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«Dans le projet 'Tivoli' avec CityDev, le travail avec l'institution permet de faire bouger certaines lignes. C'est aussi notre position d'aller dans ces espaces pour ramener du sens, s'interroger sur cette participation.» Arnaud Bilande. © Periferia-Tivoli

La participation: confronter pour construire

21 septembre 2015 Olivier Bailly

Née en 1998, l’asbl Periferia vise à renforcer l’individu et le groupe par la participation afin qu’ils s’affirment comme acteurs de la société. Emportée par la vague du budget participatif de Porto Alegre, Periferia a accompagné de nombreux processus participatifs au début de ce millénaire en Belgique. Rencontre avec Patrick Bodart et Arnaud Bilande de Periferia.

Alter Échos: Début des années 2000, l’essor du Forum social mondial à Porto Alegre médiatise la pratique du budget participatif de la ville. Un moment clé?

Patrick Bodart: C’était un moment où les politiques étaient plus ouverts à ces questions. Il y avait une curiosité, une envie, un enthousiasme pour mettre des choses en place. Pendant plusieurs années, on a réussi à construire de vraies démarches, des propositions et même, dans certains cas, des codécisions. Maintenant, j’ai l’impression que la plupart des participations sont de façade, soit parce qu’il en faut pour obtenir les subsides, soit parce que le politique n’y croit pas trop. Ou n’a pas trop envie. On vide la participation de son sens.

« (…) j’ai l’impression que la plupart des participation sont de façade, soit parce qu’il en faut pour obtenir les subsides, soit parce que le politique n’y croit pas trop. Ou n’a pas trop envie.» Patrick Bodart

A.É.: Du coup, vous accompagnez des participations de façade?

Arnaud Bilande: On répond à des commandes mais nous sommes aussi dans une démarche d’éducation permanente, dans le soutien à une conscience politique, à une démarche d’émancipation, de renforcement des capacités. Par exemple avec la mise en place du Community Land Trust (CLT). À chaque appel d’offres, nous nous interrogeons: avons-nous suffisamment de marges de manœuvre? Sur la base d’un cahier des charges, on s’engage. Et parfois on arrête. Il y a de plus en plus une méfiance à se lancer. Dernièrement, on nous a sollicités pour le réaménagement du boulevard Anspach (le piétonnier au centre de Bruxelles, NDLR). On n’y a pas vu suffisamment de marges de manœuvre et on n’y est pas allé. Par contre, dans le projet «Tivoli» (construction de 400 logements à côté de Tour & Taxis, Bruxelles, NDLR) avec CityDev (ex-SDRB), le travail avec l’institution permet de faire bouger certaines lignes. C’est aussi notre position d’aller dans ces espaces pour ramener du sens, s’interroger sur cette participation.

© Periferia
© Periferia

A.É.: Y a-t-il une grille de lecture qui permette d’identifier une participation effective? Un socle minimal?

P.B.: Je vois quatre points clés. La durée est fondamentale. Cela dépasse le fait d’avoir le temps de monter trois ateliers. Avoir le temps signifie pouvoir construire une capacité de dialogue entre des acteurs qui ne sont pas habitués à discuter. Ensuite, la diversité des personnes qui participent au processus. On ne fera pas une participation avec un seul type de public. Ce n’est pas transformateur de société, mais plutôt du renforcement de ghetto ou d’un type d’avis. Il y a les enjeux. Qu’est-ce qu’on met sur la table à discuter? L’enjeu en vaut-il la peine? Et enfin: qu’est-ce qui sera fait de cette participation? J’ajouterai un cinquième point: le retour aux participants. On travaille beaucoup sur la notion du compte rendu. Ce qui a été discuté apparaît sur un papier, c’est une question de transparence.

A.É.: Le renforcement de capacités ne s’arrête pas à un projet. Avez-vous des participations qui n’ont pas de fin, ne sont pas attachés à un projet spécifique?

A.B.: La «capacitation»(1) n’est pas liée à un projet mais à un processus. À travers l’échange, des gens prennent la parole, se mettent en mouvement, s’inspirent de projets. On tente de créer des liens, des dynamiques entre nos différents projets, mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de participation liée à un projet.

P.B.: Dans le cadre de l’éducation permanente, on devrait travailler sur une analyse très critique des appels à projets, parce qu’on sature complètement. Tout est fonction de projets. Au fur et à mesure, on se rend compte que les pouvoirs publics ont tendance à financer les premiers pas, l’innovation, et non la poursuite de l’innovation. J’ai été interpellé par des gens avec qui on avait travaillé dans le quartier de la Duchesse (Molenbeek), ils n’étaient plus au courant de rien et… nous non plus. Cela les a choqués que la commune ne nous informe pas. Je l’ai pris comme une gifle positive. Cela nous a amenés autour de la notion de «l’après-processus participatif». Avec d’autres associations, la réflexion s’est transformée en un document: comment faire perdurer les initiatives citoyennes? Cela montre que le processus est au cœur de la démarche, cela permet de sortir d’une notion de projet.

A.É.: Dans la participation, n’y a-t-il pas le mythe d’une population parlant d’une seule voix?

P.B.: De fait, c’est un mythe. Et pour nous, animer des démarches, c’est aussi animer les conflits latents ou exprimés. Oser faire sortir des points de vue différents et construire un plan C concerté qui n’est pas la solution du groupe A ou B. Des séances se terminent parfois par des claquements de porte. Ce n’est pas un contexte de bisounours.

A.É.: Mais un consensus de la «population» est-il forcément meilleur qu’une décision politique? Dans une consultation populaire par exemple…

A.B.: La consultation populaire par essence empêche le débat. Alors que, dans des ateliers, une intelligence collective se dégage et trouve des solutions innovantes que ni l’architecte, ni le politique, ni le citoyen n’auraient trouvé seuls. Cela dit, un débat amène-t-il forcément des solutions de qualité? C’est une prise de risque, mais elle en vaut la peine.

P.B.: Il y eut une expérience très riche au quartier de La Roue. Dans le cadre d’un projet urbanistique, élus et habitants ont passé du temps pour mettre à plat les éléments, pour construire une solution. Il y eut ensuite une levée de boucliers d’une partie de la population qui ne venait pas aux ateliers, mais on a maintenu la proposition concertée construite en atelier. Cela veut dire qu’on ne cherche pas le consensus mou.

«La consultation populaire par essence empêche le débat. Alors que, dans des ateliers, une intelligence collective se dégage et trouve des solutions innovantes.» Arnaud Bilande

A.É.: Comment amener plus tôt un public qui se tait, reste silencieux, loin des salles de réunions?

P.B.: Periferia ne refuse pas ceux qui sont toujours là mais on veut absolument aller chercher ceux qui ne participent pas. La participation ne se traduit pas uniquement dans des salles fermées. Elle se traduit aussi dans l’espace public où l’on tente de créer des mini-débats, de toucher des personnes qui ne vont jamais entrer dans une salle, prendre la parole en public. On retransmet leurs propos ou, mieux, on essaie que la personne porte elle-même sa parole. Avec le budget participatif du quartier de Scheut (Anderlecht), on n’a pas travaillé directement avec les comités de quartier mais avec des publics plus éloignés: les personnes âgées dans des homes, les jeunes plus dans la rue que dans des lieux de rencontres, des personnes en grande précarité sociale. On a approché ces différents publics et commencé avec eux la réflexion, qui s’est ensuite ouverte à d’autres personnes. Cela prend du temps.

© Periferia
© Periferia

A.É.: Quand on est intégré dans le processus, perd-on la possibilité de s’opposer?

P.B.: On a souvent été critiqué sur ce point. Avec le temps, je ne vois absolument pas une limite dans la capacité des gens à s’opposer. Cela dépend de la manière dont sont menés les débats. Le risque existe quand on tente d’écraser le conflit. Periferia préfère souligner les oppositions plutôt que les gommer. Notre rôle est plus d’être provoc’ pour permettre de faire sortir les tensions.

A.B.: Il y a toujours une possibilité de s’opposer. Par exemple, au Tivoli, nous en sommes à l’enquête publique. On encourage les participants des ateliers à utiliser cette étape où l’on peut s’opposer à des choix opérés entre autres… dans les ateliers!

«Periferia préfère souligner les oppositions plutôt que les gommer. Notre rôle est plus d’être provoc’ pour permettre de faire sortir les tensions.» Patrick Bodart

A.É.: La participation, c’est forcément un espoir pour améliorer la démocratie?

A.B.: Le débat est utile. Il y a une transformation qui s’opère au niveau de l’individu, qui l’amène à un cheminement différent, à ne pas être que dans l’opposition, à dépasser le Nimby. Il y a aussi un impact sur le collectif et une transformation plutôt liée au territoire.

P.B.: Lors des attentats avec Charlie Hebdo, une personne a dit: «En tout cas, c’est un sujet autour duquel il faut faire débat.» C’est cela qui m’anime énormément et me persuade de la pertinence des démarches de participation. Au contraire d’une forme de consommation de l’information avec un point de vue unique, la participation est une confrontation de points de vue. Et cette confrontation engendre de meilleures solutions.

«Le débat est utile. Il y a une transformation qui s’opère au niveau de l’individu, qui l’amène à un cheminement différent, à ne pas être que dans l’opposition, à dépasser le Nimby.» Arnaud Bilande

Pour en savoir plus, lire notre dossier: «La participation, piège à cons?» (Alter Échos n°409 du 02.09.2015)

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