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Rue de Manchester, de l’industrie à la culture

Au cœur du vieux Molenbeek, dans l’un des quartiers les plus populaires de Bruxelles, sur les bords du Canal qui trace la frontière avec la commune d’Anderlecht, la rue de Manchester se démarque par son dynamisme socioculturel. Elle héberge de nombreux projets tels que la Raffinerie de Charleroi Danse, Recyclart, Cassonade, Decoratelier, Impulsion Dance, Cinemaximiliaan…

Dounia Dolbec 30-01-2024 Alter Échos n° 515
(c) © sau-msi.brussels (PSa)

Il y a quelques décennies, le «petit Manchester», comme on surnommait le quartier au XIXe siècle, était l’une des zones les plus industrialisées d’Europe, la rue était peuplée d’usines, de fabriques, d’entrepôts et de logements ouvriers. Aujourd’hui, la commune se caractérise par son identité multiculturelle avec 40% de sa population de confession musulmane et plus de la moitié d’origine marocaine. C’est aussi la deuxième la plus pauvre de la région bruxelloise après Saint-Josse, selon l’Institut national de statistique Statbel.

L’évolution singulière de la rue de Manchester répond d’abord à un «schéma assez classique qu’on voit dans plein de villes au passé industriel, encore plus quand cette activité industrielle était située proche du centre-ville», explique Mathieu Van Criekingen, enseignant-chercheur en géographie et études urbaines à l’Université libre de Bruxelles. On trouve de nombreux autres exemples de reconversion de grands espaces vides ayant perdu leur usage d’origine, tels que le Wiels à Forest ou le Centquatre à Paris. Dans les années 1970, Frédéric Flamand crée ainsi le Plan K, dans l’ancienne raffinerie Graeffe de la rue de Manchester, qui deviendra en 2004 l’antenne bruxelloise de Charleroi Danse. Les autres surfaces disponibles dans la rue attirent en 2016 le lieu de création Decoratelier dans l’immeuble voisin et, en 2020, le restaurant solidaire Cassonade, issu d’une initiative citoyenne, au numéro 25: «C’était le ramadan, pendant le Covid, des gens du quartier nous ont demandé un espace pour faire des colis alimentaires», se rappelle Mehdi Khammal, qui y travaille. Un local libre, une bonne idée, l’engouement d’acteurs entrepreneuriaux, la motivation des habitants… Il n’en faut pas plus pour que la machine soit lancée.

Une zone à potentiel

L’encouragement et le soutien financier des pouvoirs publics ont aussi joué un rôle décisif dans l’implantation des projets dans la rue. En 2018, la Région de Bruxelles-Capitale utilise son droit de préemption pour racheter le 13-15 qui abritait une ancienne imprimerie et propose au centre d’arts et de formation professionnelle Recyclart de s’y installer après son départ de la gare Bruxelles-Chapelle. Ses activités et missions entrent en effet en adéquation avec les caractéristiques du bâtiment et du quartier, selon son directeur Roel Forceville. En 2019, le 17-19 est à son tour acquis par la Région qui lance un appel à projets pour une occupation temporaire des locaux.

Il y a quelques décennies, le «petit Manchester», comme on surnommait le quartier au XIXe siècle, était l’une des zones les plus industrialisées d’Europe, la rue était peuplée d’usines, de fabriques, d’entrepôts et de logements ouvriers.

L’école de danses urbaines Impulsion Dance est l’un des candidats retenus pour un bail de deux ans: «Avec nos activités, on fait un pont entre différentes classes sociales et ça a sans doute aidé à ce quon soit choisi», raconte Yannick Bras, cofondateur et directeur. En septembre 2024, les travaux du futur «pôle artistique productif» de la rue, pilotés par la Société d’aménagement urbain (SAU), devraient débuter. Ce pôle s’inscrit dans le «Plan Canal» lancé en 2015 par la Région et qui intègre la rue de Manchester, classée «prioritaire» ou «stratégique» pour le développement territorial bruxellois. Pour Mathieu Van Criekingen, «le message est clair, c’est une zone présentant beaucoup de potentiel pour développer des projets et en faire une sorte d’extension du centre-ville», en la rendant «plus attractive, plutôt résidentielle et de loisirs». Reste à voir de quelle façon tous ces projets transformeront le quartier. «Du côté du monde de la promotion immobilière, le Plan Canal a été vu comme une invitation à venir investir», commente Mathieu Van Criekingen. Rue de Manchester, une halle culturelle, des ateliers et des entreprises devraient voir le jour, avec le risque d’accroître le décalage entre le prix des loyers et le portefeuille des ménages, d’autant plus lorsque les activités développées s’adressent en priorité à une population de type classe moyenne.

Se nourrir de l’expérience

L’inclusion de la population locale ainsi que l’accessibilité des lieux et des évènements restent alors un enjeu majeur pour les différentes structures de la rue de Manchester. «On ne veut pas faire table rase, on veut se nourrir de l’expérience de chaque acteur et de ce qui est déjà mis en place», assure Bruno Allardin, chef de projet Manchester pour la SAU. L’aspect participatif est selon lui une composante essentielle du processus, avec l’organisation de workshops et de discussions entre les différents acteurs. Mais atteindre les habitants, «ce n’est pas toujours évident, il n’y a pas eu beaucoup de réactions pendant la période de concertation», ajoute-t-il. Si la mixité sociale est déjà une réalité à Molenbeek, les logiques d’entre-soi subsistent. «La question, insiste Mathieu Van Criekingen, c’est de savoir si les gens vivent les uns à côté des autres en s’ignorant ou s’ils partagent certains endroits.» Alice Carson, chargée des évènements et des volontaires pour Cinemaximiliaan, admet qu’intégrer le voisinage immédiat n’est pas toujours facile, mais poursuit les efforts pour «sensibiliser tous les publics à l’inclusion et à la non-discrimination». Même son de cloche du côté de Charleroi Danse qui peine à attirer un public adulte venant des environs.

 

Aujourd’hui, la commune se caractérise par son identité multiculturelle avec 40% de sa population de confession musulmane et plus de la moitié d’origine marocaine. C’est aussi la deuxième la plus pauvre de la région bruxelloise après Saint-Josse, selon l’Institut national de statistique Statbel.

«On les compte sur les doigts de la main», reconnaît Ludovica Riccardi, responsable de projets et des relations publiques à Charleroi Danse. Le projet de hub culturel porté par la Région vise justement une plus grande perspective sur l’espace public. Charleroi Danse souhaite ainsi se doter d’un espace de danse ouvert sur la rue. Mais cette visibilité accrue pour les différents lieux et évènements de la rue soulève des questions, notamment celle des safe spaces. Ces espaces «sûrs» sont censés permettre à des personnes en situation de minorité de s’exprimer en toute liberté et sécurité sur des enjeux qu’elles partagent. Dans un cadre protégé, on peut alors parler, entre autres, d’identité, de questions de genre, du rapport au corps et à la nudité… Des sujets qui peuvent choquer des publics dont les préoccupations, cultures et mentalités sont parfois éloignées et plus conservatrices, jusqu’à susciter l’incompréhension, voire la confrontation. La tension entre mixité et communauté est bien réelle et suppose alors des actions de médiation. Pour Yannick Bras, la rencontre et le mélange entre plusieurs populations «prendra du temps et sera difficile, il n’y a pas de magie là-dedans, mais déjà le fait que ça existe ouvre des horizons». D’autant plus que son asbl a reçu un accueil encourageant des habitants: «Ils sont plutôt positifs, contents que le quartier vive, qu’il y ait des activités, on s’est sentis accueillis.» À Cassonade aussi, le travail porte ses fruits. «Il y a des personnes illettrées qui nous demandent de l’aide pour payer leurs factures, il y a des gens qui viennent et qui n’ont pas de job, d’autres qui en ont trouvé en venant ici, en se rencontrant», se félicite Mehdi. Malgré des difficultés rencontrées en cours de route, les effets positifs de la rue de Manchester sont donc déjà perceptibles dans le quartier. Dans l’attente des prochains changements et de leurs possibles répercussions sur cet écosystème complexe aux équilibres parfois fragiles.

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