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Regard critique · Justice sociale

Politique

Le blues des élus

Le compte à rebours a commencé pour les élus locaux. Dans quelques mois, il va falloir ressortir pots de colle et affiches. Mais tous ne sont pas prêts à se relancer dans l’aventure et dans beaucoup de communes, les candidats et surtout les candidates manquent à l’appel. La démocratie communale en panne?

Jwh at Wikipedia Luxembourg, CC BY-SA 3.0 LU

Le 15 février, le conseil communal d’Enghien se mettait «en grève de démocratie» pour dénoncer la violence des citoyens à l’égard des élus et du personnel communal. Un geste fort qui reflète un état d’esprit bien présent chez les élues et élus wallons: les bourgmestres et échevin(e)s sont fatigués, découragés. Trop de boulot, trop de pressions. Ils ont le «blues», résume une enquête réalisée par l’Union des Villes et des Communes de Wallonie (UVCW) en 2023. Une majorité d’élus, surtout les bourgmestres, estiment qu’il est plus difficile d’exercer un mandat politique qu’auparavant et sept sur dix sont totalement démotivés. Ce qui les mine? Les réunions, trop de réunions et leur impact sur la vie privée et professionnelle, la charge de travail quotidienne, le manque de soutien des autorités supérieures et la dégradation de la relation avec les citoyens. Or, pour beaucoup d’élus, cette relation est centrale et elle est même à l’origine de leur engagement politique. «C’est le plus beau mandat parce que c’est un mandat de proximité, confirme Jean-Michel Javaux, bourgmestre Écolo d’Amay et vice-président de l’Union des Villes et des Communes. J’ai toujours eu une passion pour tous ces actes, de la célébration d’un mariage aux noces d’or, on accompagne les gens dans toutes les étapes de leur vie», ajoute celui qui achève son dernier mandat. Pour l’Écolo, l’augmentation de l’agressivité des citoyens envers les élus est sans aucun doute ce qui est le plus difficile à vivre. Selon l’enquête de l’UVCW, les réseaux sociaux jouent un rôle important dans cette dégradation de la relation entre les élus et les citoyens: injures, menaces, fake news… Et c’est le bourgmestre qui encaisse le plus. «Après le Covid, on a senti que quelque chose s’était cassé, explique Jean-Michel Javaux. Était-ce le fait de ne plus se voir pendant deux ans? La frustration est montée et s’est amplifiée avec les réseaux sociaux. Quand j’ai commencé en tant que bourgmestre, les gens me demandaient un rendez-vous en se rendant à la commune ou par mail. Aujourd’hui, c’est un tag sur Facebook et si vous ne répondez pas dans l’heure, vous êtes accusé de mépris envers le citoyen.» Les femmes sont particulièrement visées. Le bourgmestre d’Amay évoque le cas de son échevine chargée des relations avec les gens du voyage qui se faisait traiter sur Facebook de «poufiasse des gitans». À Enghien, c’est une campagne d’affichage non signée contre «le politique», les insultes aux ouvriers communaux qui ont fait déborder le vase.

Résultat? Selon l’UVCW, six élus sur dix seulement envisageaient de se représenter. Et cela se vérifie aujourd’hui. Tous les partis peinent à recruter des candidats pour les élections de 2024. C’est surtout le cas dans les communes rurales. «Normal, dit Jean-Michel Javaux, être échevin à Liège ou à Amay, c’est un autre monde. Chez nous, être échevin, c’est un mi-temps. Il faut donc avoir un employeur compréhensif. Et on n’a pas de chef de cabinet, peu de personnel communal. C’est mal payé et l’articulation de la vie politique, professionnelle et privée est très compliquée.»

Le conseil communal, ce «combat de coqs»

Il y a ceux qui ne se représenteront plus. Et ceux qui sont partis en cours de mandat. Vincent Aerts, assistant en sciences politiques à l’Université de Liège, a réalisé une enquête quantitative et qualitative sur ces démissions d’élus. Au 31 janvier 2022 (à mi-mandat donc), sur les 7.020 mandats communaux (collège et conseil) validés en décembre 2018, 1.072 avaient connu une fin prématurée. Deux tiers sont des démissions. Trente bourgmestres ont jeté l’éponge, essentiellement dans les communes rurales, celles du Luxembourg en particulier. Ce sont surtout les élues qui ont démissionné. En 2018, note Vincent Aerts, 39% des conseillers communaux étaient des femmes, mais 44% des élus qui ont mis fin à leur mandat sont aussi des femmes. Si on ajoute les désistements, 47% d’entre eux sont le fait de femmes qui refusent donc le mandat pour lequel elles ont été élues. La majorité des femmes qui démissionnent sont conseillères communales, surtout Écolo et PTB. Par contre, il est rare que les femmes bourgmestres et échevines abandonnent leur mandat, y compris chez les écologistes.

 

Selon l’UVCW, six élus sur dix seulement envisageaient de se représenter. Et cela se vérifie aujourd’hui. Tous les partis peinent à recruter des candidats pour les élections de 2024. C’est surtout le cas dans les communes rurales.

Pourquoi démissionne-t-on? Vincent Aerts a rencontré ces élu(e)s. «J’ai des conclusions assez différentes de celles de l’Union des Villes et des Communes qui, elle, a interrogé les élus encore en place.» Le doctorant constate que la raison principale est un «énorme problème de dynamique interpersonnelle au niveau local. On est – surtout dans les communes rurales – dans un environnement où tout le monde se connaît. Il y a des affinités et des inimitiés qui peuvent ruiner la vie politique d’une personne. Les femmes en particulier sont victimes de pressions bien plus fortes. Beaucoup d’élues m’ont parlé de leur ras-le-bol, de leur sentiment d’impuissance surtout si elles sont dans l’opposition. Les relations entre majorité et opposition sont le plus souvent totalement figées. Les débats ont lieu en dehors des conseils communaux. Beaucoup d’élues Écolo m’ont dit être parties en ayant le sentiment d’être plus efficaces dans le milieu associatif qu’en restant dans l’opposition au conseil communal.» Lucie, conseillère non apparentée dans une commune du Hainaut, a jeté l’éponge début 2023: «Le conseil communal, nous dit-elle, c’est un combat de coqs. Surtout s’il y a du public. On te coupe la parole si tu oses la prendre et sur Facebook, tu te fais incendier, y compris par les autres conseillers.» Vincent Aerts confirme: «L’UVCW parle beaucoup de la violence des citoyens envers les élus. Ceux et celles qui ont démissionné parlent plutôt d’une utilisation des réseaux sociaux par les élus pour s’attaquer entre eux. Cela peut devenir un champ de bataille qui dépasse le conseil communal. Lors de la période Covid, les conseils communaux étaient filmés et ils sont alors devenus un spectacle avec une mise en scène par et pour des hommes, avec les compétences qu’on valorise chez eux comme l’agressivité.» Au conseil du CPAS, où tout se passe à huis clos, les démissions sont rares.

Les raisons de ne pas s’engager

Être maïeur ne fait dont plus rêver. Les partis «rament» à recruter des candidats, voire à présenter une liste. «Dans plusieurs communes, il n’y a qu’une seule liste et ce n’est pas bon pour la démocratie», note Jean-Michel Javaux. Les listes ne sont pas complètes et la tendance aux cartels, aux listes dites «citoyennes», se généralisent. Le sigle des partis se fait discret voire s’efface. «On voit bien que les plus jeunes ne souhaitent pas avoir une étiquette politique qui puisse leur faire du tort dans leur vie privée et professionnelle», constate le bourgmestre d’Amay.

La méfiance envers la politique n’a jamais été aussi forte. L’engagement politique a-t-il vécu? Il y a une érosion du militantisme et de l’affiliation dans les partis depuis bien des années déjà, note Jean Faniel, directeur du CRISP. Mais plusieurs choses expliquent pourquoi aujourd’hui, selon le politologue, «c’est une galère pour composer des listes, pour garder les militants». Une des raisons, c’est la longueur du mandat. «Six ans, c’est long dans une vie. Je peux m’engager aujourd’hui, mais, deux, trois ans plus tard, je peux avoir déménagé, changé de profession, avoir des jumeaux. On vit aujourd’hui dans une société où les trajectoires professionnelles et familiales peuvent à tout moment remettre en question l’engagement, sincère, qui a été pris.» Il arrive souvent que des personnes soient plus ou moins «forcées» à rejoindre une formation et acceptent «pour faire plaisir, parce qu’il faut, par exemple, des femmes sur la liste». Mais se retrouver suppléant peut être très provisoire. À tout moment, en fonction des défections, des démissions, on peut être amené à siéger.

La majorité des femmes qui démissionnent sont conseillères communales, surtout Écolo et PTB. Par contre, il est rare que les femmes bourgmestres et échevines abandonnent leur mandat, y compris chez les écologistes.

«Putain six ans!», comme aurait dit Chirac dans les Guignols. Or, notre rythme de vie ne fait que s’accélérer. Le conseil communal, les réunions, c’est le soir. «C’est dur de jongler avec le temps professionnel, politique et familial, note Vincent Aerts. Les femmes restent victimes de la répartition des rôles au sein de la famille. C’est une barrière à l’entrée des femmes dans la vie politique et c’est aussi une des raisons qui les pousse à la sortie.» De fait, il est très compliqué aujourd’hui, pour les partis, de pouvoir répondre à l’exigence de parité sur les listes.

Pour Jean-Michel Javaux, le rejet de la politique, le refus d’être étiqueté expliquent aussi la difficulté pour les partis de recruter. «L’étiquetage politique, c’est une spécialité belge», constate Jean Faniel. Alors, se présenter sur une liste dite citoyenne ou être un ou une candidate d’ouverture, «cela va permettre d’abaisser le seuil, de garder une certaine distance et de ne pas assumer une étiquette politique». Mais pour le directeur du CRISP, il faut bien reconnaître que «l’image de la politique n’est pas excellente. Il y a bien des barrières à franchir dans son milieu social pour devenir candidat». Et si on passe le cap, la déception peut survenir rapidement. «On s’aperçoit que c’est compliqué, on a l’impression de n’avoir rien à dire au conseil communal, qu’on se heurte à un mur si on est dans l’opposition. On peut aussi être mal à l’aise face à l’orientation prise par son parti». Bref, la déception, le blues des élus et élues, surtout quand il se communique sur Facebook ou ailleurs, est un frein puissant à l’investissement futur des autres. «Finalement, termine Jean Faniel, l’exception, c’est plutôt l’engagement politique. Il faut avoir le feu sacré pour s’engager. Et plus encore pour le garder.»

Martine Vandemeulebroucke

Martine Vandemeulebroucke

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