Partager par e-mail Partager sur Twitter Partager sur Facebook Partager sur LinkedIn Partager sur Google+ Impression
Espace public
Des palettes transformées en bancs par des personnes sans abri ou mal logées: un moyen de revendiquer leur droit à l’espace public. Crédit: StudioCaricole

Le mobilier urbain, objet de cohésion ou de dissuasion

Alter Échos n° 450 12 septembre 2017 Par Marinette Mormont et Manon Legrand

Le mobilier urbain a pour but de répondre aux divers besoins des usagers d’une ville. Celui-ci étant une arme à double tranchant, les pouvoirs publics et acteurs privés peuvent aussi recourir à un design particulier avec une volonté de régulation, voire d’exclusion.

Par Marinette Mormont et Manon Legrand

Début juillet, le système d’arrosage automatique installé quelques jours plus tôt par la Ville de Bruxelles à l’entrée du Musée des Égouts situé à la porte d’Anderlecht a fait jaser. Destiné, selon les pouvoirs publics, à «arroser les plantes» nouvellement installées, pour un groupe de riverains et plusieurs collectifs citoyens (dont le Collectif de réappropriation intégrale – CRI – et la librairie Ptyx à Ixelles), il poursuivait un objectif tout autre: faire fuir, à coups de douches forcées s’activant à chaque passage, les SDF, dont de nombreuses familles roms, installés depuis plusieurs mois sous le porche. Le système a entre-temps été désactivé sur demande l’échevine de la Culture Karine Lalieux, qui, selon ses déclarations à des citoyens mécontents(1), n’aurait pas été au courant de ce dispositif. Karine Lalieux a toutefois souligné dans cette même lettre, «que les sans-abri n’ont pas leur place à cet endroit, qui est d’ailleurs une issue de secours, et que ce n’est pas aux équipes du musée à devoir gérer ce type de situation».

Jets d’eau, bancs publics design mais inconfortables, sièges individualisés, assis-debout, mais aussi suppression de locaux chauffés dans les gares, murets pentus, surfaces anti-graffitis, grilles ou encore «piques» à humains… les pouvoirs publics comme les acteurs privés ont recours au design et plus largement à l’aménagement du territoire pour exercer un contrôle des populations.

Le concept de «prévention situationnelle», qui a pris forme aux États-Unis dans les années soixante (école de Chicago), recouvre l’ensemble des politiques qui modifient les conditions dans lesquelles un délit ou un crime peut être commis. La «prévention situationnelle» vise à prévenir les comportements inadaptés ou insécurisants, entre autres à travers l’architecture et l’urbanisme. Sa particularité, explique François Bonnet (département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Amsterdam), réside dans le fait qu’elle ne s’intéresse pas aux causes du crime ou du comportement déviant, mais qu’elle propose une solution technique, amorale, à un problème d’intégration sociale(2). Si ces dispositifs semblent plus consensuels que des mesures coercitives, ils s’avèrent aussi plus insidieux.

Le lieu public, un espace où on bouge

Dès le XIXe siècle, les espaces urbains sont remodelés pour lutter contre les assauts insurrectionnels de la classe ouvrière. À Paris, Haussmann conçoit de larges avenues qui favorisent l’action militaire et empêchent toute construction de barricade. «Cent ans plus tard, la volonté de réguler les comportements par l’aménagement de l’espace s’est encore accrue, constate Inter-Environnement Bruxelles (IEB). L’architecte a vu son rôle de complice des gardiens de l’ordre social développé (…)(3).»

C’est dans les années nonante que l’introduction d’un mobilier urbain dissuasif voit le jour dans notre capitale, de façon concomitante à l’avènement des contrats de sécurité, et d’abord dans les transports publics. En évitant les rassemblements statiques de personnes considérées comme indésirables (groupes de jeunes, sans-abri, usagers de drogues, Roms…), on met en place une politique des flux. Au détriment, parfois, d’autres publics plus vulnérables non visés, comme les personnes âgées ou les femmes enceintes. «L’espace public est devenu un espace où on bouge, commente Martin Wagener, professeur en politiques sociales à l’UCL (Fopes). On y trouve de moins en moins de possibilités pour s’asseoir.» Tout un nouveau mobilier design se dessine dans nos villes, embellissant l’espace, mais ne laissant plus aux usagers l’occasion de se (re)poser.

«En réalité, les espaces publics sont aménagés pour maintenir les classes moyennes à Bruxelles et répondre à leurs besoins.», Claire Scohier (IEB)

Exemple? À Bruxelles, l’installation en hiver 2013 de nouveaux bancs dans la station de métro Demey a défrayé la chronique. «Parfaits pour de courtes pauses de cinq minutes», selon les designers qui les ont conçus (Urbastyle), ces «assis-debout» galbés – qui permettent donc seulement de s’appuyer – ont été dénoncés comme des dispositifs anti-sans-abri et, plus largement, comme inutiles pour les usagers de la Stib.

«Les espaces publics sont des espaces partagés. En réalité, ils sont aménagés pour maintenir les classes moyennes à Bruxelles et répondre à leurs besoins», décrypte de son côté Claire Scohier (IEB), illustrant son propos par le cas de l’aménagement de la place Bethléem, dans le bas de la commune de Saint-Gilles. Cette place constitue un espace où cohabitent des populations populaires et d’autres issues des classes moyennes qui investissent les restaurants qui bordent l’un des côtés du site. «On a placé des grilles métalliques entre les terrasses et le reste de la place. Symboliquement, on sépare encore davantage les usagers de cette place mixte», commente-t-elle.

Public, privé: même combat

L’installation de caméras et l’aménagement architectural des centres commerciaux en France serviraient moins à réduire le crime qu’à gérer l’accès à certaines populations indésirables, constate François Bonnet, qui a étudié les mécanismes de la prévention situationnelle dans les gares et les centres commerciaux(4): l’objectif est de créer un environnement sûr de loisir et/ou de consommation, qui doit donc être socialement exclusif.

Même constat pour les gares. Ces espaces se veulent plus attractifs pour la clientèle et pour les commerçants qui s’y installent, ce qui implique une gestion de la sécurité des lieux et des marginaux susceptibles de s’y installer. Conséquence, on y réduit le nombre d’espaces où les publics «gênants» et/ou errants peuvent s’attarder. L’offre de bancs y est réduite.

C’est le cas à Liège. Dans la gare inaugurée en 2009, signée par l’architecte-star Santiago Calatrava, les usagers ont rapidement déploré l’absence, ou en tout cas la présence limitée de bancs au regard du gigantisme de l’édifice. Tant sur les quais que dans les halls, où les seuls bancs disponibles sont des dispositifs arrondis sur lesquels il est impossible de se coucher. La SNCB avait justifié aux citoyens mécontents «qu’il n’était pas nécessaire d’avoir des bancs puisque les trains étaient ponctuels» (sic). Tout aussi surréaliste, la réponse de l’architecte: «Les bancs ne vont pas avec l’œuvre architecturale.» L’esthétique prime donc les usages. La Ville de Liège entend les critiques, mais selon les mots du premier échevin Michel Firquet, «l’aménagement est une chasse gardée de la SNCB sur laquelle la Ville n’a pas de prise».

«Pour les sans-abri, le droit à l’espace public est encore plus important puisqu’ils n’ont pas d’espace privé.», Willem Defieuw, Samenlevingsopbouw Brussels

Tous ces aménagements allient indissociablement politiques de sécurité et politiques commerciales, explicite François Bonnet, «la première logique étant intrinsèquement subordonnée à la seconde», une situation pacifiée facilitant la consommation.

L’installation de portiques de sécurité à l’entrée de chaque station de métro à Bruxelles illustre ce propos. «Si l’argument utilisé repose sur la nécessité de faire payer les tickets aux usagers, c’est aussi une manière de réguler les flux des gens qui accèdent à ces espaces», confirme Claire Scohier. Et d’ajouter que, si aujourd’hui le plus grand piétonnier européen du centre de Bruxelles «est un aimant à SDF», son aménagement futur (avec, entre autres, l’installation de nouvelles terrasses) aura bien pour effet de repousser plus loin ce public un peu trop encombrant. «Tout a tendance à devenir espace de consommation, d’événements et donc de sélectivité des publics. Les terrasses agissent aussi comme une sorte de mobilier dissuasif.»

Entre tolérance et éviction: des espaces cogérés

«Le banc est un espace où nous, comme les personnes sans abri, pouvons nous poser, nous reposer, prendre l’air, de la distance ou être en contact avec d’autres. Tout le monde a droit à l’espace public et quelque part, pour les sans-abri, c’est encore plus important puisqu’ils n’ont pas d’espace privé», défend Willem Defieuw, de l’association Samenlevingsopbouw Brussel. Fort de ce postulat, le travailleur social a développé depuis quelques années avec des personnes sans abri ou mal logées plusieurs projets autour du banc public. Fabriquer avec ces personnes des bancs à partir de palettes en bois, les personnaliser en partant de leur vécu: une manière de revendiquer ce droit à l’espace public tout en favorisant la créativité de ces personnes.

Si l’espace public se rend moins accueillant pour les personnes fragilisées par l’entremise des architectes, designers ou urbanistes, d’un autre côté, de nouveaux espaces de cogestion de ces lieux ont vu le jour, basées sur des collaborations improbables entre acteurs du social, de la prévention et des transports publics (lire par exemple «Métro-Liens: favoriser la cohabitation souterraine», Alter Échos n°405, juin 2015). Les sans-abri sont tolérés dans certains lieux s’ils ne sont ni trop nombreux, ni trop visibles, ni trop importuns pour le passant ou le client.

«Quand ils font beaucoup de bruit, quand ils font la manche de manière agressive, laissent traîner leurs déchets… Il existe des choses non tolérables. Ce sont des citoyens comme les autres, ils doivent respecter certaines règles. La question n’est pas seulement celle du droit à l’espace, mais aussi de la gestion de cet espace», explique Martin Wagener.

Outre la question des comportements, certains lieux sont aussi emblématiques pour les pouvoirs publics, comme la place de la Bourse au centre de Bruxelles et au cœur de son piétonnier géant. «L’enjeu est de ‘libérer cette place’ pour qu’elle soit attrayante pour les touristes, continue le professeur en sciences sociales. Tandis qu’un peu plus loin, place Anneessens, les sans-abri et usagers de drogues sont tolérés de longue date. On y trouve des bancs en U où ils peuvent discuter.»

Citoyens: alliés ou chasseurs?

Avril 2015, les responsables du magasin Delhaize de la rue de Hennin à Ixelles, près de la place Flagey, font installer des plaques qui empêchent quiconque de s’asseoir ou de se coucher sur les bords qui longent le magasin. Des sans-abri avaient pris l’habitude de s’y installer. Le dispositif a suscité dans le quartier une levée de boucliers.

Quand les réaménagements montrent abruptement une volonté de «chasser les pauvres», les réactions citoyennes ne tardent pas à se manifester. Derniers exemples en date, les protestations contre l’arrosage à Anderlecht, ainsi que le retrait de grilles anti-sans-abri à la gare du Midi il y a quelques mois. D’un autre côté, souligne Claire Scohier, certains contrats de quartier ont contribué à l’installation de caméras de surveillance ou à la suppression de bancs publics pour éviter les grappes de jeunes, les nuisances sonores, l’insécurité.

«La question n’est pas seulement celle du droit à l’espace, mais aussi celle de la gestion de cet espace.», Martin Wagener, UCL (Fopes)

«La question d’un aménagement dissuasif ne se pose pas en règle générale dans les contrats de quartier, ou en tout cas pas en ces termes, explique Lionel Francou, chercheur en sociologie à l’Université catholique de Louvain et au Metrolab.Brussels. Généralement, les pratiques visent plutôt à ‘ouvrir’ les espaces, notamment dans l’idée que cela pourrait réduire le sentiment d’insécurité (). Mais il faut se rendre compte que ‘le citoyen’ n’existe pas en tant que tel, qu’il y a toutes sortes de citoyens (dont seulement une infime part s’investit dans un tel dispositif) avec des vues très différentes sur ce qui devrait ou non être fait, et pour quelles raisons.»

À cela s’ajoute une notion de seuil. Certains citoyens, commerçants se montrent assez solidaires quand ils sont confrontés à un ou deux sans-abri à leur porte. «Par contre, lors de l’installation des nouveaux locaux du Samusocial, les citoyens au sein des contrats de quartier, ont montré une certaine opposition, se rappelle Martin Wagener. On peut le comprendre, cela fait beaucoup de personnes d’un coup dans une rue résidentielle.»

Aménagement sécuritaire vs politiques sociales

L’espace public est utilisé de manière variée selon ses usagers (habitants, travailleurs, visiteurs…). D’où le défi de créer des lieux accueillants, conviviaux et tolérants qui répondent aux besoins de chacun.

Comme l’écrit la déclaration de politique régionale bruxelloise 2014-2019, «l’espace public est un lieu de rencontres, d’un usage quotidien, qui doit répondre aux besoins de la population et constituer un vecteur de lien social et d’échanges culturels. Le gouvernement entend favoriser le partage des espaces publics au profit de tous». Belle ambition. Mais derrière ces déclarations de bonnes intentions, resurgit une nouvelle fois le débat d’une politique sociale orientée solutions de survie vs solutions de long terme.

«Le recours à cet urbanisme sécuritaire dédouane les pouvoirs publics d’affronter les problèmes sociaux générés par la dualisation croissante de la société», dénonce IEB. Et Willem Defieuw de renchérir: «Le sans-abrisme est le point culminant de la problématique du mal-logement en général. Aussi longtemps que le sans-abri sera visible dans l’espace public, cela incitera le politique à chercher des solutions.»

(1) Lire: http://www.librairie-ptyx.be/la-douche-et-la-betise-crasse

(2) François Bonnet, «Contrôler des populations par l’espace? Prévention situationnelle et vidéosurveillance dans les gares et les centres commerciaux», Politix 2012/1 (n°97), p. 25-46. DOI 10.3917/pox.097.0025.

(3) Matagne J., Meynaert P., Scohier C., «Quand les espaces publics se défendent des indésirables», Bruxelles en mouvements n°230, janvier 2010.

(4) François Bonnet, ibidem.

 

En savoir plus

«Cachez ce mendiant que je ne saurais voir» (dossier), Alter Échos n°390, 14 octobre 2014.

«Pas de manche le dimanche à Charleroi», Alter Échos n°362, 14 juin 2013, Sandrine Warsztacki.

«Bienvenus dehors! Sans-abri et espace public», Bruxelles informations sociales n°172, décembre 2014.

 

«Les fab labs de la discorde», Alter Échos n° 450, Julien Winkel, 12 septembre 2017

«D4E1, le design au service des personnes handicapées», Alter Échos n° 450, Aubry Touriel, 12 septembre 2017

« Olivier Gilson: le design social, «pas là pour faire du beau, mais pour faire du juste» », Alter Échos n° 450, Cédric Vallet, 24 août 2017

«Le beau banc du Vautour», Alter Échos n° 450, 24 août 2017, Cédric Vallet

Pssssttt, cher.chère visiteur.euse du site d’Alter Échos !!!

Sache que ta présence sur notre site nous réjouit. Sache aussi que nous sommes heureux que vous soyez si nombreux.ses à nous suivre sur le web. Nous avons choisi de mettre en accès libre une grande partie de nos articles … pour le partage & pour répondre à notre mission d’éducation permanente. Mais produire une information de fond & de qualité implique un coût. Soutenez-nous ! Abonnez-vous à nos revues !

A la Une