«Je veux du ballon, on ne balance pas.» «Allez, on bagarre les ballons.» En cette soirée d’avril, il fait bien froid au bord des terrains du White Star, à Woluwe Saint-Lambert. Arpentant la ligne de touche, l’entraîneur de «La Kompany», s’époumone, bras croisés, regard concentré sous sa casquette solidement vissée sur le crâne. Sur le terrain, les joueuses de son équipe sont menées 0-1 face aux Wildcobs. Alors que La Kompany avait bien entamé le match, cela fait maintenant 30 minutes qu’elles se font balader par une équipe adverse agressive, présente sur les deuxièmes ballons, physique. «Belle passe, là, chérie», tente encore l’entraîneur alors que les joueuses de La Kompany semblent reprendre du poil de la bête. «Saradonna», «Clembappé» ou encore «Dembelse» recommencent à mettre le pied, La Kompany enchaîne les corners et les situations dans le rectangle adverse. Avant la délivrance, à quelques minutes du coup de sifflet final: sur un contre rondement mené, La Kompany égalise.
20 minutes plus tard, dans la buvette du club, les joueuses Aloyse Garcia, Laura Catita et Sarah Depoitre refont le match. L’enjeu est important: troisième de sa poule de la division «Gold», La Kompany doit à tout prix éliminer les Wildcobs lors de son match retour à domicile si elle veut viser la cinquième place de la Belgian Bright Football League (BBFL) lors des play-offs qui se joueront quelques semaines plus tard. «Et cela fait un bout de temps qu’on n’a pas été en si bonne position», commente Laura Catita, qui a débuté au sein de La Kompany en 2019.
Créée en 2013, la BBFL est une ligue féminine de football amateur complètement indépendante de l’Union belge, derrière laquelle on trouve une asbl (Belgian Bright Football League) ainsi qu’une SRL (Beautiful Sports) d’événementiel sportif employant neuf personnes et qui, en 2025, totalisait 141.465 euros de bénéfices cumulés, alors qu’elle organise aussi d’autres événements centrés sur le cyclisme ou le running. Elle est aussi et surtout venue combler un manque: jusqu’à cette époque, il n’existait pas de vraie ligue amateure pour les femmes, à l’image de l’Abssa pour les hommes. Celles-ci étaient obligées de passer par un club affilié à l’Union belge de football, avec tout ce que cela comporte comme contraintes. «En club, tu dois être disponible le week-end. Ici tout se passe en semaine, ce qui m’arrange vraiment. C’est la raison première pour laquelle je joue en BBFL», explique Aloyse Garcia, une bière à la main.
Pile au bon moment
Si l’on en croit la Belgian Bright Football League, le modèle plaît. Aujourd’hui, la ligue compte 72 équipes, réparties en cinq divisions (Gold, Magic, Sunrise, Fresh, Shine) à Bruxelles et en Brabant wallon. Et 13 équipes à Liège. Le tout pour un ensemble de 2.223 joueuses inscrites. Comment expliquer ce succès? Par l’absence de ligue amateure de football féminin, tout d’abord. Chez les hommes, l’Abssa (Royale Association belge des sports du samedi) permet à ceux-ci de disputer une compétition amateure depuis… 1934. Mais chez les femmes, c’était jusqu’ici le néant. «La possibilité d’organiser une compétition de football féminin amateur a déjà fait l’objet de discussions au sein de notre fédération mais nos contraintes horaires (rencontres uniquement le samedi après-midi) et l’organisation qui s’ensuit ne nous ont pas permis de progresser dans le domaine. Pour l’instant, rien de concret n’est à l’ordre du jour», explique à ce sujet Patrick Wallez, secrétaire général de l’Abssa.
Et puis surtout, depuis quelques années, le ballon rond au féminin se développe. En octobre 2018, la Fédération internationale de football, la FIFA, a lancé sa stratégie pour développer le football au féminin, imitée quelques mois plus tard par l’UEFA, la fédération européenne. Quelques compétitions plus médiatisées qu’auparavant, comme le Championnat d’Europe aux Pays-Bas en 2017 ou la Coupe du monde en Australie/Nouvelle-Zélande en 2023 ont aussi contribué à la popularité de la discipline. «Il faut croire que nous sommes arrivés au bon moment», explique Sophie Limauge, responsable des opérations et de l’événementiel chez Beautiful Sports et ancienne membre de l’équipe nationale belge de… hockey. Signe de cet engouement, la BBFL a reçu le Prix de la Promotion du sport féminin des mains du parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles en avril de cette année. Une sorte de consécration pour une ligue née de la volonté de ne faire jouer que des débutantes. «L’idée est venue de l’un de nos administrateurs, Alban Herinckx. Sa sœur s’était mise au football dans une équipe affiliée à l’Union belge. Toutes les joueuses étaient débutantes, elles devaient se déplacer au bout de la Belgique pour se prendre des tannées à chaque match», explique Sophie Limauge.
Aujourd’hui, la ligue compte 72 équipes, réparties en cinq divisions (Gold, Magic, Sunrise, Fresh, Shine) à Bruxelles et au Brabant wallon. Et 13 équipes à Liège. Le tout pour un ensemble de 2.223 joueuses inscrites.
De ce constat naît donc la BBFL, avec une devise: «Play for fun», «Jouer pour le plaisir». Une image qui est d’ailleurs devenue un argument marketing. La Ligue cultive ainsi un esprit bon enfant qui se retrouve notamment dans le nom des équipes. FC Bayern de Monique, Liver Poules, Chicken Run, Balle’stringues, La Kompany. Le message est clair: on n’est pas ici pour se prendre au sérieux.
Mais attention, l’être humain est ce qu’il est. Et l’esprit de compétition n’est jamais loin. Depuis quelques années, le niveau de la BBFL a eu tendance à augmenter et les équipes ont vu leurs rangs se garnir de joueuses plus qu’habiles balle au pied. Au sein de La Kompany, Laura Catita a ainsi évolué en D1, soit la deuxième marche la plus haute du football féminin. L’équipe compte aussi en ses rangs Cécile De Gernier, ancienne joueuse du Standard de Liège, de l’équipe nationale belge et consultante pour l’émission «La Tribune» sur la RTBF… «Avant, nous prenions plutôt des amies dans l’équipe, même si elles n’avaient jamais joué au foot. Depuis trois ans, c’est fini. Nous essayons de nous maintenir en ‘Gold’ et nous voyons les autres équipes se renforcer. À titre personnel, quand je perds, je ne sors pas du terrain avec une chouette tête, même en BBFL. Nous prenons donc dorénavant des filles qui savent toucher une balle ou un ballon, qu’elles aient joué au hockey ou au rugby», explique Laura Catita.
La Ligue cultive un esprit bon enfant qui se retrouve notamment dans le nom des équipes. FC Bayern de Monique, Liver Poules, Chicken Run, Balle’stringues, La Kompany. Le message est clair: on n’est pas ici pour se prendre au sérieux.
Lorsque l’on parle avec les joueuses de La Kompany, les rumeurs à propos d’équipes adverses ayant engagé en leurs rangs des joueuses de D2 (soit la troisième marche la plus haute du football féminin) ou de provinciale (cinquième marche la plus haute), sont d’ailleurs nombreuses… «Il y a toujours ce ‘Play for fun’ mais les filles se prennent au jeu, admet Sophie Limauge. Quand un projet grandit, le côté compétitif grandit aussi. Quand tu t’entraînes toute l’année et qu’il y a une erreur d’arbitrage, le Play for fun est parfois compliqué à tenir. Ce n’est pas encore un enjeu structurant mais nous jonglons un peu avec ça. Est-ce que cela vaut la peine de mettre des règles? Si ça devient un problème, nous verrons ce qu’il faut faire.»
Ligue des champions et sexisme
Les questions liées à la compétitivité et au niveau de jeu ne sont pas les seules à pousser certaines joueuses de haut niveau à venir garnir les rangs de plusieurs équipes. Les play-offs de la BBFL de Bruxelles, qui ont eu lieu le 9 mai dernier au Stade et au Centre sportif de la Croix de Guerre de Neder-over-Heembeek en présence de milliers de participantes et de spectateurs, portent également en eux une explication. Durant cet événement, la BBFL met les petits plats dans les grands. Hymne de la Ligue des champions, Brabançonne, fumigènes dans les gradins: l’ambiance est celle des grands jours et dépasse ce que certaines joueuses peuvent connaître en D1 ou en D2. «Certaines viennent chercher ce qu’elles ne trouvent pas en D1 ou D2: leur moment de gloire», analyse Laura Catita.
Pourtant, ce tableau presque idyllique ne doit pas cacher d’autres enjeux. Lors des play-offs, les murs du Centre sportif se sont trouvés recouverts d’un collage «Arbitre sexiste. BBFL complice» soulignant un phénomène rapporté par les joueuses de La Kompany: bien peu de coachs ou d’arbitres au sein de la BBFL sont des femmes. Et certains hommes ont visiblement du mal à comprendre où ils ont mis les pieds… «Les arbitres, c’est le gros problème, témoigne Laura Catita. On se prend des remarques du genre ‘Je n’ai pas mon sifflet, ma femme a mal fait mon sac’, «Montrez-moi cette balle… Humm, elle n’est pas en super état mais ça devrait faire l’affaire pour des femmes’. Ou encore ‘Vous connaissez les règles?’»
«Les arbitres, c’est le gros problème. On se prend des remarques du genre ‘Je n’ai pas mon sifflet, ma femme a mal fait mon sac’, ‘Montrez-moi cette balle… Humm, elle n’est pas en super état mais ça devrait faire l’affaire pour des femmes’. Ou encore ‘Vous connaissez les règles?’»
Laura Catita, joueuse de La Kompany
Du côté de la BBFL, Sophie Limauge se dit «attristée» par le collage, mais aussi par le phénomène. «Nous nous battons à fond pour avoir une Ligue féminine. Dire que nous sommes complices, cela fait un peu mal alors que nous sommes d’accord pour lutter contre cela. Mais il y a dû avoir des situations qui ont fait que cela a explosé. Il y a sûrement eu de la maladresse de la part de certains arbitres, mais probablement aussi du vrai sexisme. Et il va falloir former, travailler, pour que ça n’arrive plus.» À l’heure actuelle, certains arbitres sont d’ailleurs en train de collecter des témoignages, des récits, afin d’objectiver le phénomène.
Sous le cagnard
Samedi 9 mai. Après avoir remporté son match retour dans son stade du FC Kosova (situé à Schaerbeek) contre les Wildcobs sur un score de 2-0, avec des buts de Laura Catita et Cécile De Gernier, La Kompany joue son match pour la cinquième place lors des Play-offs contre les Bobsharks. Avec une victoire 2-1 à la clef1, sa fière capitaine Aloyse Garcia se déclare «très contente». «Il faisait très chaud, certaines filles ont pris des insolations sous le cagnard mais on n’a pas trop souffert, à part ce dernier coup franc à deux minutes de la fin où j’ai eu peur qu’elles égalisent.»
Pour autant, la capitaine ne voit pas tout en rose. Outre les questions liées au sexisme, celles relatives aux questions sociales et économiques lui trottent également en tête. Il y a notamment celle du prix de la cotisation par équipe, qui se monte à 2.300 euros et n’a fait qu’augmenter depuis 2017, où elle était de 1.500 euros. Un prix justifié, selon la BBFL, par l’augmentation du prix de l’assurance qu’elle met à disposition des joueuses, par sa volonté d’offrir des Play-offs qualitatifs ou encore son envie de mettre les joueuses et la Ligue en valeur via des médias comme la photo ou la vidéo. «Il y a aussi les coûts de l’emploi qui augmentent, explique Sophie Limauge. Les cotisations vont directement dans l’asbl et financent la BBFL.»
Il y a, aussi, la question liée aux terrains: aujourd’hui, c’est aux équipes de trouver celui qui les abritera le temps d’une saison. Un challenge, qui a aussi un coût. Pour la Kompany, payer son terrain, défrayer le coach, payer des boissons aux équipes adverses revient à 290 euros par saison et par joueuse. Un prix qui, pour Aloyse Garcia, entraîne une forme de sélection sociale à l’entrée. «Le public de la BBFL est moins divers que celui de l’Abssa», constate-t-elle. Le fait de devoir trouver un terrain est aussi un frein pour l’ensemble de la BBLF. À Bruxelles, mais aussi dans d’autres villes, les infrastructures sont rares. Pour Sophie Limauge, qui rêve grand – «Plus on a de filles qui jouent, mieux c’est» –, c’est le plus grand défi qui attend la BBFL dans les années qui viennent.
- Pour la petite histoire, la finale de « Gold » a été remportée 2-1 par le Bayern de Monique contre les Flying Raccoons après prolongations.