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Santé

Dans les maisons de repos, le mal-être sous ordonnance

53,5 % des résidents en maison de repos reçoivent des antidépresseurs. Pas forcément parce qu’ils sont dépressifs, mais parce que le système n’a pas prévu d’alternative. Derrière ce chiffre se cache un angle mort structurel mis en lumière par le Conseil Supérieur de la Santé (CSS): la santé mentale des aînés vivant en maison de repos reste le grand impensé du secteur.

Julie Nicosia 05-10-2026 Alter Échos n° 531
(c) MChromatique, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons

«Albert, arrête, t’as toute la vie devant toi!» Albert a 92 ans, pleure et dit qu’il a peur de mourir. Cette scène, Stéphane Adam, professeur de psychologie de la sénescence à l’ULiège, la raconte en formation. Elle illustre, dit-il, la façon dont l’institution évacue la détresse au lieu de l’entendre. Minimiser la souffrance, c’est ainsi l’amplifier, pas la résoudre.

Le paradoxe est là: en Belgique, plus on vieillit, plus on va bien. Sciensano le confirme: la prévalence des troubles anxio-dépressifs chez les plus de 65 ans vivant à domicile n’est que de 8 à 9% Pourtant, pour les personnes âgées qui vont entrer en maison de repos, la médicalisation commence souvent bien en amont. Une étude des Mutualités libres montre qu’à l’approche de cette transition difficile, les chiffres s’envolent: six mois avant l’admission, 43,9% de ces futurs résidents consomment déjà des antidépresseurs et 27% des antipsychotiques. Quelques mois après l’admission, cette part grimpe encore pour atteindre 47,2% pour les antidépresseurs et 28,2% pour les antipsychotiques. Enfin, au fil des ans, la surmédication s’installe durablement: sur l’ensemble du secteur, plus d’un résident sur deux (53,5%) reçoit des antidépresseurs – souvent de manière chronique – et un tiers (32,8%) consomme des antipsychotiques, dont deux tiers à long terme. C’est cette inadéquation que le Conseil supérieur de la santé (CSS) pointe dans son avis de mai 2026: le fossé n’a jamais été aussi grand entre la complexité des besoins psychosociaux des résidents et un système de soins encore calqué sur le modèle biomédical. Le CSS ne critique pas seulement la surmédication, il insiste sur l’isolement, le manque de lien avec les familles et l’absence de professionnels de la santé mentale dans ces lieux de soins.

Sur l’ensemble du secteur, plus d’un résident sur deux (53,5%) reçoit des antidépresseurs – souvent de manière chronique – et un tiers (32,8%) consomment des antipsychotiques, dont deux tiers à long terme.

La pilule plutôt que la parole

En Wallonie, les normes imposent, pour 30 résidents, 5 ETP d’infirmiers, 5,2 d’aides-soignants, 1 kiné et seulement 0,1 de personnel de «réactivation»[1]. «On engage 100% de soignants et moins de 1% de professionnels de la santé mentale, alors que cela représente 50% des besoins», déplore Stéphane Adam. Pour lui, la solution ne réside pas dans l’ajout de budgets, mais dans une réorganisation structurelle: remplacer certains postes d’infirmiers par des éducateurs ou des psychologues, comme dans le secteur du handicap. «Dire qu’on enlève des soignants pour les remplacer par d’autres métiers est difficile, mais c’est la seule solution viable à long terme», affirme-t-il. Actuellement, aucune loi n’impose de psychologue en maison de repos en Belgique.

Ce vide est comblé par des médicaments jamais testés cliniquement sur les aînés. L’expert alerte sur des effets secondaires dévastateurs: «Sous antidépresseur, une personne âgée a un risque accentué de chuter et un risque décuplé de développer Alzheimer dans les mois et années qui suivent.»

 

«On engage 100% de soignants et moins de 1% de professionnels de la santé mentale, alors que cela représente 50% des besoins.» Stéphane Adam, professeur de psychologie de la sénescence à l’ULiège

Le changement culturel doit être systémique

La raison de cette surmédication? Une culture de soins qui ne laisse que peu de place à la parole. Selon Stéphane Adam, quand une direction veut engager un psychologue, on lui rétorque: «Qu’est-ce qu’il vient faire là? Il faut des gens qui mettent les mains dans le cambouis», sous-entendant faire des toilettes et nettoyer. Une étude mesurant le temps de parole montre que les soignants ne consacrent que 10,7% de leur journée à s’adresser aux résidents, pour des échanges surtout fonctionnels[2]. Le relationnel est exclu, reflet d’une formation où 95% du cursus porte sur la technique et les procédures alors que la communication (avec la hiérarchie, les collègues ou les familles) occupe près de 80% de leur journée de travail. Sans base en psychologie du vieillissement, le personnel agit par instinct: «Vous allez formaliser des choses opposées à ce qu’il faut faire parce que vous agissez par intuition», résume le professeur de l’ULiège.

Sur le terrain wallon, l’élan est pourtant réel. Près de 100 maisons de repos ont déjà adopté le modèle relationnel Tubbe, axé sur la gestion horizontale, alors que d’autres, comme Les Jardins de Scailmont, misent sur la méthode Montessori. De plus, l’Agence pour une vie de qualité (AVIQ) et le Fonds social européen soutiennent sept projets pilotes de «psychologue coordinateur», avec de premiers résultats très encourageants. Mais si les initiatives fleurissent, les normes légales de financement n’ont pas (encore) bougé. Ce statu quo maintient le fossé avec les recommandations du Conseil supérieur de la santé, qui préconise l’intégration de 0,5 ETP de psychologue pour 60 résidents – soit cinq fois plus que les obligations actuelles.

À Bruxelles, la dynamique a commencé à changer. Depuis septembre 2024, une réforme lancée par le ministre bruxellois de la Santé de l’époque, Alain Maron (Écolo), et pilotée par Iriscare a modifié les normes d’agrément des MRS pour les orienter vers le bien-être des résidents plutôt que le seul soin physique – avec 18 millions d’euros supplémentaires par an pour renforcer les équipes paramédicales. Le programme It takes a village, lancé avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin, accompagne les établissements dans ce changement de culture, notamment via les approches Tubbe et Montessori. Ce virage réglementaire et obligatoire contraste fortement avec la situation en Wallonie, où la transition du modèle gériatrique repose encore uniquement sur le volontariat et des appels à projets.

À Bruxelles, la dynamique a commencé à changer. Depuis septembre 2024, une réforme lancée par le ministre bruxellois de la Santé de l’époque, Alain Maron (Écolo), et pilotée par Iriscare a modifié les normes d’agrément des MRS pour les orienter vers le bien-être des résidents plutôt que le seul soin physique – avec 18 millions d’euros supplémentaires par an pour renforcer les équipes paramédicales.

La vie en premier

Des initiatives en Belgique voient le jour, d’autres bousculent carrément le secteur. Comme à Berchem-Sainte-Agathe où la MRS publique Val des Fleurs incarne ce que pourrait être un autre modèle. Dirigée par Françoise Nyembo Mayundo, ancienne infirmière, cette structure de 120 lits a opéré un virage radical: 70% d’accompagnement, 30% de soins qualifiés. «Nous ne sommes pas là pour soigner en priorité. Nous sommes là pour accompagner l’habitant», pose-t-elle d’emblée.

La philosophie se traduit jusque dans l’organisation du travail. Le matin, tous les professionnels – kiné, infirmière, aide-soignant – forment une seule équipe d’accompagnants. Si un résident attend qu’on lui boutonne sa chemise et que le kiné est disponible pour faire son soin, c’est le kiné qui s’en charge. Deux questions guident chaque geste: «Est-ce que je suis capable de le faire? Est-ce que la loi m’autorise à le faire?» Si oui, on s’exécute – y compris pour essuyer une flaque d’eau dans le couloir, ce que la directrice fait elle-même.

C’est dans ce terreau qu’a été introduite la méthode Montessori[3] afin de préserver l’autonomie des résidents. Ils se servent à la fontaine, dressent la table, et siègent au «Comité Menu» [4] mensuel avec le chef et la diététicienne, aux côtés d’usagers externes. Des rencontres intergénérationnelles s’organisent avec les plaines de jeux voisines. Le personnel parraine deux à quatre résidents pour assurer un lien continu avec les familles. Une salle Snoezelen, décorée de verdure ardennaise à la demande des habitants, propose matelas à eau, jeux de lumière et massages individuels sur demande pour activer les cinq sens. Val des Fleurs n’enregistre aucune surmédication, d’après la direction, avec pour conséquence: «Quand l’asbl Senior Montessori est venue, elle a dit: ‘Waouh, il y a de la vie ici’. C’est parce qu’on a mis la vie en premier», sourit la directrice. Enfin, la fin de vie est accompagnée par une équipe interne en collaboration avec Brusano. «Chaque mort doit être belle. C’est notre satisfaction», confie-t-elle.

Des maisons, pas des établissements

Mais le Val des Fleurs se sait chanceux – et lucide. Douze paramédicaux pour 120 résidents, dont un psychologue: un ratio rendu possible par le CPAS de Berchem-Sainte-Agathe. «Les maisons de repos CPAS ont plus de moyens que les privées, c’est un avantage […] Ici, la maison de repos fait partie des priorités du CPAS», confie la directrice. Une réalité éloignée du reste du secteur, notamment des MRS privées commerciales, qui détiennent 62% des lits à Bruxelles et ne disposent pas toujours des mêmes marges de manœuvre.

Mais au-delà des budgets, l’autre défi quotidien se joue avec les familles, habituées à une prise en soins passive. Ce réflexe protecteur peut aussi s’expliquer par les montants facturés, qui transforment parfois les proches en clients exigeants. À Bruxelles, Iriscare révèle un coût moyen de 87,12 €/jour dans le privé commercial (environ 2.613 €/mois) et de 59,46 € dans le public (1.784 €) – contre 1.785 € en Wallonie, un tarif déjà impayable pour 51% des appelants de Senoah. Face à ces sacrifices financiers, l’autonomie stimulée est parfois assimilée à de la négligence. «Quand la famille arrive et qu’il n’y a pas d’eau dans la chambre, elle rouspète: ‘Maman n’a pas de bouteille, ce n’est plus à elle de faire ça, le personnel est là pour ça’», raconte Françoise Nyembo Mayundo. Certains peuvent s’insurger: «Et le personnel, il fait quoi?» Pourtant, ces proches se réjouissent aussi de voir leur parent s’épanouir dans une maison animée.

Au-delà des résistances, c’est l’essence même de l’institution qu’il s’agit de bousculer. Un changement de culture que Stéphane Adam sait lent à s’imposer. Le chemin est long, et même le nom trahit le problème: «Maison de repos et de soins» – MRS: le soin est dans l’appellation avant d’être dans les pratiques. Le chercheur y voit un «tue-l’amour». En Suède et au Danemark, ces structures s’appellent simplement des «maisons». Pas des établissements. Pas des centres. Des maisons.

[1] Historiquement, les normes de financement de soins en maison de repos (MRS) dépendaient de l’INAMI (niveau fédéral). Depuis la 6e réforme de l’État, cette compétence a été transférée aux entités fédérées. Depuis le 1er janvier 2019, ce sont les Régions qui gèrent et appliquent ces enveloppes financières et les normes d’agrément, via Iriscare à Bruxelles et l’AVIQ en Wallonie.

[2] Laura L. Joosse, «Sound levels in nursing homes», Journal of Gerontological Nursing, vol. 37, n° 8, août 2011, p. 30-35.

[3] Lire à ce sujet: Emilie Pommereau, La méthode Montessori pour mieux vieillir, Alter Échos n° 505, septembre 2022.

[4] Dans la vie quotidienne en maison de repos, l’alimentation et la gestion du linge sont historiquement les premières sources d’insatisfaction ou de plaintes exprimées par les résidents auprès des directions. Les associer à l’élaboration des menus est donc un levier d’autonomie majeur.

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