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Regard critique · Justice sociale

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À Gand, le foot fait société

Dans un univers du football professionnel souvent accusé de « greenwasher » son action sociale, la Fondation de La Gantoise développe depuis une quinzaine d’années une stratégie ambitieuse et évolutive pour servir sa communauté.

L’objectif de l’exercice est de faire transiter le ballon du cône A au D via le B et le C, dans une sorte de carré au sol. En soi, il n’y a pas de réelle difficulté, mais, pour Tom, qui présente un léger retard mental, l’assimilation reste compliquée. Sur l’un des terrains de Nieuw Gent, un quartier populaire du sud de la ville, le jeune joueur de la Street Wise Nieuw Gent se perd d’ailleurs à plusieurs reprises. Son coéquipier Stef* décide alors de lui montrer du doigt l’endroit où doit aboutir le cuir et le guide patiemment à bon port. En bord de pelouse, l’entraîneur Olivier Moerman exulte. Et interrompt même la séance d’entraînement pour féliciter Stef devant tout le monde. «Voilà comment j’espère voir mes joueurs évoluer en tant que jeunes puis adultes capables de s’entraider, d’embrasser leurs différences», déclare ensuite ce trentenaire aux cheveux bouclés d’or. «Jamais je n’applaudirai un gamin pour une bonne passe, mais je le ferai automatiquement pour une belle attitude.»

À Street Wise Nieuw Gent, le résultat n’a pas d’importance. Ce club de football de quartier encadré par la KAA Gent Foundation a pour principal dessein d’offrir à des centaines d’enfants et de jeunes une alternative gratuite aux clubs traditionnels. Dans un parc ou sur un vrai terrain, avec ses propres chaussures ou botté de pompes prêtées, l’idée c’est de jouer. Ensemble.

D’après le rapport «De Omgevingsanalyse Gent» publié par la Ville en 2024, environ 33.000 Gantois vivent sous le seuil de pauvreté. Et la précarité se cristallise autour de quartiers tels que Rabot-Blaisantvest, Watersportbaan ou encore Nieuw Gent. Un coin à la réputation peu glorieuse qui est pourtant plébiscité par la Ville et le club de La Gantoise au début du siècle pour y implanter le nouveau stade du club. «À l’époque, avec quelques amis supporters, on a écrit aux autorités locales pour les convaincre de conditionner leur contribution financière pour le stade à l’accomplissement d’un véritable travail social», se souvient Wim Beelaert.

Ce diplômé en histoire et politique internationale, alors attaché ministériel, fait preuve d’un tel engagement en faveur de l’émancipation des citoyens qu’il est propulsé coordinateur de la KAA Gent Foundation (KAAGF) à sa création en 2009 par la Ville et le club. «Dès le départ, l’objectif était d’utiliser le sport et le club pour rassembler les gens, les responsabiliser et les aider à s’épanouir, expose Beelaert. Cette implication de la Fondation était fondamentale pour éviter que le club ne devienne un ovni: il fallait justement en faire un acteur qui s’intègre et apporte une dynamique positive à son quartier.» À peine mise sur pied, la KAAGF entame une première collaboration avec les Gantoise Plantrekkers, un club destiné à des personnes sans domicile fixe, en situation de précarité ou souffrant de problèmes d’addiction. Encadrés par des éducateurs de rue et des assistants sociaux, ils jouent au foot, mais bénéficient aussi d’un accompagnement informel adapté à leurs besoins, dans l’espoir qu’ils reprennent progressivement leur vie en main.

«Jamais je n’applaudirai un gamin pour une bonne passe, mais je le ferai automatiquement pour une belle attitude.»

Olivier Moerman, entraîneur de la Street Wise Nieuw Gent

Un même langage

Aujourd’hui, la Fondation coordonne chaque année 14 projets d’émancipation à travers le sport. Cela correspond à plus de 1.100 activités, auxquelles participent environ 7.000 personnes, 11 salariés et 140 bénévoles. Parmi les projets les plus marquants, il y a cette équipe appelée Geestige Buffalo’s, ouverte aux personnes présentant des vulnérabilités psychosociales, encouragées à éprouver des moyens d’améliorer leur santé physique et mentale à travers le sport roi. Il y a aussi le football en marchant pour seniors, idéal pour lutter contre la sédentarisation et l’isolation des 60+, ou encore Elk Talent Telt, un immense réseau mis en place pour regrouper tous les clubs de la ville ayant un programme pour les jeunes, et ainsi favoriser l’interaction, le partage et l’échange.

«Le football est encore et toujours le sport le plus populaire au monde, commente Wim Beelaert. Partout où coexistent différentes communautés, il est un langage que beaucoup ont en commun. Le ballon est un prétexte de choix pour permettre la rencontre.» Beelaert le répète d’ailleurs bien assez: on ne devient pas meilleur footballeur en sortant d’une activité de la KAAGF. En revanche, il est possible d’améliorer sa communication et d’aborder des problèmes personnels avec les travailleurs sociaux, qui sont à la fois de terrain et de confiance. «On ne peut pas les aider sur tous les aspects de leur vie», nuance bien sûr Olivier Moerman, qui est également chargé de projet à la Fondation. «Mais on joue le rôle d’intermédiaire pour les aiguiller vers les bons interlocuteurs.»

Dans une ville qui compte plus de 160 nationalités et où 38% de la population n’est pas d’origine belge, la diversité est une richesse à préserver via des politiques qui soutiennent activement la rencontre, la compréhension mutuelle et la participation. À la Fondation, on est persuadé que cela passe par des environnements d’apprentissage informels, le développement de talents et même l’influence de modèles positifs. «Notre force, c’est d’être à la fois partenaire du club de foot, mais aussi autonome dans nos choix, se félicite Wim Beelaert. Les intérêts d’un club ne sont pas toujours connectés à ceux d’une association. Par exemple, s’il est possible qu’une entreprise de paris soit partenaire de La Gantoise, la Fondation ne l’acceptera jamais, c’est une question de crédibilité.» Le coordinateur se retient toutefois d’adopter le moindre ton politique, arguant que le conseil communal doit valider la plupart des décisions de la KAAGF. «Notre histoire ne doit absolument pas être celle d’une majorité contre une minorité. Le club, comme les tribunes et la ville, sont pluralistes et nos choix essaient de représenter cette hétérogénéité.»

«Le football est encore et toujours le sport le plus populaire au monde. Partout où coexistent différentes communautés, il est un langage que beaucoup ont en commun. Le ballon est un prétexte de choix pour permettre la rencontre.»

Wim Beelaert, coordinateur de la KAA Gent Foundation

Le bon rapport

Cette richesse se remarque dans la variété des activités liées à la Fondation. Ce matin, une bonne quinzaine de personnes sont installées dans la lumineuse et accueillante maison de quartier appelée De Serre. Certains savourent un café à prix démocratique en parlant football. D’autres profitent de confortables divans pour claquer une petite sieste. Un homme en tenue d’ouvrier jaune fluo impose une partie de tennis de table à un plus jeune, barbu et en équipement de La Gantoise.

Face à un immense tableau en liège, une petite dame âgée s’enquiert du programme du reste de la semaine, et notamment cet «adieu» prévu à un bloc à appartements voisin en passe d’être démoli. À midi pile, le coin bar appelé Bij Pino ouvre ses portes et une énorme casserole de soupe est installée sur une table de brasseur. «Elle est gratuite», précise une jeune travailleuse sociale aux longs cheveux bouclés. «Les gens du coin viennent chez Pino pour prendre du bon temps: ils ont en plus accès au wi-fi, parfois à un coiffeur et à des conseillers d’associations proches.» À quelques pas de là, dans le hall omnisport de l’école primaire De Panda, une trentaine de jeunes s’essaient à la danse grâce à la Buffalo Dance Academy. Toujours sous l’œil attentif du chef amérindien qui personnifie l’emblème de La Gantoise depuis les années 1920. «La plupart des participants sont des supporters du club de foot, assure Olivier Moerman. Inévitablement, la présence du logo sur les équipements de la Fondation renforce leur sentiment d’appartenance, leur investissement et donc leur confiance en eux.»

Il y a quelques années, pour mesurer l’impact concret de la KAAGF sur la communauté, l’UGent a dépêché trois chercheuses sur le terrain. Pendant plusieurs mois, tenues d’entraînement sur les épaules, Sara Willems, Karen Van der Veken et Emelien Lauwerier ont recueilli des données, analysé des documents, observé des activités de groupe et se sont entretenues avec des participants. Dans ses conclusions, le trio a écrit que les opportunités offertes aux protagonistes de s’entraider constituent un puissant facteur d’émancipation, qui leur permet au passage de s’épanouir, de développer des compétences de vie et de se sentir utiles, avec pour conséquence directe une meilleure santé mentale et un bien-être accru.

«Ce rapport a été déterminant, rembobine Wim Beelaert. Comme il était plutôt positif, on a compris que l’on prenait la bonne direction. La visibilité de ce travail nous a en plus rapprochés de nouveaux partenaires dont l’apport financier a permis d’engager des travailleurs sociaux supplémentaires.» Pour ne rien gâcher, le travail de la Fondation est régulièrement plébiscité par des organismes tels que la Pro League (le championnat belge de football) qui a sacré la KAAGF meilleure association du pays à cinq reprises, tandis que l’Association européenne des clubs (ECA) l’a fait à l’échelle continentale en 2018.

Pour ne rien gâcher, le travail de la Fondation est régulièrement plébiscité par des organismes tels que la Pro League (le championnat belge de football) qui a sacré la KAAGF meilleure association du pays à cinq reprises, tandis que l’Association européenne des clubs (ECA) l’a fait à l’échelle continentale en 2018.

Un nouveau plan

Désormais, le budget de la Fondation frôle les 900.000 euros. Inimaginable il y a quinze ans… et toujours impensable pour beaucoup d’autres clubs, bien que la KAAGF plaide depuis des années pour que chaque écurie professionnelle s’engage à consacrer 1% de son budget à son impact social local. En 2024, l’assemblée générale de la Pro League a toutefois intégré des critères de responsabilité sociale dans les conditions d’obtention de la licence (obligatoire pour participer aux compétitions officielles). «Chaque club doit mettre en place des actions non seulement sociosportives, mais visant aussi à lutter contre la discrimination, à favoriser la diversité et l’écologie… s’enthousiasme Wim Beelaert. C’est le début, beaucoup de clubs en sont maintenant là où nous étions en 2012. Mais cette évolution est très importante parce que si on est seul à s’activer, on n’avancera pas.» Fin mars, la Fondation gantoise a accueilli celle de Genk dans une perspective d’inspiration mutuelle. Quelques semaines plus tard, elle a dévoilé son nouveau plan stratégique pour la période 2026-28. On y lit sept ambitions principales, parmi lesquelles le renforcement de l’offre sociosportive et son déploiement dans de nouveaux quartiers, la consolidation de l’accessibilité du stade ou encore la structuration du bénévolat. «Pour assurer la continuité du projet, on aimerait aussi pousser d’anciens participants à s’impliquer dans la Fondation et à devenir ainsi des modèles pour les jeunes du quartier, confie Olivier Moerman. L’objectif n’est pas que tout le monde s’investisse dans le football, mais simplement que les citoyens se sentent appartenir à une communauté au sein de laquelle ils peuvent créer des connexions, développer leur leadership, grandir.»

*Prénom modifié.

Emilien Hofman

Emilien Hofman

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