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Les vignettes des mutuelles, cultes malgré elles

Objet d’une autre époque, la vignette demeure une spécificité de notre système de sécurité sociale, familière aux belges. Son histoire hors normes dit beaucoup de nos rapports aux mutuelles.

Nicolò Tissier 05-10-2026 Alter Échos n° 531
(c) Sophie and the frogs

Elle n’a d’abord pas la même couleur pour tout le monde. Rose pour les uns, bleue pour les autres, elle est également jaune pour beaucoup de personnes, quand certains l’ont orange ou blanche. Et puis, l’évidence qu’elle évoque pour tous les Belges contraste avec la stupéfaction qu’elle suscite chez les étrangers venus s’installer en Belgique.

Les vignettes, faune indissociable de son paysage: les mutuelles. Une pure histoire belge.

Une icône bien encadrée

«Il est assez surprenant que la vignette soit devenue si culte et symbolique de la culture mutualiste», s’étonne Caroline Demeyere, professeure de management à l’UCLouvain et spécialiste des organisations de l’économie sociale. En effet, son parcours n’a pas toujours été évident. Les vignettes adhésives furent introduites progressivement à partir des années 1970, afin de remplacer l’écriture manuscrite et d’éviter les erreurs dans les informations de base des affiliés. Au plus fort de leur utilisation, dans les années 80 et 90, elles furent menacées par l’introduction de la carte SIS en 1998, symbole d’une évolution technologique qui promettait leur fin. Supplantée, c’est au contraire la carte qui disparaît en 2014. En se normalisant, «la vignette a prolongé la culture papier des mutuelles», analyse Caroline Demeyere.

Son succès est un paradoxe: «Un objet iconique, mais à la fois tellement réglementé», résume la chercheuse. D’abord moins encadrées lors de leur «âge d’or» des années 80-90, les vignettes ont en effet fini par être strictement régulées. En 2003, l’INAMI1 leur a imposé un cadre rigide contraignant tant leur forme que leur contenu. L’article 6bis du règlement stipule que la vignette «doit respecter un format maximum de 2,54 cm par 7,9 cm». Les mentions autorisées sont pour la plupart obligatoires: «Un code-barres du type 128 […]; Le numéro NISS du bénéficiaire; Le nom et le prénom du bénéficiaire; L’adresse du bénéficiaire; Le code CT1/CT2». Uniques «fantaisies»: le choix pour l’organisme assureur d’afficher ou non son nom et son propre numéro d’identification (un nombre à trois chiffres, 134 pour la Mutualité chrétienne francophone ou 306 pour Solidaris Brabant par exemple)2 ou bien d’indiquer le numéro interne du bénéficiaire. «Ce verrouillage a empêché la vignette d’être un objet de communication» pour les mutuelles, explique Caroline Demeyere. Son aspect n’a en outre quasiment pas évolué à l’exception d’une mise à jour du règlement en 2023 qui, au nom de la protection des données, a allégé les éléments imposés en supprimant les codes CT1 et CT2 liés au statut social et en rendant l’adresse facultative.

«Il est assez surprenant que la vignette soit devenue si culte et symbolique de la culture mutualiste.» Caroline Demeyere, professeure de management à l’UCLouvain et spécialiste des organisations de l’économie sociale

Couleur totem

Si la réglementation des vignettes a laissé aux mutuelles très peu de marge de manœuvre pour se distinguer, un simple élément a toujours permis de les identifier d’un coup d’œil: le code couleur. Le rose de Solidaris, le bleu de la Mutualité libérale ou encore le jaune des Mutualités chrétiennes ont tous une signification loin d’être anodine au regard de leur histoire. Certaines couleurs renvoient à la religion, d’autres à la politique. «Visage» d’une mutuelle, la vignette arbore une couleur qui la représente. Ni l’INAMI ni même ces mutuelles ne savent précisément situer l’origine et la date de l’introduction du code couleur de leur vignette. «Même s’il n’y a pas de réglementation des couleurs, les mutualités y semblent attachées», commente le service de communication de l’INAMI. Ni imposée ni limitée, la couleur des vignettes est en effet restée inchangée pour chaque organisme.

Présente dans les interactions entre mutuelles et assurés, la vignette matérialise leur lien. Lorsque ces derniers sont questionnés sur ce rapport, les réponses vont de l’indifférence à l’attachement. Entre les deux, la tendance actuelle: une forme d’habitude. On continue avec la mutuelle que l’on a toujours eue, héritée de sa famille ou bien choisie lors du passage à l’âge adulte. Pourtant, la même question posée 50 ans plus tôt aurait probablement suscité un tout autre enthousiasme, qui trouve ses racines dans l’histoire de la Belgique.

Si la réglementation des vignettes a laissé aux mutuelles très peu de marge de manœuvre pour se distinguer, un simple élément a toujours permis de les identifier d’un coup d’œil: le code couleur. Le rose de Solidaris, le bleu de la Mutualité libérale ou encore le jaune des Mutualités chrétiennes ont tous une signification loin d’être anodine au vu de leur histoire.

«C’est l’habitude culturelle ou familiale qui prime aujourd’hui»

La société belge fut longtemps caractérisée – de la fin du XIXe siècle à la fin du XXe siècle – par un phénomène appelé pilarisation. Dans la société fortement morcelée d’alors, la vie des citoyens s’organisait en groupes, en fonction de l’idéologie, de la foi religieuse ou de la condition sociale. Les trois principaux piliers témoignaient d’un clivage clair: le pilier catholique, le pilier socialiste et le pilier libéral. «Le Belge moyen passait toute sa vie dans un pilier, du berceau au tombeau», raconte l’historien Guy Vanthemsche, professeur émérite à la VUB et spécialiste de l’histoire sociale du pays. «L’appartenance à une mutuelle, en fonction de telle idéologie ou telles valeurs, s’inscrivait dans ce système», détaille l’historien. Dans ce contexte, la fidélité des affiliés durait souvent toute une vie. L’effritement de ce modèle sociétal, amorcé à la fin du XXe siècle, explique d’après le professeur le rapport actuel des citoyens à leur mutuelle: «C’est l’habitude culturelle ou familiale qui prime aujourd’hui, sans que les gens saisissent vraiment les fonds idéologiques derrière.»

Dans les décennies d’après-guerre, un enjeu essentiel pour les mutuelles était de se distinguer les unes des autres. «Elles se sont livrées à une course aux membres qui les poussait à développer de nouveaux services pour se démarquer», précise l’historien. En permettant une identification immédiate, les vignettes se sont inscrites dans cette «optique de différenciation». Selon le professeur, «la vignette a contribué à renforcer le lien de l’individu avec son organisation en incarnant cette relation».

Finalement condamnée?

Est-ce le début de la fin? Rattrapé par l’époque, l’usage de la vignette est en déclin depuis l’émergence de l’e-ID3 et de la facturation électronique. Le changement de statut de l’INAMI, en 2025, a consacré le support numérique comme canal exclusif pour l’assurance obligatoire 4. «La question de l’utilité de la vignette va désormais se poser», selon Caroline Demeyere. Cantonnée aux seules assurances complémentaires ou à des cas spécifiques, sa survie va dépendre du maintien ou non d’un espace d’utilisation. Sa disparition est de nouveau annoncée, mais le simple fait qu’elle existe encore est une forme d’exploit.

Sans jamais avoir été conçues pour devenir des objets cultes, les vignettes le sont finalement devenues. Malgré la maigre marge dont elles disposaient, malgré la fin d’un monde (de papier) et le début d’un autre (digital), malgré nous et malgré elles.

 

 

1 L’Institut national d’assurance maladie-invalidité.

2 Le premier chiffre indique l’orientation de la mutuelle, c’est-à-dire le «courant» auquel elle appartient: 1 pour chrétienne, 2 pour neutre, 3 pour socialiste, 4 pour libérale, 5 pour libre, 6 pour la CAAMI.

3 L’identité électronique, continuité numérique des titres d’identité.

4 À l’exception de soins spécialisés comme ceux dispensés par les dentistes ou les kinés.

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