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Santé

Métro, boulot, burn-out: les jeunes adultes en surchauffe

Chez les moins de 35 ans, les incapacités de travail pour burn-out ont plus que doublé entre 2018 et 2024. Pression, précarité, perte de sens, isolement: derrière l’épuisement des jeunes travailleurs, c’est aussi le rapport au travail qui vacille.

(c) CIPHR Connect, CC BY 2.0 , via Wikimedia Commons

«Quand je rentrais du travail, j’étais de plus en plus souvent de mauvaise humeur en raison des mauvaises conditions dans lesquelles je l’exerçais, confie Lola, 25 ans, soigneuse animalière. Pour résumer: mon job était physiquement et émotionnellement éprouvant, ma supérieure directe me mettait énormément de pression, elle gérait mal selon moi les priorités et je me sentais en conflit de valeurs avec elle.»

Bien qu’elle s’en soit plainte à la direction, rien n’a été mis en place. «Insidieusement, la situation s’est dégradée en quelques mois.» Au point que Lola était tellement fatiguée qu’elle allait directement au lit en rentrant chez elle. Elle pleurait et faisait beaucoup de cauchemars. Elle se réveillait avec une boule d’angoisse dans la gorge à l’idée de partir au boulot. Elle n’avait plus goût à rien: lire, sortir au resto, faire les courses… «L’épuisement mental et physique me coupait tout élan, se souvient-elle. Quand j’ai senti que je ne parvenais plus à garder du tout de distance par rapport à mon job, je suis allée voir mon médecin traitant qui m’a placée en arrêt de travail pour burn-out.»

Le parcours de Lola est loin d’être un cas isolé. Une étude menée par les Mutualités libres1 auprès de leurs assurés révèle que les jeunes de 18 à 34 ans entrent de plus en plus souvent en incapacité de travail en raison de troubles psychosociaux: burn-out, dépression, troubles de l’humeur et de l’anxiété. Elle observe aussi que le burn-out (entendu ici comme un état de surmenage non spécifiquement professionnel) a augmenté de 136% entre 2018 et 2024 (passant de 1.579 à 3.729 cas) chez les jeunes travailleurs; contre 78% chez les plus âgés. Et relève qu’en 2024, un quart des nouveaux cas d’incapacité de travail chez les moins de 35 ans était lié à un diagnostic de burn-out ou de dépression. Un constat d’autant plus préoccupant que le risque de tomber en invalidité (plus de 12 mois d’incapacité de travail) s’intensifie avec ces maladies!

Une étude menée par les Mutualités libres auprès de leurs assurés révèle qu’entre 2018 et 2024, le nombre d’entrées en incapacité pour burn-out a plus que doublé chez les jeunes, passant de 1.579 à 3.729 cas, soit une augmentation de 136 %.

«Ces chiffres, qui illustrent la dégradation de la santé mentale des jeunes, sont assez alarmants, souligne Thomas Otte, expert en incapacité de travail aux Mutualités libres. Chaque nouvelle génération va moins bien que la précédente. Et ce phénomène s’observe dans d’autres pays d’Europe et outre-Atlantique; ce qui tend à démontrer que les facteurs explicatifs dépassent le cadre strict des politiques de santé.» Parmi les raisons susceptibles d’influencer le mal-être des jeunes, l’expert pointe tout d’abord les déterminants propres à l’individu comme les facteurs biologiques, son vécu, sa personnalité et ses compétences psychosociales. Viennent ensuite les déterminants sociétaux qui rassemblent, notamment, son environnement, sa culture, les services et aides auxquels il a accès. Et enfin, les socio-économiques, à savoir son éducation, ses revenus, le soutien familial et social dont il dispose… ou pas. «Ces déterminants s’influencent entre eux et peuvent avoir un effet tantôt protecteur, tantôt aggravant sur l’état de santé de chacun», poursuit Thomas Otte.

Un contexte insécurisant

La période analysée par l’étude peut aussi, en partie, expliquer ces chiffres. Elle intègre, en effet, la crise sanitaire, dont l’impact a été dévastateur pour la santé mentale des jeunes. Entre isolement social, sédentarité, surexposition aux écrans et surcharge émotionnelle, ces derniers ont eu à gérer une crise sans précédent. «Cette génération a grandi dans un climat anxiogène entre les attentats, la crise climatique, les guerres… sans parler du contexte socio-économique et des éventuelles restructurations et autres difficultés professionnelles qu’ont peut-être connues leurs parents», remarque Isabel Litvin, HR et Inclusion Manager à la Fondation I See, qui organise un parcours à destination des jeunes de 19 à 29 ans s’interrogeant sur leur avenir après un décrochage ou un surmenage. 

«Ces jeunes sont très abîmés sur le plan émotionnel», continue Isabel Litvin qui vient d’accompagner la quatrième cohorte du programme Shaping the future2. «Ils manquent de confiance en eux, d’énergie et d’espoir face au monde professionnel. La plupart d’entre eux regrettent leurs choix de carrière. Certains se sont orientés vers une filière porteuse sans vraiment réfléchir à leurs aspirations. Peut-être sous la pression de l’entourage. Et à un moment donné, la question du sens les a rattrapés: l’activité qu’ils exercent ne leur correspond pas et ébranle leurs valeurs», poursuit Isabel Litvin. D’autres, en revanche, ont opté pour un métier passion… «Guidés par l’injonction actuelle au bonheur, enchaîne-t-elle. Mais après quelques mois de pratique, ils réalisent combien ils sont malheureux et ne supportent plus leur job.»

Des causes multifactorielles

Décrocher un premier emploi n’est pas toujours synonyme d’accomplissement… La transition vers le marché du travail (tout comme la période des études!) reste une sérieuse étape à négocier; l’écart entre l’emploi imaginé et la réalité de terrain pouvant s’avérer déstabilisant. Certains métiers sont réputés pour la surcharge de travail et le surinvestissement exigés. Par ailleurs, le coût de la vie contraint de plus en plus de jeunes à multiplier les boulots pour boucler leurs fins de mois. Or, on sait combien le travail précaire, avec ses horaires et salaires indécents ainsi que ses rapports de force totalement déséquilibrés, augmente les problèmes de santé mentale3.

«Sans compter que les jeunes doivent s’adapter à un environnement moins structuré que durant leur formation, sans recevoir autant de feed-back, alors qu’ils perçoivent les attentes de leur employeur et leurs responsabilités comme très élevées», note encore Thomas Otte. Autres facteurs de risques, selon l’expert: le télétravail intensif et le recours aux bureaux flexibles qui limitent les opportunités de tisser des relations de qualité entre collègues, alors que le soutien social est tout aussi important au travail qu’à l’extérieur. Et l’expert des Mutualités libres d’ajouter: «Cette génération est aussi sujette à l’hyper-connectivité, qui peut avoir un impact négatif sur la santé mentale.»

«Ces jeunes sont très abîmés sur le plan émotionnel. Ils manquent de confiance en eux, d’énergie et d’espoir face au monde professionnel. La plupart d’entre eux regrettent leurs choix de carrière. Certains se sont orientés vers une filière porteuse sans vraiment réfléchir à leurs aspirations. Peut-être sous la pression de l’entourage. Et à un moment donné, la question du sens les a rattrapés: l’activité qu’ils exercent ne leur correspond pas et ébranle leurs valeurs».

Isabel Litvin, HR et Inclusion Manager à la Fondation I See, organise un parcours à destination des jeunes de 19 à 29 ans s’interrogeant sur leur avenir après un décrochage ou un surmenage. 

 

Comme l’explique la psychiatre Alexandrine Vien, qui coordonne la clinique du stress et du burn-out du centre hospitalier Le Domaine à Braine-l’Alleud, certains traits de personnalité peuvent aussi conduire les jeunes travailleurs à se surmener: «Avoir beaucoup d’exigences par rapport à sa vie professionnelle, se mettre fortement la pression, se montrer perfectionniste, éprouver des difficultés à gérer son temps de travail, à s’affirmer, à composer avec l’imprévu…» Il arrive aussi que le syndrome d’épuisement professionnel soit consécutif à un environnement de travail dysfonctionnel. «Si le travailleur subit un stress sur la durée sans avoir accès à des solutions pour retrouver un équilibre, illustre la psychiatre. Si sa charge de travail n’est pas adaptée à son volume horaire, à ses ressources et capacités, s’il ne jouit pas d’une certaine liberté dans l’exécution de sa mission, s’il n’est pas impliqué dans les prises de décision.» 

Une personne en burn-out va avoir tendance à s’éteindre. «Elle va se détacher des autres, se montrer irritable et finira par perdre le sentiment d’accomplissement au travail, reprend-elle. En fonction de l’intensité du burn-out, des symptômes cognitifs, musculosquelettiques, une défaillance du système immunitaire ou encore des problèmes cardiovasculaires pourraient apparaître. De même que des complications d’ordre psychologique.»

Donner le temps au temps

Le diagnostic posé, une prise en charge, généralement multidisciplinaire, pourra se déployer. «Un arrêt de travail peut être proposé de façon à éloigner le patient de la source de stress et lui permettre de récupérer et d’explorer ce qui a mené à son burn-out», résume le docteur Vien. L’objectif? Qu’il apprenne à identifier les leviers sur lesquels agir pour réduire son stress et regagner en énergie. Sachant qu’il n’aura pas forcément de prise sur tous les facteurs. Difficile, de fait, de résoudre à titre individuel des problématiques structurelles liées à l’organisation du travail ou au contexte de polycrise… Contrer la hausse des burn-out nécessite de conjuguer des actions à plusieurs niveaux, pas seulement de tabler sur la résilience des jeunes. 

«Chacun s’adaptera selon ses ressources et celles qui lui seront fournies dans son environnement, poursuit Alexandrine Vien. Le temps que prend ce cheminement dépend de chaque personne et de chaque situation. S’il s’agit d’un burn-out sévère, avec des complications médicales, psychologiques, sociales sous-jacentes, le traitement peut se compter en années. Des mécanismes complexes entrent en jeu et mieux vaut éviter toute précipitation. C’est pourquoi on préconise habituellement les reprises progressives.»

Transformer un burn-out en opportunité pour le jeune de développer un nouveau projet de vie, aligné sur ses besoins et faisant davantage sens, repose sur une série d’étapes. «Prendre conscience de l’état dans lequel on se trouve, c’est déjà un premier pas. Identifier ses ressources, également. Tout comme traduire notre recherche d’harmonie», énumère Isabel Litvin.

«Chacun s’adaptera selon ses ressources et celles qui lui seront fournies dans son environnement. Le temps que prend ce cheminement dépend de chaque personne et de chaque situation. S’il s’agit d’un burn-out sévère, avec des complications médicales, psychologiques, sociales sous-jacentes, le traitement peut se compter en années. Des mécanismes complexes entrent en jeu et mieux vaut éviter toute précipitation. C’est pourquoi on préconise habituellement les reprises progressives.»

Alexandrine Vien, psychiatre à la clinique du stress et du burn-out du Centre hospitalier le Domaine à Braine-l’Alleud

À travers diverses activités en lien avec l’art-thérapie, les chevaux et la nature, l’équipe de la Fondation I See incite les participants à challenger leur audace, leurs freins et leur mode de contribution au monde. «Au fil des dix jours (étalés sur trois mois) que dure le programme, des déclics s’opèrent. Les jeunes changent de perspectives, repensent la place du travail, des loisirs et de la passion dans la vie, s’ouvrent à d’autres possibles.» Une percée dans un horizon qui semblait bouché, qui redonne du souffle et appelle à l’action. «Ça ne vaut pas la peine de se gâcher la vie pour un travail, commente Lola. Grâce au suivi médical et psychologique, j’arrive de nouveau à relativiser. Après sept mois d’arrêt maladie, j’ai repris un emploi: un trois-quarts temps dans un supermarché, afin de préserver ma charge mentale et mon équilibre vie pro et perso. Plus tard? On verra… Je ne renonce pas à retravailler un jour avec les animaux.» 

1 Étude des Mutualités libres: https://www.mloz.be/fr/documentation/jeunes-et-incapacite-de-travail-role-cle-sante-mentale

2 Programme Shaping the future de la Fondation I See: https://fondationisee.be/services/catalyseur-dinclusion/

3 «Une économie obsédée par la croissance crée une ‘crise de santé mentale invisible’ pour les personnes en situation de pauvreté: Expert de l’ONU», communiqué de presse du 25 octobre 2024 du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme: https://www.ohchr.org/fr/press-releases/2024/10/growth-obsessed-economy-creating-unseen-mental-health-crisis-people-poverty

 

Allison Lefevre

Allison Lefevre

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