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Vie associative

Les travailleurs sociaux doivent-ils craindre l'évaluation ?

Alter Échos n° 375 31 janvier 2014 Marinette Mormont

L’évaluation s’est imposée dans tous les segments de la société. Les travailleurs sociaux n’y échappent pas. Paul Lodewick et David Laloy enseignent à la Haute école Louvain en Hainaut (Helha) et travaillent pour le nouveau Centre de ressources pour le social (Cerso), qui coordonne formation continue et activités de recherche. Ils analysent pour nous les tensions et les paradoxes de l’évaluation du travail social.

Alter Échos : Auto-évaluation, contrôle des pouvoirs subsidiants, démarches qualité… N’y a-t-il pas une confusion entre tous ces concepts ?

 David Laloy : Il y a effectivement une confusion bien connue entre contrôle et évaluation, parce qu’il y a des zones de recouvrement entre ces deux pratiques, qui ont chacune leur légitimité. Sur le terrain, ce qui est source tension, c’est de ne pas toujours savoir clairement ce qui va être fait des résultats. Finalement, la confusion, c’est : « Est-ce qu’on n’est pas ici dans un contrôle déguisé en évaluation ? »

Paul Lodewick : Dans le débat passionnel de l’évaluation, on évoque souvent le contrôle, mais cela ne me semble pas le phénomène le plus évident. D’expérience, ce que j’ai vu le plus souvent, ce ne sont pas des situations où les pouvoirs publics donnent du bâton. Par contre, ce qui est fréquent, ce sont des pouvoirs publics qui demandent des évaluations, qui mobilisent des énergies, des ressources, puis n’en font rien.

DL : On a aussi souvent tendance à cristalliser les tensions autour de l’évaluation en les incarnant dans des acteurs : les « méchants » pouvoirs publics et les « gentils » opérateurs. Mais c’est un débat stérile. Si l’on considère que l’action sociale est menée à différents niveaux (institutionnel, politique, professionnel, bénéficiaires), on comprend bien que les objectifs et les enjeux ne sont pas les mêmes pour chacun. Ce serait pas mal de décentrer le débat, de ne pas discuter des tensions entre acteurs, mais plutôt des tensions sur les manières de voir l’évaluation.

AÉ : Concrètement, comment faire de l’évaluation quelque chose d’intéressant pour tous ?

PL : Si on est dans un modèle imposé, les gens ne vont pas jouer le jeu. Cela marche bien quand on est dans une procédure négociée. Il faut identifier les parties et leurs intérêts, et accepter la pluralité de ces intérêts. Il s’agit de négocier les critères, et notamment les critères de jugement. Parce qu’en définitive, évaluer c’est porter un jugement à un moment donné, sur les résultats ou le sens de ce qui est fait. Et il faut une transparence, dès le début du projet, sur les objectifs, les critères, les méthodes, sur la transmission des résultats, ainsi que le suivi qui en sera fait. On voit souvent l’évaluation comme quelque chose d’objectiviste, de positiviste, où on va mesurer les choses de manière quantitative et décontextualisée. Mais aujourd’hui, il me semble que la majorité des évaluateurs acceptent cette idée de pluralité.

DL : La difficulté, c’est que même dans un modèle qui respecte la pluralité, il y a des indicateurs qui prennent le pas sur d’autres, avec, malheureusement, une tendance à valoriser les indicateurs de mesure quantifiables, une dévalorisation des critères plus subjectifs et qualitatifs, et une mise de côté complète de ce qui n’est pas couvert par ces indicateurs. L’évaluation participe à rendre visibles certaines dimensions de l’activité et à mettre de côté ce qui n’est pas évalué. Elle participe donc à définir le travail des associations.

AÉ : Donne-t-on les moyens d’évaluer ?

PL : La coconstruction, cela demande du temps et de l’énergie. Un des problèmes, c’est d’avoir les financements et les ressources pour réaliser cela. On doit créer une nouvelle bureaucratie pour accompagner et améliorer l’activité des services. Le paradoxe, si l’on pousse cela jusqu’à l’absurde, c’est qu’on finit par mettre plus de moyens dans l’évaluation que dans l’action elle-même. D’autant plus qu’on peut aussi évaluer l’évaluation. Mais on est alors pris dans des boucles infinies…

DL : Sur les difficultés des associations, ce qui ressort, c’est effectivement le manque de moyens. Un autre problème touche à la question des compétences. Tout professionnel se dote d’outils de perception et d’appréciation de son action. Mais ces acteurs ne maîtrisent pas forcément les codes de l’évaluation.

AÉ : Quels types d’évaluations sont aujourd’hui demandées aux secteurs sociaux ?

DL : J’ai eu l’occasion de travailler sur les politiques d’alphabétisation que l’on retrouve dans de multiples secteurs (éducation permanente, cohésion sociale, ISP, promotion sociale…) Les logiques d’évaluation sont très différentes d’un secteur à l’autre : plus quantitatives ici, plus qualitatives là. On peut très bien comprendre ces différences dans les modalités d’évaluation, mais, pour les organismes polysubventionnés, c’est un vrai casse-tête. Certains expliquent qu’ils parviennent à obtenir des subsides différents juste en mettant d’autres mots sur une même activité. D’autres disent l’inverse : « À force de grappiller à droite à gauche, notre activité a dû changer. »

AÉ : Peut-on rendre compte d’un échec aujourd’hui et continuer à expérimenter ? N’a-t-on pas tendance à s’autocensurer ?

PL : C’est difficile de donner une réponse générale. Dans le cadre des projets-pilotes, cela dépend de l’agenda politique et de la matière. Il y a des problèmes lancinants par rapport auxquels les gens cherchent des solutions et pour lesquels ils savent que c’est difficile. Les pouvoirs publics acceptent alors des phases de tâtonnement. C’est le cas par exemple des jeunes qui circulent entre santé mentale, psychiatrie et handicap, avec des doubles diagnostics. Qui s’occupe d’eux ? Qui les prend en charge ? Je conçois mal que l’échec ne soit pas accepté dans ce genre de cas.

DL : Il peut y avoir une attitude de certaines associations, pour assurer la pérennisation auprès des pouvoirs publics, de se montrer sous leur meilleur jour. C’est un effet pervers de l’évaluation. Il y a le risque, aussi, d’oublier quelles sont leurs missions fondamentales, pour répondre à des exigences de résultats, dans un but de survie institutionnelle. Les acteurs peuvent alors avoir un sentiment de déchirement.

AÉ : Que peut-on dire encore à propos des relations entre le terrain et les pouvoirs subsidiants autour de l’évaluation ?

DL : On se situe aujourd’hui dans la mouvance de la nouvelle gestion publique, de l’état social actif. L’idée ce n’est pas uniquement d’activer les bénéficiaires, mais aussi d’activer les organismes en les responsabilisant, en les mettant en concurrence. La logique de l’appel à projets renforce cela.

Ce que les gens disent, c’est qu’il faut évaluer les politiques, qui sont parfois très éloignées des réalités de terrain. Ce que le terrain dénonce c’est quand le référentiel managérial, gestionnaire, prend le pas sur le référentiel professionnel. Dans le secteur de l’insertion socioprofessionnelle, ces tensions sont importantes. C’est un secteur né de la mouvance éducation permanente, et cet objectif là est toujours bien présent dans le chef des professionnels, alors que les pouvoirs publics attendent d’eux de l’insertion professionnelle pure. Le but premier de leur travail est détourné.

PL : L’idéal, pour moi, c’est que la tutelle qui demande aux services des plans d’évaluation s’engage à faire de même, qu’elle s’engage aussi à améliorer la qualité de ses services. Cela les mettrait sur le même niveau. Cela permettrait aussi à la tutelle de devenir plus réaliste quant à la question des moyens.

En savoir plus

Cerso : chaussée de Binche, 159 à 7000 Mons – tél. : 065 40 41 67 -courriel : paul.lodewick@helha.be]aul.lodewick@helha.be – site : http://cerso.helha.be]http://cerso.helha.be

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A propos de l'auteur

Marinette Mormont

Originaire d’Arlon, « le trou de la Belgique », Marinette pense un moment devenir guide de montagne ou Tintin reporter avant de s’orienter vers des études d’histoire. Qui l’aménent au final à faire du journalisme parce que, dixit, elle ne sait faire que ça… À ses yeux, le social est un savant mélange d’attention à l’autre et de justice avec un grand J. Et l’information ? C’est parler du manque de prise en compte de l’autre et du manque de justice. Contact : marinette [dot] mormont [at] alter [dot] be

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