herstal, on vit alors au rythme de la FN, la grande fabrique d’armes (mais pas que à cette époque) où les femmes occupent des postes d’ouvrières spécialisées, peu qualifiées sur le papier, mais indispensables à la chaîne. Le mouvement va prendre racine dans ce quotidien marqué par la pénibilité et l’injustice. À la FN, les femmes restent cantonnées aux plus bas échelons. Le travail est dur, les cadences infernales allant jusqu’à 10 tonnes de limaille transportées par jour. Dans les ateliers, ces ouvrières, surnommées les «femmes-machines», enchaînent plusieurs machines, subissent le bruit, la chaleur et les produits toxiques. L’huile imprègne les corps et les vêtements. 

Leur salaire horaire oscille entre 25 et 36 francs, contre 32 à 44 francs pour un manœuvre masculin. Affectée au polissage, Josette Franckson, qui a à peine 20 ans à l’époque, travaille dans ces conditions éprouvantes. Elle se souvient encore d’un emploi «très dur», «très sale», avec une surveillance permanente, des pauses réduites au minimum, des vêtements couverts de graisse et des odeurs d’huile qui suivaient les femmes jusque dans le tram. «On n’avait rien pour se laver… Les gens s’éloignaient de nous. On était comme des pestiférées.» Et pour cela, elles sont moins payées que les hommes. «On s’est rendu compte qu’un petit balayeur gagnait plus que nous, qui étions aux machines. C’est là qu’on s’est dit: ça suffit», poursuit Josette. La grève naît donc de cette accumulation d’injustices vécues dans le corps, les mains, la fatigue et les fins de mois.

Le mythe du salaire d’appoint

Cantonnées aux catégories les plus basses, sans accès aux formations ni aux promotions, ces ouvrières contestent un système discriminatoire justifié par un prétendu «salaire d’appoint». Le travail féminin est alors considéré comme secondaire, donc légitimement moins rémunéré. «Le système salarial ne se contente pas de refléter une inégalité, il l’organise, rappelle l’historienne Marie-Thérèse Coenen1. Même lorsque les femmes occupent des postes essentiels, elles restent cantonnées aux catégories les plus basses, sans accès réel à la promotion. Elles produisent, mais ne sont pas reconnues comme des travailleuses à part entière.» Pourtant, la réalité est tout autre: les femmes travaillent dur à l’usine, tout en assumant la charge familiale à la maison. «Travailleuses, mères de famille, deux raisons de nous faire entendre» sera d’ailleurs l’un des mots d’ordre de la grève.

Par leur action, «les grévistes opèrent une rupture dans la vision traditionnelle du travail féminin telle que véhiculée par le mouvement ouvrier. Elles revendiquent non seulement un principe, mais également un droit au travail et à un salaire égal», constate encore Marie-Thérèse Coenen. 

(c) Collectie/Archief: Fotocollectie Anefo

La colère monte progressivement. Dès le 8 novembre 1965, les négociations nationales sur l’égalité salariale stagnent. À la FN, les feuilles de paie sans augmentation cristallisent les tensions. «Les augmentations salariales dépendent de la direction et de la négociation avec les syndicats. Elle considère que le salaire moyen horaire féminin payé par l’usine est plus élevé que la moyenne des salaires féminins de la construction métallique et qu’elle n’est pas concernée par le mécanisme d’augmentation, dit de rattrapage», indique l’historienne. Le 9 février 1966, Germaine Martens, dite «la petite Germaine», ouvrière communiste de 59 ans ayant perdu des doigts dans un accident de machine, traverse l’atelier, un balai orné d’un chiffon rouge à la main, et lance: «Ça a assez duré!» Le premier débrayage au service polissage est suivi de promesses d’intercéder de la part des délégués FGTB et CSC, et les femmes reprennent le travail.

Le 16 février 1966, tout bascule pourtant. Après la reconduction d’une convention salariale qui ignore la revendication d’égalité, 3.000 travailleuses cessent le travail et quittent l’usine en cortège, inaugurant alors l’une des plus longues grèves ouvrières féminines de l’Europe d’après-guerre. Les ouvrières descendent les rues d’Herstal en brandissant sur des draps peints à la main un mot d’ordre: «À travail égal, salaire égal». Il s’agit en réalité de l’article 119 du traité de Rome qui impose l’égalité salariale, mais qui reste dans les faits lettre morte.

Le 16 février 1966, tout bascule pourtant. Après la reconduction d’une convention salariale qui ignore la revendication d’égalité, 3.000 travailleuses cessent le travail et quittent l’usine en cortège, inaugurant alors l’une des plus longues grèves ouvrières féminines de l’Europe d’après-guerre.

Le mouvement est rapide, massif, presque instinctif: «En une heure, tout le monde était en arrêt», se souvient Josette Franckson. La scène la frappe encore, soixante ans plus tard, parce qu’elle semble à la fois évidente et inattendue. Évidente, parce que l’injustice dure depuis des années. Inattendue, parce que ces femmes, qu’on imagine discrètes, s’imposent soudain dans l’espace public. Leur colère ne naît pas seulement d’un principe, mais d’un quotidien éprouvant.

(c) Collectie/Archief: Fotocollectie Anefo

Au départ, les hommes sont surpris, parfois sceptiques, mais ils finissent par comprendre et soutenir cette mobilisation féminine spontanée, mais inévitable: «On se disait que ça n’aboutirait pas. Finalement, on les a comprises et on les a soutenues», raconte Augusto qui travaille alors à la FN comme régleur. Marié à Josette depuis quelques mois, il vit la grève aux premières loges. Aujourd’hui encore, il reconnaît l’injustice qui touchait les ouvrières: «Les femmes travaillaient plus que nous… Elles avaient raison de se révolter.»

Une «grève de ménagères»

La grève s’organise, notamment à La Ruche, un ancien cinéma devenu depuis un centre administratif communal, où Germaine Martens galvanise la foule: «Je travaille depuis 1925. Jusqu’à mon dernier souffle, je me battrai! Sans les femmes, les hommes seront vite au chômage!» Les ouvrières de la FN se réunissent, discutent, décident collectivement: «Chacune y allait de son idée», évoque Josette. Elles imposent aussi leur place dans les syndicats, jusque-là dominés par les hommes. 

(c) Collectie/Archief: Fotocollectie Anefo

Dès les premiers jours du mouvement, la revendication est claire: obtenir une augmentation de 5 francs de l’heure pour aligner le salaire minimum féminin sur celui des hommes. Mais la FN refuse de négocier tant que l’accord sectoriel n’est pas finalisé. Les jours passent, puis les semaines. Une forte solidarité se met en place: des colis alimentaires sont distribués, des soutiens arrivent de toute la Belgique et même de l’étranger. Les caisses de grève, alimentées par des collectes, permettent de tenir douze semaines. «On s’est vraiment serré les coudes», se rappelle Josette.

La presse observe d’abord ce mouvement avec curiosité, voire condescendance. Le Soir souligne le caractère inédit de cette «grève de ménagères» qui invoque le traité de Rome pour réclamer une augmentation. Le Peuple, journal socialiste, insiste sur la modernité de cette lutte, et Le Drapeau rouge, quotidien communiste, salue la «révolte exemplaire des ouvrières d’Herstal». Très vite, la grève inquiète pourtant: elle est débattue à la Chambre, commentée dans la presse internationale, et d’autres ouvrières de la région liégeoise se mettent à leur tour en grève sur la même revendication.

Dès les premiers jours du mouvement, la revendication est claire: obtenir une augmentation de 5 francs de l’heure pour aligner le salaire minimum féminin sur celui des hommes.

La grève déborde alors le périmètre de l’usine. Les premières femmes défilant dans la petite ville industrielle laissent place à de vastes cortèges qui traversent Liège. Le 25 avril, une grande manifestation rassemble plus de 5.000 personnes au cœur de la Cité ardente. Des délégations venues d’autres entreprises, du reste du pays, des Pays-Bas ou de France témoignent d’un soutien qui dépasse largement la seule FN.

(c) Collectie/Archief: Fotocollectie Anefo

La force du mouvement tient à sa dimension doublement transgressive: des femmes, souvent mères de famille, osent défier à la fois leur employeur et l’ordre patriarcal qui les cantonne jusqu’alors au silence. Si la revendication est initialement financière, elle devient rapidement «beaucoup plus large et multiforme, touchant à l’égalité salariale, au rapport des sexes, à la hiérarchisation des organes de revendication et de négociation», analyse l’historienne Florence Loriaux2.

Sur le terrain, pourtant, les grévistes font face à une forte pression sociale. Florence Loriaux insiste sur cet aspect souvent atténué dans les récits: la grève ne fait pas consensus. L’histoire officielle tend parfois à lisser la violence des oppositions rencontrées, notamment de la part d’autres femmes. «Cela fait oublier les cris de certains manifestants devant ‘La Ruche’ invectivant les grévistes, les traitant de salopes et en leur enjoignant de retourner s’occuper de la soupe et de leur ménage.» 

(c) Collectie/Archief: Fotocollectie Anefo

Toutefois, à mesure que la grève dure, le ton change, notamment dans la presse. Les premiers reportages pittoresques laissent place à des analyses sur la «question féminine» comme on dit à l’époque et l’intégration des femmes dans l’industrie. Les journaux soulignent que cette lutte révèle les contradictions d’un système qui proclame l’égalité, mais organise la discrimination.

«Ce n’était qu’un début»

Les négociations s’étirent pendant douze semaines, entre réunions d’entreprise, interventions de conciliateurs et pressions politiques. Le 4 mai 1966, un protocole est finalement conclu: il prévoit une augmentation de 2 francs de l’heure dès la reprise et de 0,75 franc à partir du 1er janvier 1967, ainsi que la création d’une commission pour l’égalité salariale. Le vote secret à La Ruche, le 5 mai, donne 1.320 voix pour contre 205 contre.

Les femmes n’obtiennent pas les 5 francs réclamés, mais elles forcent la FN à reconnaître le problème et à céder sur un point essentiel: le salaire féminin ne peut plus être pensé comme un simple salaire d’appoint. Les journaux titrent prudemment sur un «pas vers l’égalité» et une «victoire partielle». «C’est vrai, on n’a pas eu ce qu’on voulait», admet Josette. Mais quelque chose a changé. «Les femmes ont imposé une négociation là où on ne voulait pas en voir.» Pour l’ancienne ouvrière, c’est là l’essentiel: la grève installe durablement la question de l’égalité salariale dans le débat public. 

(c) Collectie/Archief: Fotocollectie Anefo

Le lendemain de la reprise, Josette retrouve sa place à la FN. La vie semble revenir à la normale, mais rien n’est tout à fait comme avant. Elle sait que tout n’est pas réglé, mais elle se dit qu’une fois, au moins, les femmes auront fait reculer la fatalité, l’injustice. «Après la grève, on s’est mises à parler, à se parler… On n’avait plus peur car on savait désormais que, quand les femmes se lancent, elles se lancent vraiment», résume Josette. Pour elle, la grève de 1966 ne clôt rien. «Ce n’était qu’un début.»

Le 4 mai 1966, un protocole est finalement conclu: il prévoit une augmentation de 2 francs de l’heure dès la reprise et de 0,75 franc à partir du 1er janvier 1967, ainsi que la création d’une commission pour l’égalité salariale.

Soixante ans plus tard, Josette continue de témoigner. «Je suis encore là, et tant que je le pourrai, je le ferai…» Car le constat de 1966 demeure: «À travail égal, salaire égal… on n’y est toujours pas.» Des années plus tard, l’héritage de cette grève est profond. Au-delà du conflit social, «le récit de cet événement constitue en quelque sorte une chanson de geste contemporaine qu’on se raconte encore dans le bassin liégeois», note l’historienne Florence Loriaux. Le terme «femmes-machines», autrefois subi, devient peu à peu revendiqué. L’historienne parle d’ailleurs d’un basculement: «Les ouvrières passent de la honte à une forme de fierté collective. Elles se reconnaissent comme un groupe.»

Pour Florence Loriaux, si les conditions de travail les plus pénibles ont pu s’atténuer, le cœur du problème demeure. «Les raisons de la persistance du mythe sont que les circonstances qui avaient déclenché ce mouvement de protestation n’ont pas disparu et que le problème de l’inégalité salariale persiste même si le contexte économique, social, politique ou culturel a quant à lui profondément changé. La question de l’égalité salariale reste posée.» 

1 Marie-Thérèse Coenen, La grève des ouvrières de la FN de 1966 a-t-elle quelque chose à nous dire aujourd’hui ?, CARHOP, 2016

2 Florence Loriaux, Quand les femmes de la FN entrent dans la légende : construction et mythes d’un combat, CARHOP, 2016

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste

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