Il est un peu plus de midi, ce jeudi de mai, quand Amal[1] se lève, les yeux engourdis. La jeune fille syrienne s’assied sur un coussin dans un petit coin du salon aux murs jaunes effrités, et fait défiler les stories Snapchat sur son téléphone. Par habitude, elle se redresse et passe un petit coup de balai sur le parquet du deux-pièces insalubre où elle vit avec sa famille à Anderlecht.
Dans la cuisine, une pile de vaisselle de la veille l’attend. Karim, son petit frère de 13 ans, a les yeux rivés sur sa console de jeux vidéo, dans la semi-pénombre de la petite chambre à coucher. Seule Farah, 11 ans, s’est levée de bonne heure pour aller à l’école. Malgré un redoublement et quelques absences sporadiques, elle est la seule à suivre une scolarité régulière.
Amal, qui vient d’avoir 18 ans, est inscrite en 3e professionnelle à l’Institut de la Providence à Anderlecht, mais ne va quasiment jamais en cours. «Cette année, j’ai du mal à me motiver pour aller en classe. Mon rêve était de devenir médecin, mais j’ai pris trop de retard dans mes études pour pouvoir y arriver un jour, alors je me dis que l’école, ça ne me sert à rien.» Pendant ses journées, Amal s’occupe de ses trois frères et sœurs comme une seconde mère et va parfois donner un coup de main au secrétariat d’une clinique près de chez elle pour se faire un peu d’argent de poche.
Amal est issue de la communauté dom, une minorité ethnique souvent assimilée à des «gitans» du Moyen-Orient, arrivée à partir de 2014 en Belgique et en France après avoir fui la guerre en Syrie. Comme un certain nombre de jeunes filles doms de son âge, le parcours scolaire d’Amal s’arrêtera à la troisième professionnelle: elle ne pourra pas poursuivre une année supplémentaire après sa majorité. Sa sortie du secondaire se fait sans diplôme ni débouché professionnel. Elle cherche des stages, sans succès pour l’instant.
«Cette année, j’ai du mal à me motiver pour aller en classe. Mon rêve était de devenir médecin, mais j’ai pris trop de retard dans mes études pour pouvoir y arriver un jour, alors je me dis que l’école, ça ne me sert à rien.» Amal, jeune adolescente dom
Des difficultés en français
Amal a connu un parcours chaotique. Avec ses parents, elle a fui la Syrie pendant la guerre en 2013, a passé un an et demi au Liban avant de traverser la Méditerranée en 2015 depuis la Turquie pour rejoindre la Grèce dans un rafiot bondé, munie d’un gilet de sauvetage orange, la peur au ventre.
Après une traversée de l’Europe de l’Est, la famille rejoint la France et vit quelques années en Seine–Saint-Denis, avant de s’installer en Belgique à l’automne 2019. Amal a alors 11 ans. La transition entre les deux pays est difficile: pendant près d’un an, les enfants ne sont pas scolarisés, et le changement de programme scolaire les perturbe.
C’est vers l’âge de 15 ans qu’Amal commence à décrocher. «La génération des 15-25 ans a encore beaucoup de difficultés à s’intégrer, en particulier dans le système scolaire. Ce sont des enfants qui ont été déscolarisés pendant un long parcours d’exil. Ils se débrouillent bien à l’oral, mais ont de grosses difficultés à écrire en français, ce qui les empêche d’avancer», explique Noujoud Allouche, médiatrice interculturelle syrienne au Foyer Asbl, qui travaille sur l’accrochage scolaire dans plusieurs communes bruxelloises. L’apprentissage du français vient se rajouter aux deux langues que parlent déjà les enfants: la langue de leur ethnie, le domari – une langue indo-aryenne avec des influences perses, arabes et turques – et l’arabe.
«L’absentéisme scolaire s’aggrave à partir de l’âge de 15 ans, quand surgit la question des mariages précoces chez les filles. Les garçons, eux, commencent à travailler avant d’avoir achevé leur scolarité, pour aider financièrement leur famille», observe la médiatrice.
Ces deux dernières années, Amal reconnaît avoir été plus préoccupée par ses projets de mariage que par ses études. Il y a deux ans, ses parents lui avaient trouvé un fiancé. Lors de sa présentation dans le salon familial où étaient disposés cadeaux et pâtisseries, elle a souri pour ne pas froisser ses parents, mais s’est ensuite enfermée dans les toilettes en pleurant. «Je ne pouvais pas me fiancer avec quelqu’un que je ne connais pas, en plus il ne me plaisait pas», raconte-t-elle.
Les parents ont accepté son choix. À ce moment, elle ne leur a pas dit qu’elle était amoureuse d’un dom libanais. Après plusieurs années en couple, les deux adolescents se fiancent en décembre 2025, alors qu’Amal a 17 ans. Sur les vidéos, elle porte une robe rouge étincelante, un serre-tête en forme de diadème, et danse avec son fiancé en costume, un large sourire à fossettes illuminant son visage. Deux mois plus tard, ils rompent les fiançailles. Un choix qui lui a demandé un certain courage. «La mère de mon fiancé me faisait tout faire, et refusait que je travaille à la clinique. Il n’avait plus autant d’attentions pour moi, et en plus, il n’a toujours pas de papiers. Je suis la seule à décider de ma vie, personne ne m’imposera ses choix», dit Amal. Aujourd’hui, comment se voit-elle dans cinq ans? «Avec un travail, et sans enfants. J’ai du temps devant moi avant de me marier.»
«La génération des 15-25 ans a encore beaucoup de difficultés à s’intégrer, en particulier dans le système scolaire. Ce sont des enfants qui ont été déscolarisés pendant un long parcours d’exil. Ils se débrouillent bien à l’oral, mais ont de grosses difficultés à écrire en français, ce qui les empêche d’avancer.»
Noujoud Allouche, médiatrice interculturelle syrienne au Foyer Asbl
Le défi de l’absentéisme
À l’Institut de la Providence où est inscrite Amal – établissement avec le plus faible indice socio-économique des écoles francophones de Belgique – environ 40 % des élèves sont des Doms. Beaucoup de familles se sont regroupées à Cureghem, dans des logements souvent insalubres, proches de l’établissement d’enseignement secondaire. D’autres membres de la communauté se sont installés dans d’autres communes de Bruxelles: Molenbeek, Saint-Josse, Evere ou Schaerbeek. En revanche, il existe peu d’informations sur la présence de Doms en Wallonie.
À la Providence, le principal défi reste l’accrochage scolaire: près d’un quart des élèves de l’établissement ne viennent quasiment pas à l’école. Pour y remédier, l’école participe au projet Pygmalion, lancé par la Cellule de relations interculturelles et primo-arrivants (CRIPA) d’Anderlecht en 2022, qui vise à créer du lien entre les familles doms et les équipes scolaires. Pygmalion commence par une séance de sensibilisation avec l’équipe pédagogique sur les Doms, suivie de plusieurs rencontres avec les parents et l’équipe enseignante. La CRIPA et le CPMS sont présents en tant que facilitateurs. «Pygmalion vise à donner des outils aux parents pour qu’ils puissent aider leurs enfants dans leur parcours scolaire et à inciter les établissements scolaires à valoriser le travail des élèves doms», résume Tamim Alchoiri, médiateur culturel à la CRIPA.
Autour de pâtisseries orientales et d’un thé, une réunion est organisée ce mardi après-midi avec deux papas, qui pourront ensuite jouer le rôle de relais auprès de la communauté, notamment via un groupe WhatsApp. «Nous voulons instaurer avec vous une relation de confiance, nous avons besoin de vous et ne sommes pas là pour vous menacer de sanctions», précise d’emblée Sandra Pacheco, chargée de l’accrochage scolaire dans l’établissement. «L’école, cela reste quelque chose de nouveau pour nous, explique Mustapha, l’un des deux pères de famille. En Syrie, nous n’étions pas sédentaires comme ici en Belgique, et nous nous déplacions tous les six mois en fonction des opportunités de travail saisonnier, l’école n’était de fait pas obligatoire. Nos parents ne savaient pas lire ni écrire.»
Hassan, le père d’Amal, participe également à la réunion. Il dit avoir du mal à mesurer les progrès de ses enfants à l’école. «Je regarde leur cahier de classe et j’ai l’impression qu’ils n’ont pas de devoirs, qu’il y a un laisser-aller. Nos enfants étudient pendant dix ans dans votre système scolaire, mais aucun d’entre eux ne trouve de travail à la sortie.»
Du côté de l’équipe scolaire, le son de cloche diffère. «C’est intéressant ce que vous dites, sourit la psychologue Iris Dumont au sein d’un CPMS qui intervient à la Providence, car nous attendons justement de vous qu’en tant que parents, vous soyez plus stricts avec vos enfants, que vous les couchiez plus tôt, sans leur laisser le choix d’aller à l’école». Le père de famille hoche la tête. «Nous incitons nos enfants à aller à l’école, mais on ne peut pas les obliger à s’y rendre. C’est plus dur d’imposer des règles ici en Europe, on a l’impression que nos enfants ont beaucoup plus de libertés», renchérit-il.
Il reste aussi encore, de la part des familles doms, une certaine méfiance à l’égard des institutions étatiques, et donc de l’école, notamment héritée des années Assad. La peur que l’État s’insère dans leurs vies et éloigne les enfants de la communauté au profit d’un autre modèle que le leur. «L’école est le lieu de rencontre entre une culture dom collective et ultracommunautaire, et une société européenne individualiste et libérale», analyse Vital Marage, anthropologue et coordinateur à la CRIPA. Alors que Sandra Pacheco utilise comme métaphore de l’accrochage scolaire un bateau dans une mer agitée qu’on arrime à une ancre, Moustapha mime le signe d’un homme sur la terre ferme équipé d’une longue-vue, observant chaque fait et geste, suscitant les rires de tous.
Il reste aussi encore, de la part des familles doms, une certaine méfiance à l’égard des institutions étatiques, et donc de l’école, notamment héritée des années Assad. La peur que l’État s’insère dans leurs vies et éloigne les enfants de la communauté au profit d’un autre modèle que le leur.
Le recul des grossesses précoces
L’Institut Cardinal Mercier est un autre établissement secondaire qui accueille des adolescents doms dans la commune de Schaerbeek. Comme à la Providence, les enseignants ont dans un premier temps été complètement désorientés par l’arrivée de nombreux enfants doms en secondaire ne sachant ni lire ni écrire. «Au départ, nous ne disposions pas des codes pour accueillir cette communauté. Nous n’étions pas outillés pour intégrer des enfants dont l’âge physique était bien plus élevé que l’âge scolaire. Beaucoup sont passés par notre dispositif d’accueil et de scolarisation pour primo-arrivants (DASPA), explique Marie-Ange Veyckemans, coordinatrice du DASPA à Cardinal Mercier.
Dix ans plus tard, la donne a beaucoup changé. Nous n’avons plus d’enfants doms dans le dispositif DASPA, car davantage sont inscrits à l’école dès la maternelle, et suivent une scolarisation régulière en primaire. Aujourd’hui, de plus en plus d’élèves de notre établissement vont jusqu’au CESS, en particulier des jeunes filles, qui deviennent ensuite coiffeuses, puéricultrices ou secrétaires.»
Un autre phénomène qui venait perturber la scolarisation des jeunes filles a diminué: les grossesses précoces. Les relations sexuelles étant prohibées avant le mariage chez les Doms – comme de manière générale en islam –, les adolescents qui tombent amoureux voient le mariage religieux comme un futur désirable, encouragé par les parents qui redoutent plus que tout des relations hors mariage déshonorant la famille, et préfèrent marier les enfants au sein de la communauté. «La première génération d’adolescentes arrivées en Belgique se mariait jeune, elles tombaient enceintes les unes après les autres. Mais aujourd’hui, c’est le jour et la nuit, elles veulent d’abord finir leurs études. C’est devenu rare qu’elles tombent enceintes en secondaire, et même les jeunes mères reprennent leur scolarité après leur grossesse», assure Marie-Ange Veyckemans.
Les mariages dits «khatifé» («enlèvement»), où deux jeunes décident de s’enfuir ensemble et d’avoir des relations intimes pour imposer un mariage non voulu par les parents, sont aussi beaucoup plus rares. Dans la médiathèque de l’école, une discussion avec trois jeunes filles doms en troisième et quatrième professionnelle s’enclenche. L’une veut devenir vendeuse, l’autre, coiffeuse, et la troisième, auxiliaire administrative. «Les femmes ne travaillaient pas en Syrie, mais nous vivons en Europe. On veut être indépendantes, gagner de l’argent», affirme l’une d’elles. Aucune des trois n’envisage de se marier «avant d’avoir au moins 20 ans». «Avoir des enfants demande beaucoup de responsabilités, on le voit avec nos frères et sœurs», affirme la seconde. «Quand j’ai appris il n’y a pas longtemps qu’une fille de l’école avait accouché à 16 ans, franchement, j’ai été choquée!», conclut la troisième.
[1] Le prénom a été modifié.