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Social Bistrot

La Vieille Chéchette Encore plus de social dans le social bistrot !

À Saint-Gilles, «La Vieille Chéchette», un café associatif & coopératif doublé d’une bouquinerie. Lieu d’émulation collective dont la raison d’être est de créer du lien entre les gens, avec les habitants du quartier, en ouvrant ses portes à toutes les initiatives qui vont dans ce sens, et en étant le moteur d’autres propositions de cohésion sociale.

© Juliette Boutant

Est-ce possible ? Oui ! Comment ? En partant glaner nos fulgurances dans un lieu singulier, à forte empreinte sociale, en terre saint-gilloise. À l’angle d’une placette qui s’orne d’une terrasse aux beaux jours, se situe « La Vieille Chéchette »1, un café associatif & coopératif doublé d’une bouquinerie. Endroit lumineux, car doté d’une vaste vitrine, bar en coin sur la gauche, face à l’entrée. Lieu d’émulation collective dont la raison d’être est de créer du lien entre les gens, avec les habitants du quartier, en ouvrant ses portes à toutes les initiatives qui vont dans ce sens, et en étant le moteur d’autres propositions de cohésion sociale.

En ce vendredi soir sur la terre, la Chéchette est en pleine effervescence2. Le lieu, très chaleureux et organique au demeurant, est à taille humaine, ce qui pousse, dans les moments coups de feu, à une proximité-promiscuité de fait entre les clients. Ici, une majorité d’adultes pour une poignée d’enfants. Car oui, le lieu est familial. Les petites personnes ont d’ailleurs de nombreux jouets et jeux de société à disposition ainsi que – luxe ! – un espace bibliothèque rien que pour elles au sous-sol.

À notre arrivée sur place, mise en contexte immédiate par rapport à l’actualité chaude : sur la table où nous nous installons avec ma nouvelle acolyte Juliette, trône un dessin d’enfant. Il retrace sous forme de planisphère, d’un simple trait de crayon, la trajectoire de propagation du Coronavirus dans le monde, avec fléchage et chiffres par continent.

« Extinction de l’humanité ! » Une exclamation très à propos fuse de la table d’à côté.

Impressionnante collection d’affiches aux murs : sous divers formats, elles témoignent de l’ancrage engagé, militant du lieu, et sa fonction de caisse de résonance à des valeurs, des idées, des luttes sociales qui traversent l’histoire.

À côté de nous, des cagettes remplies de moutarde et de mâche fraîches attendent preneurs. Et c’est gratuit, ce qui ne gâche rien, en provenance directe du « Champ du Chaudron » (instant publicité éthique).

L’agenda affiché au tableau date de février mais permet d’avoir une vue d’ensemble des activités régulières de l’endroit : tables de conversation, chorale, atelier-tricot, projection de film… Toute autre activité peut être proposée par mail3.

À la table face à nous, quatre hommes divers et variés complotent tranquillement.

L’un d’entre eux n’est manifestement pas un ressortissant belge et se sent un peu perdu face à notre très raffinée machine administrative.

« Comme tout le temps, à Bruxelles, il faut connaître, avant toute chose… »

Connaître quoi ?

La réponse reste suspendue dans le fracas du volume ambiant. Éternelle escalade : le bénévole qui sert au bar met de la musique – une playlist Spotify spécialement concoctée par ses soins – mais les gens parlent fort ; alors il pousse le volume pour mieux entendre la musique mais du coup les gens parlent encore plus fort et ainsi de suite jusqu’à saturation des tympans.

© Juliette Boutant

Pas facile de capter des conversations dans ces conditions extrêmes.

L’homme perdu s’inquiète du fait que la commune ne trouve pas sa trace :

« Ça m’étonne, avec ce que je leur dois… Au minimum 100 €. Puis à ma banque, je te raconte pas. »

Ça cause aussi de musique, du statut difficile de musicien. On reçoit une date, une demande, on se déplace avec un matériel parfois très encombrant sur place pour être payé à coups de pied au cul. La précarité de l’artiste…

« À la prochaine ! »

Soupir… « Ah oui peut-être, si Dieu le veut ! »

Dispersion.

Après une pause cigarette salutaire pour nos oreilles fragiles, nous retrouvons le barman en plein play-back d’Amy Winehouse, son « Back to black » est poussé au maximum. Il prend l’expression souffreteuse que les paroles distillent, tout en jonglant avec la vaisselle, le rangement des verres dans les caisses à vin accrochées au mur.

Juliette s’est fait un ami de petite taille qui commente son dessin du bar et lui donne même des conseils sur sa réalisation.

« J’aime bien. C’est quoi, ces petites boules-là ? »

« Et après, on peut faire le frigo », qu’il dit le petit bonhomme, fasciné, les mains dans les poches, le visage auréolé de boucles noires.

Je m’installe près d’un homme en tête à tête avec son smartphone à coque rouge. Il savoure son moment en solitaire, tout en calculant l’environnement qui l’entoure : un subtil équilibre entre présence au monde et apnées technologiques.

« You can’t hurry love », me claironne Phil Collins dans les esgourdes. Tu l’as dit, bouffi !

© Juliette Boutant

À ma gauche, un duo homme-femme est en conversation rapprochée, intimiste. Ils parlent de rapport au corps, du corps mou au corps rigide. Ce n’est pas très audible mais ça fait écho à une affiche placardée sous mes yeux. « Un toit Duchnok, il faut t’expliquer comment ? », y hurle une femme à poil, poilue et en posture sumo combat, pour annoncer une manifestation prévue le 28 mars pour la Journée internationale pour le droit au logement.

Le duo poursuit sur la difficulté d’être cycliste à Bruxelles.

« Toutes les rues à tram, elles sont chiantes. »

Un slogan qui fera certainement l’unanimité au sein de la communauté des deux-roues.

Et les plans du soir alors ?

« Il y a un concert dans un endroit de malade à Saint-Josse. C’est un studio, un squat gigantesque et ils ne paient pas de loyer. »

Ça donne envie, mais les braillements des Red Hot Chili Peppers nous empêcheront de connaître le nom du lieu en question.

Retour à la table masculine. Il est question du cinéma de Wes Anderson. Son dernier film est une chronique remarquable mais, rebelote, les décibels m’assomment. Je parviens lors d’une commande au bar à m’époumoner tant et si bien que le serveur-deejay comprend qu’une légère diminution du volume serait la bienvenue. Rien n’y fait. Je vois des bouches qui s’agitent, mais je ne saisis pas les mots qui en sortent. Frustration. Impressionnisme.

Ah, des bribes me parviennent de la table la plus proche. Je grappille quelques miettes, sur fond de Bob Marley. Dans une grande envolée lyrique, l’homme évoque sa passion pour Michel-Ange et Léonard De Vinci : « Cela m’a subjugué depuis que j’ai 15 ans, c’est une maîtrise de l’espace. Il savait faire le cercle parfait. »

« Qui veut que je lui fasse le Faucon Millenium ? », l’interrompt le petit bonhomme aux boucles noires, qui nous ramène d’un coup au XXIe siècle.

Instant magique où l’enfant dessine en chantant à tue-tête la marche de Dark Vador tandis que le fan de Leonardo montre ses illustrations au Rotring à ses camarades de tablée. Celui-ci tient sa ligne et poursuit ses explications :

« En tout cas, ça m’a pris une dizaine de jours pour les faire, j’en dessinais un ou deux par jour, souvent ici. »

Il évoque la galère du métier d’illustrateur. Musique et dessin sont deux vocations difficiles.

R.E.M. déboule dans le décor de plus en plus clairsemé avec son très réjouissant « Everybody Hurts ». Qui sonne le glas de cette soirée. Et nous donne l’envie de proposer à la Chéchette une activité supplémentaire pour stimuler l’énergie collective : un bon vieux karaoké.

(1) La Vieille Chéchette est un personnage extrait du livre de contes homonyme de la militante Louise Michel.

(2) A l’heure où nous bouclions cet épisode du Social Bistrot, nous baignions encore dans une relative insouciance par rapport à la crise sanitaire que nous traversons actuellement.

(3) Contact : animationchechette@gmail.com  – site web : https://chechette.be/

 

Marie-Eve Merckx

Marie-Eve Merckx

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