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Regard critique · Justice sociale

Edito

Quand Bouchez a raison*

Quand Georges-Louis Bouchez résume dans une vidéo partagée sur les réseaux sociaux le milieu journalistique à un «Triangle des Bermudes ULB-RTBF-PS» ou à une sociologie «Vélo, Flagey, ULB», le réflexe est presque automatique parmi la profession: dénoncer la caricature, rappeler l’indépendance des rédactions, souligner la paresse du cliché.

(c) Facebook

Un réflexe légitime, car la formule transforme une réalité complexe en slogan politique. Pourtant, même une mauvaise caricature peut parfois révéler quelque chose de vrai.

Et c’est là que le débat devient moins confortable pour notre métier. Si Georges-Louis Bouchez a tort dans sa satire, il touche néanmoins un point sensible: les rédactions ne ressemblent pas à la société qu’elles prétendent raconter.

Les études le montrent clairement. Le journalisme belge reste un milieu socialement homogène, largement masculin, peu ouvert aux personnes issues de groupes minorisés. Ce constat ne vaut pas condamnation. Il ne dit pas que les journalistes seraient incapables de faire correctement leur travail. Mais il oblige à se poser une question simple: qui fabrique l’information? Avec quels réflexes? Quels angles morts?

Le journalisme belge reste un milieu socialement homogène, largement masculin, peu ouvert aux personnes issues de groupes minorisés.

L’entre-soi n’a pas besoin d’être organisé pour produire ses effets. Il fonctionne souvent de manière banale: par les études que l’on a faites, les quartiers que l’on fréquente, les mots que l’on emploie sans toujours mesurer ce qu’ils charrient.

C’est cela, le vrai sujet, et non le fantasme d’une presse noyautée. 

Les journalistes savent d’ailleurs très bien enquêter sur l’entre-soi. Celui des partis politiques, des milieux économiques, notamment. Ils savent montrer comment un petit monde finit par partager les mêmes références, les mêmes habitudes, les mêmes prudences, parfois les mêmes aveuglements. 

Mais lorsque cette question se retourne contre elle, la profession invoque, à raison, la liberté de la presse. Elle rappelle, à raison encore, que les attaques contre les médias sont souvent utilisées par des responsables politiques pour délégitimer les enquêtes qui les dérangent. Elle souligne que la critique des journalistes peut devenir une arme commode pour affaiblir le contre-pouvoir médiatique.

Tout cela est vrai. Mais cela ne suffit pas.

La liberté de la presse ne dispense pas la profession de s’interroger sur sa propre composition sociale. L’indépendance journalistique ne garantit pas, à elle seule, la diversité des regards. La déontologie ne corrige pas automatiquement les angles morts de classe, de genre, d’origine ou de territoire. Une rédaction peut respecter toutes les règles professionnelles et rester pourtant aveugle à une partie du réel.

Le problème n’est d’ailleurs pas seulement de savoir qui travaille dans les rédactions. Il faut aussi regarder qui apparaît dans les journaux. Sur ce terrain, les études sur la diversité dans la presse francophone sont sévères. Les femmes restent sous-représentées. Les personnes issues de la diversité d’origine demeurent trop souvent cantonnées à certains rôles. Les personnes handicapées sont presque absentes. Les classes populaires apparaissent davantage comme objets de récit que comme sujets producteurs de parole, d’analyse ou d’expertise.

Les classes populaires apparaissent davantage comme objets de récit que comme sujets producteurs de parole, d’analyse ou d’expertise.

Autrement dit: le monde médiatique donne souvent à voir un monde filtré, hiérarchisé. Un monde où certaines voix circulent facilement, tandis que d’autres doivent constamment justifier leur présence. La diversité n’est pourtant ni une coquetterie ni un supplément d’âme, c’est une condition de qualité de l’information. Une condition démocratique, même. 

C’est précisément pour cela que la réponse aux sorties de Georges-Louis Bouchez ne peut pas se limiter à un haussement d’épaules corporatiste. Oui, sa formule est injuste, mais la bonne réponse à une mauvaise caricature n’est pas le déni, mais l’examen sérieux de ce qu’elle déforme. 

* mais pas comme il le croit.

Pierre Jassogne

Pierre Jassogne

Journaliste

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