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Vincent de Coorebyter: «Les citoyens n’ont jamais été des esclaves entre deux élections»

Alter Échos n° 396 3 février 2015 Amélie Mouton

L’émergence de nouveaux collectifs citoyens comme Acteurs des temps présents ou Tout autre chose révèle-t-elle un réveil citoyen en Belgique? Vincent de Coorebyter, professeur à l’ULB et président du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp), relativise. Mais décrypte pour nous la nouveauté de ces mouvements qui cherchent à échapper aux catégories politiques habituelles et à faire entendre la parole du citoyen sur tout ce qui le concerne.

Alter Échos: Tout autre chose, les Acteurs des temps présents, les collectifs qui naissent pour lutter contre des projets immobiliers, au campus de la Plaine ou place du Jeu de balle: on a le sentiment que les mobilisations citoyennes se multiplient dans notre pays. Assiste-t-on à un réveil citoyen?

Vincent de Coorebyter: Il n’y a pas à proprement parler de réveil, car il n’y a pas eu de sommeil. En Belgique, l’implication citoyenne a toujours été forte. Les médias réagissent aujourd’hui à l’émergence de mobilisations relativement nouvelles dans leur forme ou dans leur objet, mais pas dans leur principe: les citoyens n’ont jamais été ce que Rousseau en disait à propos de l’Angleterre, des esclaves entre deux élections. Que l’on pense aux guerres scolaires, au mouvement ouvrier, au Mouvement flamand, aux grandes manifestations contre les armes nucléaires, à la Marche blanche…

A.É.: Y a-t-il quelque chose de nouveau dans ces mouvements?

V.D.C.: Les collectifs locaux, nés à l’occasion d’un projet particulier que des riverains veulent combattre, ne sont pas une nouveauté. Ils n’ont pas vocation à s’étendre ou à se pérenniser, même si leur action peut avoir pour effet de politiser plus durablement certains de leurs membres. La question intéressante est de savoir pourquoi des mouvements plus larges naissent, qui n’optent pas pour la forme associative traditionnelle, c’est-à-dire qui refusent de se donner un objet de lutte précis et de s’engager durablement autour d’une mission définie. La relative nouveauté, c’est de voir des mouvements de citoyens ambitionner de couvrir, potentiellement, tous les thèmes de réflexion possibles, et de vouloir rassembler le plus largement possible, comme s’il s’agissait de se substituer au travail des parlements, de faire entendre la parole du peuple souverain sur tout ce qui le concerne. On peut les rapprocher à cet égard d’initiatives comme celle du G1000, ou de la montée, dans un certain monde intellectuel, de l’idée de remplacer les élections par des assemblées de citoyens tirés au sort.

A.É.:  Peut-on lier leur émergence à un recul de l’État?

V.D.C.: Je les lierais plutôt à une triple perte de légitimité. Cette perte concerne le système démocratique traditionnel, depuis l’avènement d’un chômage de masse et au fil de périodes successives d’austérité; les partis politiques, que de plus en plus de citoyens jugent fermés aux revendications émergentes; et les priorités économiques, que l’on met en balance avec des questions d’environnement, de qualité de vie ou de solidarité. Triple perte de légitimité qui, soit dit en passant, concerne encore plus l’Europe que l’échelon national ou local.

A.É.: Ces mouvements annoncent-ils une reconfiguration de l’espace politique traditionnel, qui laisserait davantage de place à la participation citoyenne?

V.D.C.: Nous n’en sommes pas encore à une reconfiguration, car le fonctionnement d’ensemble du système politique n’est pas affecté. Mais il est vraisemblable que les nouveaux sujets de contestation que j’évoquais ne feront que se multiplier, car c’est la réalité elle-même, avec ses contradictions, qui nourrit cette contestation. Et tout indique que les citoyens, ou en tout cas une partie d’entre eux, chercheront durablement à se faire entendre car leur niveau d’information et de formation a augmenté, ainsi que leur volonté de s’impliquer dans des collectifs ouverts, qui fonctionnent sur des modes respectueux de l’individualisme dans lequel nous sommes plongés: respect des paroles singulières, absence de doctrine fermée, pas de leadership vertical ou autoritaire, organisation souple, chaleur humaine assurant à chacun la reconnaissance de sa valeur personnelle…

A.É.:  Tout autre chose refuse de se dire «de droite ou de gauche» alors qu’il défend fondamentalement des valeurs de gauche. Comment expliquez-vous cette volonté d’échapper aux catégorisations politiques habituelles, présente aussi dans le mouvement des Indignés?

V.D.C.: Je ferais une triple hypothèse. D’abord, les termes de «droite» et de «gauche» sont perçus comme appartenant au champ politique, partisan, comme faisant partie intégrante du jeu politique traditionnel, alors que ces mouvements veulent précisément agir du dehors, sans se laisser récupérer par les partis. Ensuite, le terme même de «gauche» renvoie fondamentalement aux partis socialistes ou sociaux-démocrates, comme on le voit dans le fait d’appeler «gauche radicale», «extrême gauche» ou «gauche populiste» des partis qui sont tout simplement… de gauche. Or la social-démocratie, qui participe régulièrement au pouvoir dans nombre de pays européens, est en crise profonde de légitimité: pour des motifs divers, elle est perçue comme un des piliers du système, impuissante à le transformer, seulement désireuse d’y préserver ses positions de pouvoir. Enfin, plusieurs mouvements récents se donnent l’ambition de rassembler de manière très large, autour de valeurs assez consensuelles comme la place de l’humain dans l’économie, la régulation de la finance, la lutte contre le réchauffement climatique, la solidarité. Dans leur esprit, ces valeurs ne sont pas le monopole de la gauche au sens partisan du terme. Cela dit, il y a peut-être aussi une certaine candeur à ne pas vouloir se reconnaître d’adversaire, comme si le bien devait triompher.

A.É.:  On voit d’ailleurs qu’il y aussi des mouvements citoyens de droite, comme La manif pour tous en France ou Pegida (mouvement anti-islam) en Allemagne.

V.D.C.: On peut effectivement s’étonner du déploiement de mouvements de droite, car la droite s’accommode généralement de l’ordre établi. Mais ce n’est pas nouveau non plus. Que l’on pense, en France, aux Croix-de-feu vers 1930, au mouvement poujadiste dans les années 50, aux mobilisations contre la «chienlit» de Mai 68, à la grande manifestation de 1984 contre le projet de loi socialiste sur l’école… La principale caractéristique de ces mouvements, qui sont plus rares que ceux dits de gauche, est leur caractère réactionnaire, au sens strict du terme: ils traduisent généralement une résistance au changement, une opposition à des mutations sociétales ou législatives qui sont perçues comme une menace pour des valeurs ou pour des privilèges ancrés de longue date. D’où leur radicalité, et le fait que, souvent, ceux qui s’y engagent y font leur première expérience politique.

A.É.: L’idée de citoyenneté peut être récupérée par des intérêts privés. On le voit aux États-Unis par exemple, avec la loi Citizen United (elle permet la participation des entreprises au financement des campagnes électorales). Peut-on craindre un tel phénomène chez nous?

V.D.C.: Nous venons de le voir, la citoyenneté n’est ni de droite ni de gauche, et la récupération peut être politique aussi bien qu’économique. En Belgique, j’ai du mal à imaginer une récupération au profit d’intérêts privés, car notre idéologie ne magnifie pas les entreprises et la loi leur interdit de financer les partis. Mais votre question met le doigt sur un élément fondamental: sur le principe, un mouvement citoyen n’est pas forcément très différent d’un lobby, puisqu’il s’agit de part et d’autre de peser sur les décisions politiques à venir. En première analyse, on peut considérer qu’ils sont tous des groupes de pression; les lobbys, d’ailleurs, affirment que leur vocation est démocratique et citoyenne. Les méthodes et les intérêts en jeu, par contre, permettent de distinguer clairement entre les deux dynamiques…

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