Alter Échos: Comment éviter que le durcissement des conditions de chômage ne provoque un simple transfert de charges vers les CPAS, transformant la Région en gestionnaire de la pauvreté plutôt qu’en créatrice d’emplois?
Pierre-Yves Jeholet: Le risque, en effet, serait un simple basculement automatique vers l’aide sociale. C’est précisément le scénario que nous refusons. J’agis là où la Région est pleinement compétente: l’emploi et la formation.
Toutes les réformes que je mène vont dans la même direction: créer une logique de parcours, renforcer l’accompagnement avec une attention particulière pour celles et ceux qui sont les plus éloignés du marché du travail, créer de vraies opportunités d’insertion, clarifier les rôles des différents opérateurs.
Le revenu d’intégration sociale doit rester un filet de sécurité, pas un substitut durable aux allocations de chômage. L’objectif n’est pas d’engendrer plus de pauvreté, mais au contraire de créer de la richesse sociale, en permettant aux personnes de retrouver une autonomie par le travail. La réforme du Forem – qui reste l’acteur central de l’accompagnement vers l’emploi et la formation – permet de limiter la pression sur les CPAS: l’accompagnement est aujourd’hui plus rapide dès l’inscription, plus personnalisé grâce à un suivi structuré, et aussi plus exigeant, afin que l’inactivité ne s’installe pas sans perspective. Agir plus tôt et plus vite est à la fois plus juste et plus efficace.
Toutes les réformes que je mène vont dans la même direction: créer une logique de parcours, renforcer l’accompagnement avec une attention particulière pour celles et ceux qui sont les plus éloignés du marché du travail, créer de vraies opportunités d’insertion, clarifier les rôles des différents opérateurs.
Enfin, les rôles des différents opérateurs ont été clarifiés et articulés pour aller vers un parcours coordonné, avec des objectifs partagés. Les points de contact uniques ont été conçus précisément pour cela: éviter les ruptures de suivi, les renvois de guichet en guichet et l’enlisement dans l’inactivité de longue durée. Le chercheur d’emploi trouve désormais, en un seul lieu, information, services, accompagnement et orientation vers la formation ou l’emploi.
Ce n’est pas une politique de renoncement: c’est une politique d’émancipation.
AÉ: Vous passez de plus de 300 structures locales à 43 points de contact uniques. Pour un demandeur d’emploi en difficulté de mobilité, notamment en milieu rural, n’est-ce pas une barrière physique supplémentaire qui s’ajoute à la barrière sociale?
P-YJ: Non. Et c’est même l’un des problèmes que cette réforme corrige.
Les plus de 300 structures existantes étaient, pour beaucoup, ouvertes de manière intermittente, seulement quelques demi‑journées par semaine, même parfois moins, avec une présence limitée et un accompagnement fragmenté. Certaines étaient même déjà fermées en raison de locaux insalubres ou d’un personnel insuffisant, pour des raisons diverses: congé, maladie de longue durée.
Les points de contact uniques ont été conçus pour offrir un lieu clairement identifié où le chercheur d’emploi trouve, en un seul endroit, information, accompagnement personnalisé et orientation vers les bons acteurs. Cette réforme a été concertée avec les acteurs de terrain (CPAS, CISP, ALE Forem…), dans une logique pleinement partenariale.
Le choix des implantations repose sur des critères objectifs, dont l’accessibilité, la couverture territoriale réelle et la capacité à offrir un service complet et de qualité. Les chercheurs d’emploi déjà accompagnés ne seront pas laissés seuls, chaque transition sera préparée avec leur conseiller, y compris sur la question de la mobilité.
Ce n’est donc pas une barrière supplémentaire. C’est le passage d’une proximité théorique et morcelée à une proximité réelle, lisible et efficace, particulièrement pour celles et ceux qui en ont le plus besoin.
AÉ: Les centres d’insertion (CISP) et les missions régionales pour l’emploi (MIRE) vont être intégrés dans ces 43 points de contact. Comment allez-vous garantir qu’ils gardent leur autonomie pédagogique et qu’ils ne deviennent pas de simples exécutants des directives du Forem?
P-YJ: Je le dis sans détour: c’est faux. Les CISP et les MIRE ne sont pas absorbés.
Les points de contact uniques reposent sur une dynamique partenariale. L’objectif est simple et j’espère qu’il est partagé de tous: remettre le chercheur d’emploi au centre, organiser les réponses autour de lui, plutôt qu’autour des structures et tout faire pour le remettre sur le chemin vers l’emploi.
L’intégration peut prendre des formes très différentes: présence permanente, permanences ciblées, séances d’information, activités collectives… Et la prise en charge elle‑même est flexible.
Dans certains cas, elle se fera entièrement sur place – par exemple pour un coaching MIRE. Dans d’autres, le point de contact jouera un rôle de relais ou d’orientation, avant une formation organisée dans les locaux d’un CISP.
Ce que nous organisons, ce n’est pas une absorption. C’est une coordination intelligente, respectueuse des rôles et de la valeur ajoutée de chacun.
AÉ: Dans plusieurs de vos interventions, vous avez évoqué l’obligation de formation ou de service pour les jeunes sans emploi. La contrainte est-elle vraiment le meilleur levier pour remobiliser une jeunesse qui se sent déjà délaissée par les institutions? Cela fait 15 ou 20 ans que l’on parle de ces fameux NEET (NDLR: Not in Education, Employment, or Training, ou, en français, ni en études, ni en emploi, ni en formation) et que personne n’arrive vraiment à les accrocher. Vous pensez vraiment qu’une obligation de formation ou de service va changer quelque chose?
P-YJ: Je veux rompre avec vingt ans d’échec collectif vis-à-vis de ces jeunes, car l’inactivité ne peut être ni une fatalité ni une finalité.
Ces jeunes doivent bénéficier d’un accompagnement, de solutions concrètes et de perspectives. La contrainte, prise comme seul levier, ne sert à rien, nous sommes d’accord. Mais laisser un jeune sans aucune obligation pendant des années, ce n’est pas l’aider, c’est l’abandonner. Un accompagnement plus rapide et dynamique, plus personnalisé, avec des exigences claires. Non pas pour stigmatiser, mais pour éviter tout décrochage sociétal. C’est précisément le sens de la réforme du Forem.
Je veux rompre avec vingt ans d’échec collectif vis-à-vis de ces jeunes, car l’inactivité ne peut être ni une fatalité ni une finalité.
Parmi les différents dispositifs, le projet Coup de Boost a, depuis 2021, permis d’accompagner près de 1.876 jeunes en proposant des actions combinant remobilisation, ateliers pratiques et suivi individuel. Cela restant peu, à partir de mai 2026, le Forem lancera deux appels à projets: le premier, relatif au jobcoaching, portera sur le déploiement d’actions d’accompagnement intensif et de courte durée. Le second, consacré au mentorat, visera la mise en place d’un accompagnement individualisé vers l’emploi, fondé sur une relation interpersonnelle mentor/jeune chercheur d’emploi.
L’obligation, la responsabilisation, n’est donc pas une sanction, mais un cadre clair pour remettre ces jeunes en mouvement et leur donner, enfin, une vraie chance d’émancipation par la formation ou le travail.
AÉ: Vous évoquez une logique de parcours et des formations basées sur les besoins des entreprises. Ce sont des pistes qui sont explorées par chaque gouvernement depuis 15 ou 20 ans. Que comptez-vous faire de plus ou «mieux» que les précédents?
P-YJ: Je vais vous citer un exemple pour vous montrer cette différence. Avec le Forem, AKT (NDLR: l’organisation des employeurs privés de Wallonie) et l’UCM, une enquête a été menée auprès de 72.000 entreprises wallonnes. Les résultats ont montré que près d’un tiers d’entre elles envisagent de renforcer leurs effectifs et prévoient plus de 88.000 recrutements en 2026.
Le Forem a recontacté ces entreprises et lancé 957 actions concrètes: conseil en recrutement, analyse des besoins, mise en relation avec des chercheurs d’emploi, plans d’action personnalisés. En 2026, 83 événements de recrutement sont déjà programmés sur l’ensemble du territoire.
AÉ: Vous ciblez les métiers en pénurie, mais ceux-ci souffrent souvent de conditions de travail dégradées. Au-delà de la formation, quelle pression comptez-vous exercer sur les fédérations patronales pour revaloriser les salaires et la stabilité des contrats?
P-YJ: Il faut d’abord rappeler une réalité institutionnelle: la Wallonie ne fixe ni les salaires ni les conventions collectives qui relèvent du dialogue social entre partenaires sociaux, au niveau sectoriel et fédéral.
En parallèle, la Région utilise ses leviers: former là où il y a de l’emploi, accompagner plus intensivement, et surtout conditionner les aides publiques à des engagements plus stables. C’est ainsi que l’on agit, de façon concrète, sur la qualité de l’emploi.
Les aides à l’embauche ont été profondément réformées en ce sens. L’incitant Job+ est mieux ciblé et encadré: il exige une occupation minimale de travail de trois mois, assortie d’un suivi dans le temps. Ce mécanisme vise à limiter les parcours précaires et à responsabiliser les employeurs bénéficiaires de fonds publics. Les aides régionales sont un levier, pas une rente. Elles doivent servir à créer de l’emploi durable, pas à compenser indéfiniment des modèles économiques reposant sur la précarité. Le saupoudrage et les effets d’aubaine, c’est terminé.
AÉ: Sur les titres-services, en particulier: les travailleuses ont obtenu il y a un an une augmentation de 0,77 euro brut par heure, ce qui est une avancée. De l’autre côté, la CSC a récemment dénoncé les conditions de travail de ces mêmes travailleuses, notamment en termes d’exposition à des produits dangereux. Comment analysez-vous l’évolution de ce secteur? La Wallonie maintient pour l’instant la déductibilité fiscale des TS, contrairement à Bruxelles ou la Flandre. Jusqu’à quand?
P-YJ: S’agissant du dispositif titres-services, une évaluation approfondie est en cours. Il serait prématuré d’en tirer des conclusions, mais une chose est claire: la pérennité du système devra tenir compte à la fois des travailleuses, des entreprises, des usagers et de la soutenabilité budgétaire. Concernant les conditions de travail, les interpellations syndicales sont connues. Une revalorisation salariale de 0,77 euro brut/heure a récemment été obtenue, ce qui constitue une avancée. Les questions liées à la santé, à la sécurité et à l’exposition aux produits dangereux relèvent toutefois prioritairement du dialogue social et des normes en vigueur. Enfin, même si la déductibilité fiscale est aujourd’hui maintenue, l’état des finances wallonnes ne permet pas d’en garantir le maintien indéfini. L’évaluation menée par IDEA Consult permettra d’objectiver les choix à venir.
S’agissant du dispositif titres-services, une évaluation approfondie est en cours. Il serait prématuré d’en tirer des conclusions, mais une chose est claire: la pérennité du système devra tenir compte à la fois des travailleuses, des entreprises, des usagers et de la soutenabilité budgétaire.
AÉ: La fin des «APE» est confirmée pour 2027. Comment justifiez-vous les millions d’euros d’économies sur les APE, face aux craintes de pertes d’emplois dans le non-marchand?
P-YJ: Réformer le dispositif APE ne signifie pas abandonner le non-marchand ou supprimer des emplois. Même si je ne peux affirmer que tous les emplois perdureront, la masse salariale sera, elle, bel et bien, maintenue. Il s’agit de mettre fin à un système devenu au fil du temps illisible, opaque et parfois inéquitable, sans renoncer à l’objectif fondamental: soutenir l’emploi et l’insertion des personnes les plus éloignées du marché du travail.
Les APE représentent aujourd’hui plus de 1,3 milliard d’euros par an. Continuer sans rien changer serait irresponsable: je réfute totalement l’idée d’une réforme purement comptable. Si tel avait été le cas, nous n’aurions ni maintenu les budgets globaux dédiés à l’emploi et à l’insertion ni recentré les aides sur les publics les plus éloignés du marché du travail.
Les moyens ne disparaissent donc pas: ils sont réaffectés dans un cadre plus lisible et plus juste. La réforme est progressive, avec une période transitoire prévue jusqu’en 2029 et les secteurs essentiels du non-marchand restent soutenus et protégés.