Alter Échos: À quel moment avez-vous senti qu’il devenait nécessaire d’écrire ce livre?
Christelle Delbrouck: L’idée est venue avec le Covid. On parlait beaucoup de métiers essentiels, et moi, comme actrice, je ne l’étais pas. Donc je me suis demandé: qu’est-ce qui est essentiel? Et la réponse est assez simple: c’est la nourriture. Et dans les villages, celles qui ont maintenu le lien, qui ont veillé sur les autres, c’étaient souvent les femmes.
Ensuite, j’ai repris des études en Transitions sociales et Résistances, et j’ai choisi de travailler sur la paysannerie. Et là… je suis tombée dedans. Complètement. J’ai grandi dans la province de Luxembourg, un endroit très rural, très vert, un peu oublié aussi. Puis je suis partie étudier en ville, j’ai un peu gommé tout ça. Et aujourd’hui, ça revient me chercher. Je vis à Gembloux, avec un jardin, des arbres, des oiseaux… et je me rends compte que j’ai profondément besoin de ça.
AÉ: Vous venez de ce milieu. Aviez-vous malgré tout des a priori?
CD: Oui, et c’est ça qui est fou. Je pensais que c’était un milieu fermé. En fait, pas du tout. Ces femmes sont d’une modernité hallucinante. Elles ont déjà des réponses à des crises qu’on n’a pas encore traversées. Elles savent faire avec peu, créer du lien, nourrir une communauté.
Et ça m’a fait penser à une distinction entre le survivalisme et ce que Pablo Servigne appelle le «supervivalisme». Le survivalisme, c’est chacun dans son coin, avec ses réserves, presque en mode bunker. Le supervivalisme, c’est l’inverse: on regarde avec qui on peut faire, comment on s’organise ensemble, comment on prend soin. Et les paysannes que j’ai rencontrées, elles sont clairement là-dedans.
Ce qui m’a le plus surprise aussi, c’est leur liberté. On pense que celle-ci se trouve en partant en ville, mais pas forcément. Elles ont quitté pas mal de structures verticales, patriarcales, capitalistes. Elles essaient d’être autonomes, de travailler autrement. Et moi, ça me bouscule, parce que je me rends compte que j’intellectualise beaucoup, alors que les paysannes, à un moment, elles agissent.
AÉ: Comment avez-vous rencontré ces femmes et que disent-elles de leur lien à la terre?
CD: Ce sont vraiment des rencontres, et un lien de confiance qui se tisse de fil en aiguille. Une première paysanne, puis une autre, puis encore une autre… Le bouche-à-oreille fait le reste. Et aujourd’hui, ça continue.
Ce qui m’a le plus surprise aussi, c’est leur liberté. On pense que celle-ci se trouve en partant en ville, mais pas forcément. Elles ont quitté pas mal de structures verticales, patriarcales, capitalistes. Elles essaient d’être autonomes, de travailler autrement. Et moi, ça me bouscule, parce que je me rends compte que j’intellectualise beaucoup, alors que les paysannes, à un moment, elles agissent.
Leur lien à la terre est multiple. Il y en a pour qui c’est un rêve d’enfance, d’autres une reconversion, d’autres encore un choix politique. Il y en a qui disent: «Ça suffit, le monde comme il est, j’en peux plus, on va essayer de soigner ce qui reste.» Mais ce qu’elles ont toutes en commun, c’est une attention immense au vivant. Elles se demandent toujours comment faire le moins de mal possible, comment respecter leur environnement. Il y a quelque chose de très fort là-dedans.
AÉ: Dans votre livre, vous évoquez le manque de reconnaissance des agricultrices et leur statut de «conjoint aidant». Pouvez-vous étayer?
CD: Dans beaucoup de fermes familiales, une personne est reconnue comme chef ou cheffe d’exploitation, tandis que l’autre est déclarée comme «conjointe aidante». Ce statut n’est pas automatique ni réservé aux femmes, mais dans les faits, ce sont encore très majoritairement elles qui y sont assignées. C’est violent. «Conjointe aidante», ça veut dire que tu es à côté, que tu aides, mais que tu n’es pas reconnue comme pleinement actrice de la ferme. Certaines femmes refusent ce cadre et deviennent indépendantes ou copropriétaires, mais cela demande des démarches, et ça peut créer des tensions dans les couples ou les structures.
Aujourd’hui encore, cela crée des obstacles très concrets: l’accès au crédit, la reconnaissance professionnelle, les aides… tout reste traversé par des biais. Et puis il y a les représentations: l’agriculteur est encore très souvent imaginé comme un homme. Alors que les femmes ont toujours été là dans l’agriculture, mais leur travail a longtemps été invisibilisé. Quand une femme demande un prêt ou monte un projet agricole, on suppose encore souvent qu’elle sera d’abord mère avant d’être agricultrice.
Dans beaucoup de fermes familiales, une personne est reconnue comme chef ou cheffe d’exploitation, tandis que l’autre est déclarée comme «conjointe aidante». Ce statut n’est pas automatique ni réservé aux femmes, mais dans les faits, ce sont encore très majoritairement elles qui y sont assignées. C’est violent. «Conjointe aidante», ça veut dire que tu es à côté, que tu aides, mais que tu n’es pas reconnue comme pleinement actrice de la ferme.
Même au niveau des droits sociaux, les écarts persistent, mais une avancée importante est à noter du côté des congés maternité. Depuis le 1er juillet 2026, les travailleuses indépendantes, y compris les agricultrices, peuvent elles aussi, comme les salariées, bénéficier d’un congé allant jusqu’à 15 semaines. Cette mesure, issue du Plan PME de la ministre et financée à hauteur de 8 millions d’euros par an, s’applique à tous les congés de maternité débutant à partir de cette date. Malgré cette avancée qui réduit l’écart en termes de durée, des différences subsistent encore, notamment dans les conditions d’indemnisation, la flexibilité du congé et les dispositifs de remplacement.
AÉ: Vous parlez aussi d’écoféminisme. Comment définir ce terme et quelle place occupe-t-il dans votre livre?
CD: Dans les premières pages du livre, j’ai repris cette citation: «Ni les femmes ni la terre ne sont des territoires de conquête» de la déclaration commune des femmes d’ARNA (Région arabe et Afrique du Nord) et d’ECVC (Coordination européenne Via Campesina) réunissant des militantes et agricultrices du monde arabe, d’Afrique du Nord et d’Europe engagées dans ces réseaux internationaux paysans. Et pour moi, l’écoféminisme, c’est vraiment ça. C’est l’idée que ni les femmes ni la terre ne sont des territoires à exploiter. C’est une égalité entre tous les êtres vivants, une manière de penser le monde sans domination.
Les paysannes ne se revendiquent pas forcément de ce terme, mais, dans leurs pratiques, elles le sont souvent plus que moi. Elles sont dans l’action, dans le soin, dans le respect du vivant.
AÉ: Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent?
CD: L’envie de recréer du lien. Avec la terre, avec celles et ceux qui nous nourrissent. Pousser la porte d’une ferme, aller voir, discuter. Ces femmes ouvrent leurs portes, elles partagent, elles expliquent. Et ça fait du bien. Les femmes dans l’agriculture, elles sont là pour renouer le lien avec le vivant. Elles ouvrent les portes des fermes, au sens propre comme au sens symbolique. Et peut-être que la question essentielle aujourd’hui est là: que voulons-nous mettre dans notre assiette, et avec qui voulons-nous le partager? Parce que remettre les mains dans la terre c’est revoir ce que nourrir propose. Moi, ça m’apaise énormément. Je suis quelqu’un d’assez révoltée, les injustices me mettent en colère. Et là, dans ces fermes, il y a quelque chose de très simple: une poule, un radis, des gens qui discutent… et du lien. Et je pense qu’on en a vraiment besoin aujourd’hui.
À lire: Christelle Delbrouck, Ce qui les meut. Paysannes: ongles sales et cœur gros, Louvain-la-Neuve, Academia, 2026.