Turin n’est pas la ville la plus touristique d’Italie. Quand bien même, comme toutes les grandes villes du pays, sa richesse culturelle attire les visiteurs tout au long de l’année. Malgré la chaleur étouffante des premiers jours du mois d’août, son centre historique est parsemé de groupes participant à des visites guidées ici et là, arpentant ses monuments et ses rues piétonnes. Pour découvrir un autre aspect de la capitale du Piémont, vaste région du nord, nous adoptons un itinéraire à l’ouest de la ville, où les quartiers résidentiels se sont construits autour des sites liés à son emblématique industrie automobile. C’est là également que prend forme sa «modernité», symbolisée par deux projets imposants: la nouvelle bibliothèque municipale (en cours d’élaboration) destinée à devenir l’une des plus grandes d’Europe, et la tour de l’administration régionale inaugurée en 2022 (le plus haut édifice de la ville avec 205 mètres). Toutes deux ont été entachées, en 2025 et 2023, par un accident mortel lors de leur construction. À quelques rues de la tour, un autre drame datant de septembre 2025, s’est joué sur un chantier plus anonyme: la mort de Yosif Abdel Malak Gamal, travailleur égyptien de 69 ans, tombé d’une grue pendant qu’il installait des panneaux publicitaires. Près d’un an plus tard, les panneaux sont toujours là, mais les annonces ont changé. Seule une plaque commémorative, visible depuis la rue, rappelle la tragédie survenue. Discrètement fixée à côté de la porte d’entrée du bâtiment, sous la sonnette, elle ressemble – par son écriture noire sur fond doré – aux écriteaux des cabinets d’avocats que l’on retrouve à travers tout le pays.
Un phénomène national
Ce parcours turinois, funeste, nous aurions pu le faire à Milan, à Lecce, à Rome… Il illustre le fléau universel des accidents au travail. En Italie, il est particulièrement tenace, tragiquement meurtrier. Le phénomène est national, sociétal. La répartition de ces accidents sur l’ensemble des régions, autant au nord qu’au sud, révèle une homogénéité territoriale rare dans la péninsule.
Pays bâtisseur, l’Italie voit son secteur de la construction particulièrement touché. Les accidents les plus médiatisés dépassent souvent le simple fait divers et prennent une dimension nationale, voire internationale. Ce fut le cas de celui survenu à Rome en novembre 2025, sur le chantier de restauration d’un célèbre monument médiéval de la capitale (la Torre dei Conti). L’identité de la victime, Octay Stroici, ouvrier roumain de 66 ans, ainsi que les conditions dans lesquelles l’incident s’est déroulé – l’homme a agonisé pendant onze heures, sous l’œil des caméras et en plein jour, avant d’être extrait des décombres, sans pouvoir être sauvé – ont particulièrement choqué l’opinion publique. «Les accidents sur les chantiers sont un phénomène historique qui est malheureusement toujours d’actualité», résume Ottavio De Luca, le secrétaire général de la FILCA-CISL1, organisation affiliée à l’un des principaux syndicats du pays. Il fournit une statistique saisissante: «En moyenne, un travailleur meurt tous les deux jours sur les chantiers italiens.»
Des chiffres à contextualiser
Pour saisir l’ampleur du phénomène, les chiffres concernant l’ensemble des secteurs d’activité sont évocateurs. Ils sont publiés par l’INAIL, l’institution publique chargée de la sécurité au travail 2. En 2025, pour un total de 416.900 accidents, 792 décès ont été recensés. S’ajoutent 99.939 accidents de la route sur un trajet professionnel3, pour 293 décès. Qualifiés d’«accidents en trajet», leur intégration dans les statistiques italiennes, contrairement à ce qui se fait dans d’autres pays européens, fausse en partie les comparaisons à l’échelle de l’Union européenne.
« En moyenne, un travailleur meurt tous les deux jours sur les chantiers italiens. »
Ottavio De Luca, secrétaire général de la FILCA-CISL
«Les données, exactement comme les mots, ne sont pas des éléments neutres, mais doivent être interprétées et contextualisées», prévient Rita Somma, sociologue du travail spécialisée dans la sécurité en milieu professionnel. «La comparaison européenne nécessite de la prudence. Si nous considérons les données standardisées d’Eurostat4 telles quelles, l’Italie présente en effet un taux supérieur à la moyenne européenne sur la période 2010-2022. Sauf que ces chiffres bruts sont basés sur les systèmes nationaux qui n’incluent pas toujours les mêmes catégories de travailleurs ou les mêmes types d’accidents», explique l’universitaire, engagée dans la lutte contre la mortalité au travail en tant que formatrice et consultante. Les résultats varient notamment selon que les accidents de la route survenus lors de déplacements professionnels sont inclus ou non. Ainsi, en excluant cette catégorie statistique, une analyse de l’observatoire CPI5 établit qu’en 2022, le taux de l’Italie s’élevait 0,9 décès pour 100.000 travailleurs, contre 1,3 pour la moyenne de l’UE.
Entre risques structurels et adaptations nécessaires
Malgré cette prudence dans les comparaisons, les accidents professionnels en Italie sont malgré tout caractérisés par une mortalité élevée. Un phénomène particulièrement marqué dans le secteur de la construction, considéré comme un secteur à haut risque. Les chiffres de l’observatoire sont clairs: en 2023, le secteur a enregistré 12,4 décès pour 100.000 travailleurs, contre 3,1 pour celui de la fabrication industrielle ou 0,9 dans le secteur des services. Une statistique qui met en évidence que, outre leur fréquence, les accidents de chantier sont surtout caractérisés par leur gravité potentielle.
Selon le président de l’INAIL, Fabrizio D’Ascenzo, «cela s’explique tant par la nature même des tâches et leur exposition inhérente à des risques graves, que par l’organisation complexe des chantiers». «Le risque technique à lui seul ne suffit pas à les expliquer», souligne également Rita Somma. Au niveau organisationnel, deux principaux problèmes sont identifiés. Tout d’abord, le contraste entre grands et petits chantiers. Les entreprises de plus de 250 employés présentent un taux de 1,1 décès pour 100.000 travailleurs, contre 3 pour celles comptant 10 à 49 travailleurs 6. Derrière cet écart, on retrouve des disparités en termes de ressources et de capacité d’organisation. La seconde problématique est la sous-traitance. Largement répandue dans le secteur, elle pose des problèmes logistiques. «Plus une filière est fragmentée, plus la nécessité de coordination augmente, notamment entre des entreprises dont les procédures diffèrent et dont les travailleurs sont parfois habitués à des modes d’organisation différents», décrypte la sociologue. Au niveau humain, de nombreux éléments peuvent entrer en jeu, comme la pression liée aux délais ou la nécessité d’effectuer toujours davantage de tâches. Autant de facteurs menaçant de peser sur le travailleur et d’augmenter les risques d’accident.
« La comparaison européenne doit être maniée avec prudence. Si nous considérons telles quelles les données standardisées d’Eurostat, l’Italie présente en effet un taux supérieur à la moyenne européenne sur la période 2010-2022. Toutefois, ces chiffres bruts reposent sur des systèmes nationaux qui n’incluent pas toujours les mêmes catégories de travailleurs ni les mêmes types d’accidents. »
Rita Somma, sociologue du travail
Le profil des travailleurs a lui-même évolué. Observateurs et institutions ont constaté un vieillissement de la force de travail ces dernières années. «Avec l’âge, la fatigue ou le besoin de temps de récupération peuvent influer, surtout dans les activités particulièrement physiques», explique Rita Somma. Dès lors, une prévention spécialement liée à l’âge s’impose selon elle, «par exemple dans la distribution des tâches en valorisant l’expérience des travailleurs plus âgés via des missions de tutorat ou de supervision». Les travailleurs immigrés sont identifiés comme le second «profil» particulièrement à risque. Les études de l’INAIL mettent en évidence leur surreprésentation dans les accidents professionnels: pour la période 2019-2023, ils comptaient 31 cas pour 1.000 travailleurs, contre 14 cas pour les ouvriers italiens. De fait, l’intégration de la main-d’œuvre étrangère, vitale pour le secteur de la construction, est difficile. À la barrière linguistique s’ajoutent les problèmes de compréhension des procédures et le manque de familiarité avec les normes italiennes, souvent bien différentes de celles des pays d’origine. Là encore, une stratégie adaptée à leur profil apparaît nécessaire.
«Nous avons les outils»
Au-delà des clichés, l’Italie est en réalité l’un des pays qui comptent le plus de normes relatives à la sécurité au travail, notamment sur les chantiers. «Notre législation est avancée en la matière», affirme Ottavio De Luca. «Nous avons les outils», confirme Rita Somma. En revanche, le syndicaliste et la sociologue s’accordent sur la difficile application des réglementations, que ce soit par manque d’adaptation aux réalités du terrain ou à cause d’une approche trop théorique. «La sécurité ne doit pas tomber du ciel, pointe cette dernière. Il faut au contraire avoir une approche participative, qui ne peut pas être séparée de la façon dont les travaux sont concrètement organisés puis réalisés.» C’est à un réel changement de mentalité, profond, qu’elle appelle. «La sécurité doit devenir un objectif à atteindre en soi.» Quant à Ottavio De Luca, son constat est sans appel: «C’est uniquement à travers la participation et le dialogue entre tous les acteurs – des entreprises aux syndicats et aux institutions – qu’il sera possible de déployer tous les outils et actions nécessaires pour mettre fin à cette succession tragique et inacceptable de morts sur les chantiers.»
- La CISL est l’une des trois principales organisations syndicales du pays. Elle est d’orientation réformiste de par son origine chrétienne-démocrate. La Filca est sa branche dédiée aux travailleurs du secteur de la construction.
- L’organisme, qui reçoit les plaintes et recense les accidents, est depuis 2010 l’organe unique de la prévention dans le pays.
- Comprendre les trajets travail-domicile, ou les déplacements dans le cadre du travail.
- Le centre de statistiques de la Commission Européenne, concernant l’ensemble de ses pays membres.
- L’osservatorio CPI, ou observatoire des comptes publics italiens, est lié à l’Université catholique du sacré-cœur, basée à Milan. La structure analyse les données publiques italiennes.