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Environnement
L'instauration du piétonnier dans le centre de Bruxelles a permis une réduction locale d'émissions "Black Carbon" de 61%. Photo PollutionAir@

Qualité de l’air: et moi, je suis pollué?

Alter Échos n° 438 30 janvier 2017 Céline Gautier

En moyenne, l’air est «assez bon», «moyen» ou «médiocre», informent les autorités. Mais des citoyens réclament des mesures plus précises, pour savoir où et quand se concentre la pollution.

Ces chaussures font-elles mal aux pieds? «Demandez à celui qui les porte et non au cordonnier», répondait en substance le philosophe américain John Dewey. Concernant la qualité de l’air, des citoyens mal chaussés ne se contentent plus de l’expertise fournie par l’État-cordonnier: est-il conscient que ça pue plus dans leur rue que dans celle d’à côté? Sait-il pourquoi leurs châssis sont sales ou leurs enfants asthmatiques? Quand l’air est qualifié de «moyen», est-il prudent de faire du vélo? Peut-on promener un bébé? Vaut-il mieux garder ses fenêtres fermées côté rue? Les autorités ne peuvent répondre à ces questions parce que «ça dépend»: de votre lieu de vie, de votre mode et horaire de déplacement.

Les mesures officielles donnent des indications générales à l’échelle d’une ville ou d’une région. Mais certains polluants, comme le NO2 (dioxyde d’azote) qui résulte notamment de la combustion du diesel, sont très «localisés»: d’un trottoir à l’autre, d’un étage à l’autre, les concentrations ne seront pas forcément les mêmes, avec en bonus un risque accru d’asthme et de problèmes respiratoires. Rappelons que la mauvaise qualité de l’air serait responsable, selon l’Agence européenne de l’environnement, de 12.000 décès prématurés en Belgique par an (pneumonies, cancers, accidents cardiovasculaires, etc.). Avec une cartographie précise de la pollution, les citoyens peuvent adapter leurs itinéraires et leurs habitudes et les politiques prendre des mesures ciblées. C’est dans ce but que des groupes de citoyens, des universitaires et des sociétés commerciales, parfois avec le soutien des pouvoirs publics, se lancent dans des projets de mesures de l’exposition subjective des citoyens, rue par rue.

Se déplacer pour la science

Liévin Chemin, du BRAL (association bruxelloise pour une ville durable), aime utiliser un mot néerlandais intraduisible: «draagvlak» (littéralement «support») pour désigner la prise en charge de problématiques politiques par des communautés citoyennes. Pour réclamer une meilleure qualité de l’air, le BRAL la joue «draagvlak» à fond et mobilise les premiers concernés, les citoyens bruxellois. Ceux-ci forment aujourd’hui trois groupes, plus ou moins autonomes: le Bruxsel’air (composé de cyclistes et de militants), le Chouchougroep (habitants du centre-ville) et la European Union Cyclists’ Group (cyclistes travailleurs de l’Union européenne). Ils ont pris part au projet ExpAIR, entamé en 2015, en partenariat avec le pouvoir public. Bruxelles-Environnement (ex-IBGE) a fourni au BRAL de petites stations portatives géolocalisées qui mesurent le Black Carbon (particules de très petite taille, émises notamment par la combustion du diesel) et que les habitants ont emportées lors de leurs déplacements à pied, à vélo, en voiture ou dans les transports en commun.

Ces mesures mobiles forment des cartes de la pollution du centre-ville et donnent des indications sur l’exposition individuelle, en fonction du lieu, du moment de la journée et du type de transport utilisé. Les résultats, publiés en 2016 par l’IBGE, confirment, par exemple, que les automobilistes sont les plus exposés de tous les usagers; que pour les marcheurs et les cyclistes, il y a clairement des «pics» de pollution aux heures de pointe et que le piétonnier a eu un effet palpable sur la qualité de l’air. «En moyenne, la contribution locale de Black Carbon sur le boulevard Anspach a diminué de 61% après la mise en place du piétonnier.» Toutefois, on constate un effet de report sur certaines rues comme le boulevard de l’Empereur.

Poser les bonnes questions

«Il ne s’agit pas de remettre en question les mesures faites par les autorités», insiste Nicola da Schio (VUB), qui étudie, dans le cadre de sa thèse de doctorat, la qualité de l’air du point de vue de la coproduction de connaissances et travaille avec les groupes du BRAL. «Il s’agit de mobiliser les citoyens et les chercheurs pour qu’ils apportent une connaissance complémentaire, différente de l’aperçu très général qu’offre CELINE (la cellule interrégionale de mesure de la qualité de l’air). Ce que les citoyens apportent à la recherche? De nouvelles questions et de nouvelles réponses.»

Pour le chercheur, les citoyens fournissent des informations dont ils sont les seuls à disposer, ce qui permet d’identifier les zones où ils sont réellement confrontés à la pollution. La cocréation du savoir augmente aussi la légitimité de la science aux yeux des usagers et «transforme une information théorique en connaissance pragmatique». «Mon espoir, souligne Nicola da Schio, c’est que ces projets de mesures citoyennes poussent les pouvoirs publics à faire plus. Et que, d’ici quelques années, ils prennent plus systématiquement en charge les mesures mobiles et la science citoyenne.»

La recherche sur appui de fenêtre

Autre exemple de collaboration entre universitaires et citoyens: à Anvers, avec le projet CurieuzeNeuzen. La Ringland Academie (groupe de recherche et d’action sur la ville d’Anvers) et des chercheurs de la VUB et de l’Université d’Anvers ont fourni plus de 2.000 capteurs à des «chercheurs-citoyens» (familles, écoles, associations). Les capteurs ont été installés sur les appuis de fenêtre et ont mesuré, pendant un mois, les concentrations de NO2. «Meten is weten» (mesurer, c’est savoir), clame Joris Van den Bossche (VUB), qui a porté le projet. Et de fait. Les Anversois savent aujourd’hui, rue par rue, quels sont les points «verts» et les points «rouges» du centre-ville – une information essentielle pour la mise en place de projets et de politiques efficaces de réduction de la pollution.

Les sociétés actives dans les nouvelles technologies ou les télécoms ont bien compris l’enjeu sociétal et le potentiel commercial de la mise sur le marché de capteurs mobiles géolocalisés.

Dans plusieurs villes de Flandre (Louvain, Saint-Nicolas, Kampenhout, Courtrai, etc.), l’organisation VITO a équipé des cyclistes et des marcheurs de capteurs portatifs de Black Carbon, développés par 17 partenaires européens, dont VITO et l’UCL. Le résultat se trouve sur la plateforme AirQmap, qui propose des cartes interactives avec, pour chaque ville, une évaluation de la qualité de l’air tous les 20 mètres. Pour qu’une valeur moyenne soit publiée, elle doit résulter de 20 à 30 mesures répétées, sur minimum dix jours différents.

La start-up néo-louvaniste Communithings, porteuse du projet «Sense and the city», mise elle aussi sur la qualité des mesures et la prudence scientifique. Elle a développé un capteur, plus volumineux et très complet, capable de mesurer cinq gaz ainsi que les concentrations de particules fines. Ceux-ci ont été installés sur les véhicules communaux d’Ixelles pour un projet pilote d’un mois et circulent aujourd’hui sur le toit des camionnettes de Bepost à Anvers.

Les résultats de ces mesures n’ont pas encore été publiés, mais David Gillot, directeur technique, est déjà convaincu du potentiel de cette technologie. «Le problème c’est qu’actuellement, c’est invendable. Dans certaines communes que nous avons contactées, soit les autorités font l’autruche – elles ne veulent pas qu’on sache quelles sont les zones les plus polluées –, soit c’est un problème de résistance au changement. Elles craignent d’avoir plus de boulot.» Les citoyens pourraient être intéressés d’avoir l’information en direct, par exemple via une application, mais il est difficile d’envisager qu’ils paient pour cela. «Tout le monde considère que c’est un dû d’être informé sur la pollution.»

David Gillot réalise aussi qu’il faut être prudent dans la publication des données. «On veut donner des tendances, pointer des zones à problèmes, pas fournir des résultats au mètre carré, sans quoi, on va nous attaquer.» Sans doute. Au mois de décembre dernier, la ministre bruxelloise de l’Environnement Céline Fremault n’hésitait pas à parler de «désinformation»(1) à propos des chiffres donnés notamment par la start-up parisienne Plumlab (indicateurs pour Anvers, Bruxelles, Gand et Liège), plus inquiétants que les chiffres officiels. Malgré l’appui scientifique du CNRS français, la start-up fournit en effet peu d’explications précises sur la méthodologie utilisée et les chiffres avancés. Mais la ministre aurait tort de croire que les mesures officielles et le protocole imposé par l’Europe sont à l’abri de toute critique.

Des capteurs pour tous?

L’une des solutions d’avenir réside peut-être dans la fabrication de capteurs open source (code source ouvert), disponibles pour un coût modeste. Le GreenFab Brussels tient à jour une liste des projets open source sur la qualité de l’air dans le monde et attend avec impatience la dernière version du Smart Citizen Kit, développé par le Fablab de Barcelone. Elle est attendue pour le premier semestre de cette année. «Outre des données sur la qualité de l’air (concentrations en CO et NO2), cet objet connecté mesure le bruit, la luminosité, la température ainsi que le taux d’humidité toutes les minutes et publie ces données sur une plateforme web accessible en open data», explique le GreenFab. La nouvelle version permettra aussi de mesurer les particules fines.

Le GreenFab et le BRAL ont proposé aux Bruxellois de faire une commande groupée. «Les deux asbl trouvent qu’il serait intéressant de multiplier les points de mesure bruxellois en impliquant des citoyens-acteurs de cette collecte de ‘citizen-science’. Il peut être intéressant de l’acquérir en groupe: comité de quartier, école, groupe de collègues, association locale, afin de s’informer collectivement de l’état de notre environnement.» Le capteur coûte 200 euros. Une trentaine de personnes ont déjà marqué leur intérêt.

«Rêvons un peu, suggéraient Paulien Coppens et Lizzy Bleumers (VUB), en conclusion d’une table ronde organisée par le BRAL en novembre dernier sur la science citoyenne: un traitement de ces flux de données permettra-t-il de nourrir une cartographie en temps réel des émissions polluantes? Il nous semble qu’un tel dispositif peut avoir un effet potentiellement puissant de mobilisation et de prise de conscience large au sein de la population.» Car, au final, poursuivait le philosophe John Dewey, c’est bien au cordonnier et non aux porteurs de souliers qu’il revient d’assurer le confort de nos pieds.

 

(1) Le Soir du 7 décembre 2016.

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