Cimetière de Bruxelles, à Evere. C’est là que tu reposes encore quelque part, Eric. Carré des indigents, pelouse 36. Ta sépulture a expiré depuis longtemps. Derrière les barrières, les herbes ont repris possession du terrain. Ton nom s’est dissous dans l’espace, absorbé par le silence.
Les squatteurs du 64, boulevard du Triomphe
Éric, j’ai retrouvé des photos de toi prises en 2006-2007. C’était pendant l’année où nous avons cohabité dans un squat, boulevard du Triomphe, en face de la Vrije Universiteit Brussel. Une douzaine d’occupants partageaient la maison: moitié étudiants, moitié sans-domicile. Tu avais 42 ans et décrochais de l’héro. Entre sobriété et rechutes dans l’alcool, tu traversais tes journées en équilibriste.
Ton portrait en gros plan ressemble à un instant volé à la brutalité de ton existence. Malgré ta gueule cassée, ton regard révèle une infinie douceur. À l’époque, j’avais ma théorie sur les blessures dont on ne guérit jamais: à force de les accumuler, il arrive un point où on s’effondre irrémédiablement. J’étais pourtant loin de mesurer ta détresse.
Au squat, ta chambre était l’épicentre de la maison. On s’y retrouvait pour refaire le monde autour d’un bac à bière transformé en table basse. Au-dessus de ton matelas: un parasol fleuri et des guirlandes de drapeaux tibétains. Tes murs étaient couverts de fresques au marqueur noir où de grands visages sombres côtoyaient le nom FAD Gadget, ton groupe punk préféré.
Tu partageais la pièce avec Pierre, 18 ans. Entre étudiants et sans-domicile, la frontière semblait mince. Vingt ans d’écart, mais mêmes tempes rasées ou dreadlocks, mêmes musiques psychédéliques, mêmes substances qui circulaient de main en main…
À l’été 2007, la police vide le bâtiment. Les étudiants retrouvent rapidement un toit. Toi et les autres sans-domicile retournez à la rue. Moins de deux ans après la prise de ces photos, j’apprends ta mort par overdose.
À l’époque, j’avais ma théorie sur les blessures dont on ne guérit jamais: à force de les accumuler, il arrive un point où on s’effondre irrémédiablement. J’étais pourtant loin de mesurer ta détresse.
Des «colis abandonnés»
Pendant longtemps, je n’ai presque rien su des circonstances de ta disparition. Une recherche sur internet fait remonter deux faits divers dans La Dernière Heure.
«Un SDF a été retrouvé sans vie dans les toilettes de l’église Notre-Dame du Bon Secours, près du boulevard Anspach», annoncent les journalistes Gilbert Dupont et Géry De Maet le 10 mars 2009. «Il s’appelait Eric Staelens, il avait 44 ans.»
Une semaine plus tard, un second article évoque tes funérailles à l’église des Minimes, dans les Marolles. On y apprend que tu vivais dans une cabane récemment incendiée et que tu dénonçais l’insécurité et la violence auxquelles toi et les autres étiez confrontés. Des compagnons de la rue assurent que tu «savais ne pas aller trop loin» avec l’alcool et la méthadone, que tu «semblais aller bien», que tu étais même «tombé amoureux»…
Ils évoquent aussi dix-sept années passées dans la rue, un passage par la Légion étrangère à Kourou, une enfance en famille d’accueil… Une phrase, pourtant, retient mon attention: une famille s’est manifestée après ton décès.
Cette phrase m’a menée vers Florence Servais, coordinatrice du Collectif les Morts de la Rue depuis 2014. Avec son équipe, elle œuvre pour offrir un enterrement digne aux personnes mortes après un vécu dans la rue: contacter les communes, retrouver les proches, organiser les obsèques… «Si nous n’étions pas là, beaucoup de corps seraient traités comme des colis abandonnés», résume-t-elle.
Elle retrouve ta fiche dans son registre. Nom, prénom, dates de naissance et de décès… Une note précise que tes funérailles ont été prises en charge par ta famille. Elle accepte de tenter de joindre le numéro renseigné et de me tenir informée. Puis elle me lit quelques lignes écrites en ta mémoire par le père Johnny De Mot, prêtre de l’église du Bon Secours:
«Éric a parfois dû donner une impression menaçante aux personnes qui se promènent dans Bruxelles avec sa veste cloutée sur le dos et ses piercings. Ceux qui le connaissaient mieux savent que sa veste servait davantage à protéger sa sensibilité intérieure qu’à effrayer le monde extérieur. Une sensibilité qui transparaissait parfois dans la musique qu’il jouait à l’orgue de l’église du Bon Secours. […]»
Une semaine plus tard, un second article évoque tes funérailles à l’église des Minimes, dans les Marolles. On y apprend que tu vivais dans une cabane récemment incendiée et que tu dénonçais l’insécurité et la violence auxquelles toi et les autres étiez confrontés.
Les habitués de l’église du Père De Mot
Le Père De Mot a vu défiler nombre d’existences fragiles. Très engagé socialement – il œuvre au restaurant social Le Point 32, rue Neuve, et a longtemps mené un travail de rue –, il a aussi été témoin de la transformation du centre de Bruxelles depuis ta mort: tandis que le nombre de sans-abri et mal-logés a plus que quintuplé, les sans-domicile ont peu à peu été repoussés vers les gares du Nord et du Midi et vers le canal, loin du cœur de la ville.
Il me raconte votre première rencontre. Tu faisais partie de ces habitués qui attendaient l’ouverture de l’église «pour se réchauffer, aller aux toilettes, prendre des médicaments, parfois se piquer…». Un jour, tu t’étais installé à l’orgue pour y jouer une improvisation radicale, hors de tout registre académique, et, lorsqu’il t’avait surpris, tu t’étais mis en colère.
«Il a fallu l’apprivoiser un peu», confie aujourd’hui le prêtre. Pour lui, l’enjeu, à l’égard des sans-domicile, c’est de «les nourrir, les blanchir, leur donner de la chaleur humaine. Et puisque eux tiennent le coup, alors il faut que nous, on essaie de tenir aussi.»
Le soir de ta mort, l’homme chargé de l’entretien de l’église a d’abord cru que tu t’étais assoupi dans les toilettes. Lorsqu’il a compris, il a prévenu le Père De Mot, qui a aussitôt alerté la police et le Collectif Morts de la Rue.
Tu faisais partie de ces habitués qui attendaient l’ouverture de l’église «pour se réchauffer, aller aux toilettes, prendre des médicaments, parfois se piquer…». Un jour, tu t’étais installé à l’orgue pour y jouer une improvisation radicale, hors de tout registre académique, et, lorsque le père t’avait surpris, tu t’étais mis en colère.
Zoé
Grâce à un témoignage qu’elle a livré à la RTBF, je retrouve Zoé. Elle a connu la rue à 16 ans et a vécu avec nous au squat. Aujourd’hui intervenante sociale auprès de jeunes et coordinatrice des maraudes de la Croix-Rouge à Etterbeek, elle déplore que, pour ceux qui souhaitent quitter la rue, il n’y ait «pas de lieux derrière», pas de structures suffisantes pour transformer cette volonté en réalité.
À l’évocation de ton souvenir, elle sourit: «Si on lui disait qu’il était roux, il faisait un scandale!» Elle garde de toi l’image d’un homme drôle et attachant. «Éric, ce n’était pas quelqu’un avec qui il y avait des rivalités. Il aimait se lancer dans des aventures, c’était un raconteur d’histoires. […] Il traînait au centre-ville et moi aussi, on était proches des mêmes personnes. La rue, c’est un petit monde, finalement.»
Vos journées suivaient le même parcours entre le Mont des Arts, la gare Centrale, la place De Brouckère, les abords du bar Le Soleil et de l’église du Bon Secours.
«Mine de rien, on s’attache à un rythme, à des lieux, à des personnes. La ville, ça devient chez toi, sans les murs autour.»
Le refus du cadre et la fuite
Grâce à Florence, je retrouve ta maman! Dix-sept ans après ton décès, elle n’a changé ni d’adresse ni de numéro. Lors de notre rencontre dans un café, elle me montre immédiatement une photographie de toi. Tu y apparais hilare à ses côtés.
«Là, on le reconnaît bien, ce n’est pas une photo comme vous m’avez envoyée!», dit-elle. Petite femme blonde de 79 ans, énergique, Annie parle de toi avec une tendresse brute. Je te retrouve dans son accent brusseleir, ses expressions et son humour. «On disait ‘Eric le ros’, je disais non, non, non, c’est pas un roux, il est blond vénitien!»
Elle te donne naissance un 23 avril à l’âge de 18 ans. Ta petite sœur arrive deux ans plus tard. Très tôt, raconte-t-elle, tu refuses les cadres. À 14 ans, tu te teins les cheveux en noir et fugues pendant près d’un an. Plus tard, tu abandonnes l’école. «Il voulait un travail libre.» Pourtant, tu cuisines quelque temps pour le CPAS d’Ixelles, passes brièvement par l’armée. Mais ce que tu préfères, c’est partir: faire les vendanges en France à vélo, suivre les traces d’un trésor, improviser des voyages…
«Il était marginal depuis toujours», résume Annie, sans jugement. Elle raconte tes «bêtises» de jeunesse: un accident à 16 ans avec sa voiture; tes premières consommations, à 18 ans; ton passage par la case prison à cause de nombreuses amendes STIB impayées… Pendant des années, tu vis chez elle. Plus tard, lorsqu’elle ne peut plus payer ton logement, tu te retrouves à la rue. Tu continues pourtant à passer chez elle le matin prendre une douche, boire un café. «On ne l’a jamais abandonné.»
Elle insiste sur ta gentillesse. Avant de vivre dehors, tu construisais déjà des cabanes et apportais des couvertures aux sans-abri. Et ton romantisme. À 17 ans, pour convaincre une amoureuse de tes sentiments, tu recouvres un rouleau de papier peint de «je t’aime».
Puis Annie évoque un reportage dans lequel tu te fais appeler Jean-François. Je retrouve un sujet diffusé sur RTL-TVI le 7 janvier 2009, quelques semaines avant ta mort. Il fait moins dix degrés à Bruxelles et les travailleurs du CASU tentent de convaincre des sans-domicile de rejoindre un centre d’urgence. Te voilà, accroupi dans la mezzanine du hall de la gare Centrale, mangeant seul; puis face caméra, déclarant, transi de froid: «Moi j’ai construit une cabane, et je suis bien dans ma cabane.» Quelques secondes d’apparition qui disent autre chose que tes mots: la lassitude, les années de rue, de récents coups reçus – peut-être des rivalités liées à ton amoureuse? Tout le poids des blessures accumulées.
Je demande à ta mère si elle pense que tu as voulu mourir. Elle secoue la tête, convaincue que tu aurais pu t’en sortir avec ton amoureuse. Elle ne croit pas non plus à la thèse de l’overdose. D’ailleurs, Annie n’a jamais osé répondre à la convocation du parquet suite à l’autopsie. Quelque chose en elle refuse encore d’y croire: «Il devait venir le mardi couper ses cheveux avec sa Romy Schneider, et il est mort le samedi, un mois avant ses 45 ans.»
Toute ta famille était présente à tes funérailles, ainsi qu’une dizaine de camarades de la rue et le Père De Mot. Quelques jours plus tard, le prêtre a organisé une messe en ton honneur à l’église du Bon Secours. Ta photographie était posée sur l’orgue où tu t’étais si souvent assis pour jouer une musique dont toi seul connaissais le secret.
Très tôt, raconte ta maman, tu refuses les cadres. À 14 ans, tu te teins les cheveux en noir et fugues pendant près d’un an. Plus tard, tu abandonnes l’école.