La route a disparu depuis longtemps, quelque part autour du village de Matani. Le gouvernement géorgien a beau placarder ses excuses sur un panneau, cet interminable champ de patates qu’il abandonne aux crevasses et aux arbres (!) contraint à zigzaguer au pas. À l’extérieur, ils sont nombreux à squatter le bord de la voirie, à l’ombre d’interminables conduites de gaz naturel jaunâtres. Ils sont de tout âge. Certains errent, d’autres discutent. Loin au-dessus de leur tête, au Nord, se détachent les impressionnants sommets enneigés des montagnes du Caucase, d’où s’écoule la rivière Alazani, qui donne plus loin son nom à plusieurs vins géorgiens. Bienvenue dans les gorges de Pankissi, une vallée isolée de dix kilomètres de long pour trois de large qui se termine subitement en cul-de-sac peu après le patelin de Jokolo. C’est là qu’est installée la guest house de Nazy, dans une ruelle secondaire, bien fléchée, mais un peu moins bien indiquée. À l’arrivée dans ce magnifique pavillon avec terrasse, verger et basse-cour, le visiteur reçoit des pantoufles à chausser obligatoirement. Ce mercredi, il est déjà tard quand la quadra se propose d’offrir à manger. «Ce que je trouverai en bas», précise-t-elle en indiquant sa cuisine. Nazy a ouvert la première maison d’hôtes de la région en 2013. Elle dispose de douze lits dans des chambres hyper-lumineuses et d’une médiathèque dont la bibliothèque et les ordinateurs sont accessibles à tous, locaux compris, pour s’initier à la photographie, l’éducation aux médias, la sécurité numérique.
«La vallée des terroristes.» Voilà peu ou prou comment les médias internationaux qui ont couvert la région ces 35 dernières années qualifient Pankissi.
À 21 h 09, la voix du muezzin retentit. Pankissi est la vallée du peuple kiste, une communauté musulmane fortement influencée par le soufisme, la dimension mystique et spirituelle de l’islam, et qui a migré des villages montagneux reculés de la Tchétchénie voisine au XVIIIe siècle. Nazy réapparaît. Ce qu’elle a «trouvé», ce n’est rien de moins que six plats façon tapas et du pain. En 2018, cette avocate de profession a cofondé l’Association de tourisme et de développement de la vallée de Pankissi (PVTDA). À travers des projets tels que l’édition d’un livre de cuisine kiste, la restauration de lieux importants du patrimoine comme le vieux cimetière, l’organisation d’une expo photos de portraits d’habitants, d’ateliers de feutrage ou de treks à cheval dans les montagnes voisines, l’objectif est double. Il s’agit à la fois de contrer l’immense taux de chômage dans cette région dévouée par défaut à l’élevage et l’agriculture sur des terres peu fertiles grâce au tourisme, «la seule activité économique de la vallée» d’après le P-VTDA, mais aussi de redorer le blason fortement amoché de ces gorges situées à deux heures de route de la capitale Tbilissi. Nazy n’en dira toutefois pas plus, lassée de discuter avec des journalistes qui soulignent ensuite le lourd passé de la région plutôt que les récentes initiatives encourageantes. «Ils gagnent leur argent sur cet article sans réellement penser aux conséquences qu’il peut avoir sur les citoyens de Pankissi», déplore-t-elle. «Je sais que le tourisme ne sauvera pas la situation à lui seul, mais si on s’en passe complètement, ça n’ira jamais.»
Mauvaise réputation
«La vallée des terroristes.» Voilà peu ou prou comment les médias internationaux qui ont couvert la région ces 35 dernières années qualifient Pankissi. Une réputation peu enviable notamment héritée de la guerre de Tchétchénie. Au début du XXIe siècle, les gorges ont ainsi servi de refuges pour civils, mais aussi combattants séparatistes tchétchènes. À l’époque, la rumeur évoquait la présence de membres d’Al-Qaïda et même d’Oussama Ben Laden, ce qui n’a jamais été confirmé officiellement. À l’issue du conflit, la grande majorité de ces citoyens du sud-ouest de la Russie a passé la frontière dans l’autre sens. Mais Pankissi n’a pas été épargné pour autant. Touchée économiquement et socialement par cet épisode, marginalisée et négligée par un État-nation géorgien mettant l’accent sur son identité chrétienne orthodoxe, une partie de la communauté musulmane kiste s’est involontairement muée en proie facile pour l’État islamique (EI). Entre 2010 et 2016, la BBC estime qu’entre 50 et 200 des quelque 10.000 habitants ont quitté la vallée pour la Syrie. Originaire de Birkiani, au Nord, Tarkhan Tayumurazovich Batirashvili, dit «Omar le Tchétchène», a même été haut commandant de l’EI. Forcément, les ministères et guides de voyage du monde entier ont rarement conseillé le petit séjour sur place.
« Nous voulons permettre aux élèves de socialiser avec le reste de la Géorgie et même du monde via des échanges, de connaître leurs droits, de développer leur pensée critique pour échapper à celle, plus étriquée, de certains aînés non éduqués qui interdisent beaucoup de choses ».
Linda Bekhoeva, issue de la toute première promotion de la Roddy Scott Foundation
Il y a une dizaine d’années, une poignée de femmes – dont Nazy, donc – exaspérées par la notoriété peu glorieuse de leur vallée se sont mobilisées pour en changer le regard du monde. Afin de promouvoir ses richesses et ses beautés, certaines ont affiné leur communication sur les réseaux sociaux puis ont invité un cadre du guide Lonely Planet… qui s’est ensuite empressé d’ajouter la destination à ses «must see». Il y évoque notamment la magnifique Vieille Mosquée en briques rouge et noir de Duisi, bâtie en 1902. C’est là que se pratique le Dhikr, un rite spirituel ancestral issu du soufisme qui signifie «souvenir» en arabe. Chaque vendredi à midi, une grosse dizaine de femmes se rassemblent et tournent en cercle tout en chantant des psaumes – en tchétchène – et en frappant des mains devant un public de plus en plus allochtone. Cette revalorisation de l’image des gorges permet également de mettre en lumière plusieurs artisans locaux aux mains en or, tels que «Zizi». Ce jeudi matin, la feutrière est introuvable à son atelier de Duisi. La question de sa localisation transite par quatre maisons en tôle avant que la fugueuse ne soit repérée en pleine conversation avec une voisine. «J’ai 82 ans, sert-elle en guise d’intro. Je suis retraitée donc je fais ça pour arrondir mes fins de mois.» Zizi fabrique des chapeaux, des chaussettes ou encore des moufles en feutre à partir de laine de mouton depuis plus de 60 ans. Désormais, elle accueille régulièrement des groupes de touristes qu’elle conquiert aussi par sa personnalité drôle et frondeuse, malgré la barrière de la langue.
L’école du futur
Rares sont les citoyens de la vallée qui parlent quoi que ce soit d’autre que le kiste ou le géorgien. Alors à quelques pas de l’atelier de Zizi, au premier étage d’un petit bâtiment bétonné un peu chancelant, d’autres femmes s’appliquent à changer la donne à la Roddy Scott Foundation (RSF). Fondée en 2007 par les parents de ce journaliste britannique tué pendant la guerre de Tchétchénie et qui voulaient créer «quelque chose de bien» en son nom, cette école «extra-scolaire» enseigne gratuitement l’anglais à quelque 240 élèves une poignée d’heures par semaine. «Chaque année, une douzaine de nos jeunes rejoignent l’université», souligne sans exulter Lia Margoshvili, la directrice installée dans une salle de classe dont l’étagère compte aussi bien des livres d’algèbre que le très bon jeu de société Dixit. La Fondation est théoriquement fermée ce jeudi, mais près d’une vingtaine d’écolières s’y retrouvent toutefois pour discuter en petits groupes, preuve que l’établissement n’a pas qu’une vocation éducative, mais aussi sociale. Sans trop oser le dire, une photographe en herbe prépare un article pour le Pankissi Times, ce journal en ligne dans lequel les élèves partagent en anglais des nouvelles de leur région et leurs états d’âme. Alors que le taux de chômage des gorges atteint 83% d’après ONU Femmes, RSF entend former des citoyens responsables, actifs et confiants pour bâtir la société de demain. «Nous voulons permettre aux élèves de socialiser avec le reste de la Géorgie et même du monde via des échanges, de connaître leurs droits, de développer leur pensée critique pour échapper à celle, plus étriquée, de certains aînés non éduqués qui interdisent beaucoup de choses», détaille Linda Bekhoeva, jeune professeure portant le voile et issue de la toute première promotion de la RSF. «Nous sommes persuadées que seule l’éducation pourra sauver la Vallée de Pankissi tout en attirant à nouveau le regard du monde entier, mais cette fois-ci pour des raisons positives.» Dans la classe, les ambitions sont en tout cas élevées. Aishat rêve de devenir professeure, Farida businesswoman et Hava docteure. En attendant, celle-ci remplit sa part du contrat touristique en alpaguant les moindres touristes qui visitent les gorges. «Je leur parle de la réalité du quotidien de Pankissi, de notre culture, de notre gastronomie…, affirme l’adolescente de 17 ans. Avec tout ce qui est mis en place pour valoriser la vallée, je me sens désormais fière d’en être originaire, je n’ai plus honte d’en parler à d’autres Géorgiens.»