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Vu de Flandre

Un emploi haut perché pour les réfugiés

Alter Échos n° 454 6 novembre 2017 Aubry Touriel

À Geel, dans la province d’Anvers, une société de traitement anticorrosion active dans l’entretien des pylônes électriques participe à l’intégration des réfugiés tout en parant au manque de main-d’œuvre. Attention, si vous avez le vertige, cramponnez-vous!

«Personne ne veut faire ce travail. Cela fait des années que l’on a placé une offre d’emploi qui reste vacante…», annonce Kris Van Den Wyngaert, superviseur de projets haute tension pour l’entreprise Iris Anticorrosion. Ce métier, c’est peintre de pylône à haute tension. Perchés à des dizaines de mètres, les ouvriers sont chargés d’entretenir des pylônes électriques où l’électricité transite à une tension de plus de 380.000 volts.

Il est difficile d’attirer de la main-d’œuvre locale malgré le salaire attrayant.

Il est difficile d’attirer de la main-d’œuvre locale malgré le salaire attrayant. Il n’existe d’ailleurs aucune formation dans les établissements scolaires pour ce métier. La formation se déroule en entreprise, mais la population belge n’est pas demandeuse. «Je suis pourtant prêt à former des Belges, mais ils ne viennent simplement pas», assure Kris.

Il fallait trouver une solution pour combler ce manque d’effectifs. Dans le cadre de son programme de Rising You(th), l’organisation Nature aide des réfugiés à trouver un travail en hauteur, comme le lavage de vitres ou l’entretien d’arbres. Les deux entreprises se sont alors rapprochées pour mettre en place une collaboration. L’agence pour l’emploi flamande (VDAB) s’est également jointe à ce projet.

Formation intense

Fin janvier, deux sessions d’information sur ce métier ont eu lieu à Anvers. Les centres d’asile et les organisations qui s’occupent de réfugiés ont été contactés. Sur les cinquante personnes présentes, trente ont été sélectionnées à la suite d’un test individuel linguistique en néerlandais. Les candidats ont ensuite été invités à venir dans l’entreprise pour grimper au pylône d’entraînement afin de voir s’ils se sentent à l’aise en hauteur.

Au final, douze ont passé l’épreuve avec succès. Après les tests médicaux, ils ont participé à un team building d’une semaine dans les Ardennes flamandes. Au mois de mars, ils ont également suivi une formation de sécurité du VDAB. Normalement, cette formation dure deux jours, mais elle a été allongée à neuf jours en raison de leur connaissance limitée du néerlandais.

Après trois mois, les travailleurs se voient offrir un CDI.

Ils ont aussi appris à peindre dans un contexte industriel, à travailler sur des lignes à haute tension. Les formations se déroulaient à Schaerbeek, Louvain, Schoten… «C’était très intense. Ils ont parcouru tout le pays et devaient arriver à l’heure en se débrouillant seuls. C’était une sorte de ‘test’ de motivation. C’est grâce à leur attitude et à leur motivation qu’ils ont réussi. Notre objectif était d’en avoir huit, mais les douze ont réussi!», témoigne Kris.

Ensuite, direction Geel pour une formation professionnelle individuelle en entreprise. Ils sont rémunérés, leur salaire étant payé à parts égales par le VDAB et par l’employeur. «Le rendement de travail est peut-être plus bas, mais ça vaut la peine d’investir et de leur permettre de s’intégrer de cette manière.» Après trois mois, les travailleurs se voient offrir un CDI. Grâce à leur formation, ils sont reconnus comme des travailleurs qualifiés et reçoivent un salaire conforme à leur barème. «Il ne s’agit donc pas d’employer de la main-d’œuvre moins chère parce qu’ils seraient étrangers», indique Kris.

Atmar, l’interprète qui avait le vertige

La casquette sur le chef, Atmar sort de l’atelier, le regard bienveillant, les habits remplis de peinture. Afghan, il fait partie des personnes encore en procédure de demande d’asile. Sa demande a été refusée, mais il a fait appel. Dans son pays, il travaillait comme interprète pachto – dari – anglais pour l’armée américaine. Il a ensuite été poursuivi par les talibans et a dû s’exiler. Il est arrivé en Belgique en 2015 et séjourne au centre d’asile de Lint, près d’Anvers. Pour se rendre au boulot, il prend deux bus et un train. Il part à 6 heures et revient à 18 heures alors qu’il travaille de 8 h 30 à 16 heures.

Kris se rappelle la première interview avec Atmar: «Ma première question était: que viens-tu faire ici? Tu es universitaire, mais ton diplôme ne vaut rien ici.» Atmar a alors répondu à moitié en anglais/néerlandais: «Je veux travailler en Belgique. Pour pouvoir travailler, tu as besoin de compétences. Et pour acquérir des compétences, tu dois te former.»

Il a suivi les cours de trois mois avec succès. Après deux jours de formation professionnelle individuelle sur le site d’Iris à Geel, Kris s’est rendu compte qu’Atmar n’était pas vraiment à l’aise en hauteur: «Ce n’était pas fait pour lui, il avait le vertige! Mais il était tellement motivé qu’il a continué.» Atmar confirme, un peu gêné: «C’était difficile, mais je ne pouvais pas le dire, car c’était le début de la formation, j’avais un peu peur.» Kris lui a alors parlé pour voir ce qu’il voulait faire, il voulait le garder dans l’entreprise: «Il a conquis nos cœurs. C’était une personne très importante pour l’esprit de groupe, il a une bonne attitude, il fait attention aux autres.» Au final, il suit une formation en sablage et va bientôt recevoir un contrat permanent. Atmar conclut: «Je suis reconnaissant qu’il m’ait laissé tenter ma chance. Je m’amuse bien ici, je me suis fait des amis, je me sens intégré.»

Réaction sceptique au départ

Quand Kris a annoncé aux membres de son équipe en mars 2017 qu’il allait former 12 réfugiés, les collègues ont réagi avec inquiétude: «Que va-t-on faire? On va nous licencier? Ils travaillent pour un salaire moins élevé? Que se passe-t-il s’ils sont meilleurs que nous?» Kris leur a assuré que le but était seulement que l’entreprise s’agrandisse et participe à sa mission sociétale. Après une semaine, la crainte a laissé place à l’enthousiasme, on entendait des commentaires comme «c’est fantastique, ils parlent néerlandais, ils travaillent dur, sont motivés et polis». Kris se rappelle: «Pour moi, à ce moment-là, c’était déjà gagné.»

Parmi les douze nouveaux arrivants, trois sont encore en procédure de demande d’asile et risquent donc de quitter le pays. Pour Kris, ce risque ne constitue pas un frein à l’embauche: «S’ils sont expulsés, je perds au pire l’investissement dans les trois mois de formation. Qu’est-ce j’y gagne chaque jour? Un travailleur motivé qui vient travailler de bonne humeur. Je suis sûr qu’ils vont retenir qu’ils ont reçu leur chance. Je pense que le respect mutuel restera à jamais. Si tu établis ce type de relation avec ton employeur, tu peux construire des ponts.»

Kris a par ailleurs un problème avec l’appellation «réfugiés». «Pour moi, ce mot n’existe plus, mais cette étiquette reste malheureusement. J’espère trouver un autre terme. Personnellement, je les appelle par leur prénom, mais quand on parle de ce projet, ils restent ‘nos réfugiés’.»

 

 

En savoir plus

Lire l’Alter Echos 439 (février 2017) : Emploi: le marathon des réfugiés

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