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Regard critique · Justice sociale

Flashback

Un statut pour les agricultrices

Le travail des agricultrices a longtemps été considéré comme le prolongement de leur travail domestique. Sans pouvoir de décision ou de droits sociaux propres, les «épouses d’agriculteurs» se sont battues avec d’autres conjointes d’indépendants pour obtenir une reconnaissance. Après plus de 35 ans de combats et de négociations, elles aboutissent en 2005 à un véritable statut de «conjointe aidante».

Augustin Dechamps 05-10-2026 Alter Échos n° 531
ADN-ZB Bartocha 20.8.74-wa-Bez. Neubrandenburg: Magdalena Radtke gehört zu jenen sieben Frauen der KAP Bartow im Kreis Altentreptow, die sich in den Wintermonaten zum Mähdrescherkapitän qualifizierten. Insgesamt neuen Frauen lösen sich bei der Schichtarbeit auf den E 512 ab.

On est dans le petit hameau de Pailhe – prononcez «paille» –, un peu moins de 300 habitants au grand air du Condroz, à vingt minutes de voiture de Ciney. De grandes cultures à perte de vue se partagent égalitairement le paysage avec des prairies parsemées de Blanc-Bleu, bêtes massives faisant la fierté du territoire. En 1974, Anne-Marie Biatour vient y déposer ses valises. Elle vient de se marier. Son conjoint, Fernand Tasiaux, a repris l’exploitation de sa propre famille avec son frère. Fille d’agriculteurs, elle quitte la ferme familiale pour établir son propre foyer. Par la même occasion, les jeunes mariés fondent l’élevage qui les occupera toute leur vie. Si une installation est toujours pleine de promesses, celle-ci débute avec un sentiment d’injustice bien connu de la jeune agricultrice.

Anne-Marie Biatour se lève aux aurores pour s’occuper de la traite et réitère quotidiennement la besogne l’après-midi. Elle travaille avec passion, comme ses deux «collègues de travail», mais sûrement pas avec la même reconnaissance. En effet, la ferme ne lui appartient pas. Il n’a été établi aucun contrat de mariage qui lui donnerait des droits quelconques sur son outil de travail. Elle n’a pas de salaire propre, pas de droits sociaux, ni de congé de maternité ou de maladie, ni même de pension en son nom. En somme, elle n’a aucun statut: elle ne travaille pas, elle aide son mari. Aujourd’hui retraitée, elle résume ses débuts en souriant: «Quand je suis arrivée, mon statut, c’était ‘épouse de Fernand Tasiaux’, sans aucun droit.»

Femmes au foyer et à la traite

Dans notre modèle d’agriculture familiale, le labeur de l’épouse a longtemps été considéré comme un prolongement de son travail domestique. Anne-Marie Biatour n’est pas seule: elle partage sa condition avec ses camarades du syndicat agricole. Déjà membre de la section féminine d’un ancien syndicat agricole (Union professionnelle agricole, UPA) dans ses jeunes années, elle sera surtout présidente de l’Union des agricultrices wallonnes (UAW) de 2001 à 2013, section féminine de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA), syndicat majoritaire en Wallonie. Elle mène d’abord la bataille chez elle. À la fin des années 70, le couple décide d’aller chez le juge de paix afin de changer le contrat de mariage pour faire des biens meubles de l’exploitation des biens communs. Jusque-là, «s’il arrivait quelque chose à mon mari, je n’avais plus rien».

Ensuite, elle sait que la conquête devra se mener au niveau politique. La discussion autour d’un statut pour les conjointes d’indépendants n’est pas nouvelle: elle est omniprésente depuis ses débuts dans les sections syndicales féminines, à l’aube des années 70. Comme le constate l’UAW sur son site: «Ces conjoints aidants étaient à l’époque en grande majorité des femmes qui étaient alors considérées comme des femmes au foyer, ce qui ne permettait pas d’ouvrir d’autres droits sociaux que ceux dérivés des cotisations de leur époux. Le rôle de ces femmes était bien souvent important dans le quotidien des exploitations agricoles, mais aucun document officiel ne permettait de prouver le travail fourni. Cette situation impliquait une dépendance totale envers le conjoint aidé.» En plus du manque de reconnaissance, cette dépendance rythmait le quotidien professionnel et personnel. En cas de décès ou de séparation, l’agricultrice perdait ses droits sociaux (dérivés de son mari) et le fruit de son travail.

«Ces conjoints aidants étaient à l’époque en grande majorité des femmes qui étaient alors considérées comme des femmes au foyer, ce qui ne permettait pas d’ouvrir d’autres droits sociaux que ceux dérivés des cotisations de leur époux. Le rôle de ces femmes était bien souvent important dans le quotidien des exploitations agricoles, mais aucun document officiel ne permettait de prouver le travail fourni. Cette situation impliquait une dépendance totale envers le conjoint aidé.» Site internet de l’Union des agricultrices wallonnes (UAW).

Sous l’impulsion d’une directive européenne de 1986, une première étape est franchie en Belgique en 1989. Un «mini-statut» de conjointe aidante voit le jour à la demande de plusieurs organisations d’indépendants, tirées par les syndicalistes agricoles. Sur une base volontaire, le couple peut payer une petite cotisation et la conjointe aidante a accès aux indemnités d’incapacité de travail et de congé maternité. Pour Anne-Marie, il s’agissait là d’un premier petit pas, encore bien éloigné des droits du chef d’exploitation. Le souvenir de cette époque fait ressortir une pointe de colère dans sa voix: «Moi je l’ai eu tout de suite, mais c’était loin d’être le cas pour tout le monde. Je me rappelle une connaissance dont le mari ne voulait pas payer le statut, car cela représentait des frais supplémentaires. Un matin, elle lui annonce qu’elle n’ira pas traire tant qu’elle n’aura pas son statut.» Dès la première victoire, une tension se formait déjà: pour acquérir l’égalité des droits sociaux, la logique voulait que la ferme verse davantage de cotisations à revenu égal. Et les interlocuteurs qu’il faut convaincre (syndicalistes et ministres) ont rarement le statut de conjointe aidante: «On était dans un monde d’hommes où les hommes avaient le pouvoir, ils ne voyaient donc pas pourquoi ils allaient nous attribuer des droits, du temps ou de l’argent.»

«Moi je l’ai eu tout de suite, mais c’était loin d’être le cas pour tout le monde. Je me rappelle une connaissance dont le mari ne voulait pas payer le statut, car cela représentait des frais supplémentaires. Un matin, elle lui annonce qu’elle n’ira pas traire tant qu’elle n’aura pas son statut.» Anne-Marie Biatour, présidente de l’UAW entre 2001 et 2013

Un statut pour toutes

Après ce premier statut, les négociations pour obtenir un véritable droit à la pension et aux indemnités vont durer 16 ans: elles n’aboutissent véritablement qu’en 2005. À la manœuvre, d’autres groupes de conjointes aidantes et d’indépendants (médecins, bouchers, boulangers, etc.), avec les agricultrices comme fer de lance. Le plus difficile a sans doute été de convaincre les hommes de leur propre syndicat. Heureusement, les sections féminines se sont battues pour avoir des places à chaque niveau de pouvoir lors de la création de la FWA en 2001, née de la fusion des deux principaux syndicats agricoles de la région. Comme l’explique Marianne Streel, présidente de l’UAW après Anne-Marie Biatour et première présidente de la FWA en 2019: «On avançait parce qu’on avait nos places au sein des structures générales, donc masculines. C’est là qu’on pouvait amener le débat et que les décisions se prenaient.» En effet, si cet enjeu existait depuis des décennies au sein des sections féminines, il a fallu la présence de femmes dans les instances dirigeantes pour qu’il soit pris au sérieux. Et cela ne faisait pas tout. Selon Anne-Marie Biatour, les réactions de leurs homologues masculins étaient parfois clairement déplacées: «Soyons clairs, ils nous disaient parfois de retourner à notre vaisselle ou se demandaient ce qu’on foutait là.»

Côté ministériel, la communication avec Sabine Laruelle (MR) est plutôt un avantage. Elle est à la fois ministre fédérale des Indépendants (ou de la Classe moyenne) et de l’Agriculture de 2003 à 2014. Avant cela, elle fut également directrice générale de la FWA. Elle nous explique que les femmes des syndicats agricoles, elle les connaissait bien: «Avec les femmes c’était très facile. Elles connaissaient très bien le système, elles étaient très bien préparées. C’était des femmes de conviction qui savaient négocier.» L’ancienne ministre n’était pas non plus étrangère à l’enjeu: «Ma maman était elle-même une conjointe aidante. Mon père était négociant d’engrais et d’aliments de bétail. J’ai vu ma mère travailler toute sa vie, faire toute la comptabilité du moulin et n’avoir aucun droit une fois arrivée à la pension, si ce n’est les droits dérivés par papa. J’ai rencontré des femmes qui ont vécu un divorce à 55 ans et qui se sont retrouvées sans rien. Elles avaient travaillé toute leur vie et se retrouvaient sans aucun droit social ni aucun droit sur les primes de leur exploitation.»

«Ma maman était elle-même une conjointe aidante. Mon père était négociant d’engrais et d’aliments de bétail. J’ai vu ma mère travailler toute sa vie, faire toute la comptabilité du moulin et n’avoir aucun droit une fois arrivée à la pension, si ce n’est les droits dérivés par papa. J’ai rencontré des femmes qui ont vécu un divorce à 55 ans et qui se sont retrouvées sans rien. Elles avaient travaillé toute leur vie et se retrouvaient sans aucun droit social ni aucun droit sur les primes de leur exploitation.» Sabine Laruelle, ministre des Indépendants et de l’Agriculture de 2003 à 2014

En 2003, le mini-statut devient obligatoire et un maxi-statut est créé, offrant une protection comparable à celle de l’indépendant à titre principal, notamment en matière de pension, de soins de santé et d’incapacité de travail. Entre fin 2002 et fin 2003, le nombre de conjointes aidantes en Belgique passe de 5.287 à 64.424; en agriculture, de 2.225 à 14.8641. En 2005, le maxi-statut devient également obligatoire. Les cotisations des conjointes aidantes sont avantageuses pour éviter les coûts trop lourds chez les couples qui gardent le même revenu. Les partenaires d’indépendants sont ainsi présumés répondre au statut s’ils aident de manière régulière le conjoint aidé et s’ils n’ont pas d’autres revenus salariés, sociaux ou de trop gros revenus d’indépendant.

En 2007, Anne-Marie Biatour et l’UAW obtiennent également la reconnaissance de la cotitularité des droits de production: la conjointe aidante et son conjoint sont désormais identifiés comme gestionnaires de l’exploitation. À l’époque des quotas laitiers, par exemple, de nombreuses agricultrices travaillaient dans l’exploitation sans être titulaires des droits de production, ceux-ci étant attribués administrativement au chef d’exploitation. En cas de séparation ou de décès, elles pouvaient donc difficilement faire valoir leurs droits sur ces quotas. Pour Marianne Streel, il s’agissait là d’un enjeu tout aussi crucial que celui des droits sociaux: «La cotitularité n’est toujours pas obligatoire, mais Benoît Lutgen (ministre wallon de l’Agriculture à l’époque, CDH, ex-Les Engagés – NDLR) et Anne-Marie ont décidé de travailler à l’envers. Au lieu d’envoyer un papier à toutes les fermes pour proposer la cotitularité, il a été décidé que toutes les dames recevaient la cotitularité, sauf si on envoyait conjointement un courrier pour dire qu’on n’en voulait pas. C’était malin parce qu’autrement, Monsieur aurait pu recevoir le courrier sans en parler à Madame. À ce moment-là, on riait beaucoup parce qu’on trouvait la stratégie scandaleuse, mais bien sentie. Franchement, il fallait oser.»

Vers la nouvelle génération

«Ce statut est le combat de ma vie.» Les rencontres avec les femmes des autres corporations, les réunions tendues avec les ministres, les innombrables allers-retours à Gembloux… Anne-Marie Biatour regarde sa carrière de syndicaliste avec émotion. Paradoxe cruel, elle n’a jamais pu profiter du maxi-statut. Étant née avant 1955, elle avait le choix de ne pas le prendre, car de toute façon, elle n’aurait pas pu cotiser assez longtemps après 2003 pour avoir accès à la pension minimum. Elle s’est battue pour une pension qu’elle ne touchera jamais.

Le nombre de conjointes aidantes en Belgique est aujourd’hui en nette diminution. Fin 2025, l’INASTI n’en compte plus que 14.427 au total, 4.043 en agriculture. Du côté agricole, il faut également tenir compte du fait que la Belgique ne compte plus qu’un peu plus de 33.000 exploitations en 2025, contre plus de 61.000 en 2000 (Statbel). Pour Caroline Jaspart, actuelle présidente de l’UAW, il ne fait pas de doute que symboliquement, le mot «conjointe aidante» ne donne pas envie aux jeunes agricultrices qui s’installent. Les agricultrices de la nouvelle génération s’établissent majoritairement comme exploitantes principales, au même titre que leur éventuel partenaire. En outre, le pouvoir de décision et la protection sociale acquis par le statut sont souvent mal connus. Cependant, les revendications d’aujourd’hui n’auraient sans doute pas pu naître sans les droits conquis hier. La présidente actuelle en est encore bien consciente: «Ce sont des figures importantes de l’histoire agricole, des femmes très inspirantes à qui les agricultrices doivent vraiment quelque chose d’énorme. Ce n’est malheureusement pas toujours connu parce qu’aujourd’hui, on a l’impression que c’est quelque chose d’acquis.»

1 Chiffres de l’Inasti.

 

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