Quand on cherche un appartement, il n’est pas rare de rencontrer le ou la propriétaire. Mais pour les personnes transgenres et non binaires, cette étape peut devenir source d’angoisse. En cause: la peur de faire face à des discriminations, qui pousse alors certaines d’entre elles à tenter de les contourner via certaines stratégies. «J’ai demandé à ma mère de faire la location via Airbnb. Et quand je suis venue, la personne ne savait pas que j’étais trans», raconte ainsi une femme dans une étude menée par Alias, une asbl de soutien aux travailleurs du sexe/prostitués masculins et trans.
Cette situation n’est pas un cas isolé. Selon l’IEFH, 24,2% des personnes transgenres et non binaires affirment avoir été victimes de discriminations lors de la recherche d’un logement. Attention: les personnes interrogées dans le cadre de ce genre d’études se trouvent souvent en situation de grande précarité et cumulent les facteurs de discrimination. Il est donc difficile d’affirmer que la transidentité seule est la cause de discriminations au logement. Toutefois, les chercheurs soulignent que celles-ci sont fréquentes chez les personnes transgenres.
Des discriminations spécifiques
«Les personnes transgenres et non binaires subissent souvent des formes de rejet plus violentes et plus visibles», résume Danaé Kakudji, coordinatrice et juriste au sein de la Fondation Ihsane Jarfi, une asbl de défense des droits LGBTQIA+ et d’accompagnement de jeunes queers en rupture familiale, via sa structure d’hébergement «Le Refuge». Pour beaucoup, la recherche de logement n’est pas la première expérience de discrimination. Elle ne constitue qu’une étape dans un parcours marqué par les difficultés administratives, sociales ou professionnelles. En matière de logement, «les discriminations se manifestent à plusieurs niveaux: rejet familial menant à une expulsion du domicile, refus implicites de propriétaires», explique Danaé Kakudji.
Le mal-logement est la conséquence du rejet de la transidentité et de violences parfois subies pendant des années. Le reste n’est qu’un jeu de dominos de l’exclusion sociale. Le logement en est le premier. Lorsqu’il tombe, les autres suivent. Sans adresse administrative, l’accès à l’emploi, à la santé, voire à l’alimentation, se complique. La lenteur administrative du changement d’identité peut mener à un décalage entre l’identité de genre indiquée sur les documents et l’apparence physique. Ce décalage mène souvent à des refus de dossier ou à des questions indiscrètes de la part des propriétaires: «Vous êtes une vraie femme?», s’est ainsi vu demander une usagère d’Alias lors d’une visite. Pour les personnes non binaires s’ajoute à ce problème le fait de ne pas avoir de reconnaissance administrative de leur identité. Le fait de devoir choisir entre la case «homme» ou «femme» constitue un exemple de ce genre de situation.
Au-delà des obstacles administratifs, les personnes transgenres sont confrontées à des stéréotypes persistants qui influencent le regard du propriétaire. Dans une étude[2], l’asbl Alias note l’association fréquente entre les femmes transgenres et le travail du sexe: «Les femmes trans sont automatiquement associées au travail du sexe. Cette suspicion complique encore plus le fait de trouver un appartement», peut-on lire. Certains se préparent donc, en s’assurant de présenter des ressources financières suffisantes pour convaincre les propriétaires de leur solvabilité. Pourtant, ce n’est pas toujours suffisant: «Et même si nous avons mis de l’argent de côté, pour pouvoir payer le loyer, nous ne pouvons pas signer», témoigne Manu auprès d’Alias.
Hébergements d’urgence: espaces de danger
Face à ces difficultés, beaucoup se retrouvent dans des situations de mal-logement, voire de sans-abrisme. Les hébergements d’urgence ne sont pas une solution. Construites sur des bases hétéronormatives et binaires, ces structures peuvent être vécues comme violentes. «Pour les femmes trans, ce sont des lieux qui sont même dangereux. Elles les évitent par peur des violences psychologiques, verbales, physiques qui vont jusqu’au viol», explique Mauro Striano, ancien travailleur social chez Alias.
Certaines personnes se tournent alors vers d’autres options, comme le couchsurfing[1]. D’autres optent pour des solutions plus risquées comme le fait de «dater» pour s’assurer un logement pour la nuit. Ces alternatives rendent la réalité du sans-abrisme plus difficile à mesurer. Selon la Fondation Ihsane Jarfi, «il est urgent de développer davantage de places d’hébergement spécialisées et pérennes pour les jeunes LGBTQIA+, notamment pour les mineurs qui restent aujourd’hui sans solution adaptée»…
- Pratique consistant à dormir de canapé en canapé chez des proches
- « Entre absence de chez-soi et recherche de stabilité : Parcours de mal-logement chez les HsH et personnes trans* concerné·es par le travail du sexe et/ou la prostitution. », Ana Daniela Dresler & Mauro Striano, 2025