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Interview

Bernard De Vos: «Il faut repenser notre système éducatif au sens large»

Alter Échos n° 438 6 février 2017 Cédric Vallet

Bernard De Vos a présenté son rapport annuel au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L’occasion d’échanger avec le délégué général aux Droits de l’enfant sur tous les enjeux saillants du moment: éducation, petite enfance, aide à la jeunesse et radicalisme.

Alter Échos: En 2016, il y a eu quelques bonnes nouvelles pour l’enfance ou la jeunesse. Un pacte d’excellence sur les rails. Un refinancement annoncé du secteur de l’aide à la jeunesse…

Bernard De Vos: L’avancée du travail sur le pacte d’excellence, je la prends avec optimisme, mais aussi avec des réticences, car, politiquement, ce travail n’est pas porté par une alliance sacrée de tous les partis démocratiques. Dans d’autres domaines, il y a eu en effet de bonnes nouvelles. Le ministre de l’Aide à la jeunesse et celle de l’Enfance ont annoncé des pistes intéressantes pour sortir les enfants placés à l’hôpital faute de capacités dans des structures adaptées, alors même qu’ils ne sont pas malades. Le fait que des familles puissent désormais accueillir des mineurs étrangers non accompagnés est aussi quelque chose de positif. Peut-on pour autant dire que l’année 2016 a été un bon cru pour les droits de l’enfant? Je ne le pense pas. Certaines questions essentielles ne présentent pas d’évolution favorable. Prenons l’exemple des enfants migrants. Lorsque je parle avec mon homologue grec de la situation des mineurs étrangers et réfugiés dans son pays – qui dorment dehors, dans le froid, qui peuvent être soumis à l’exploitation –, je suis scandalisé. Je me dis qu’on est à côté de la plaque en Belgique: on se paye le luxe de fermer des places d’accueil alors qu’il faudrait tenir nos engagements en matière de relocalisation des réfugiés depuis la Grèce et l’Italie. Bien sûr, si on regarde factuellement, la situation semble un peu meilleure cette année pour les mineurs étrangers non accompagnés (Mena). L’an passé, il manquait 900 tuteurs. Il n’en manque plus que 100 cette année. Ce n’est pas plus mal, mais il reste toujours des enfants dans les gares, dans des squats.

AÉ: Côté «mauvaises nouvelles», cela coince toujours pour les familles dites roms, qui se retrouvent souvent à la rue. Une «task force» organisée par la Région bruxelloise devait trouver des solutions. Il ne se passe rien. Pourquoi?

BDV: Cette «task force» n’existe plus. Et c’est vrai qu’avec ces familles roms, tout devient compliqué. Les tracas administratifs qu’elles affrontent sont énormes. Cela se joue au niveau fédéral, régional et communal. Ce que je regrette, c’est le manque de concertation entre ces niveaux de pouvoir. On pourrait trouver des solutions pour ces familles. Elles sont européennes après tout. À part l’association «Le Foyer» et «Rom-en-rom», petite structure de bénévoles, personne ne s’occupe vraiment de ce public.

En l’absence d’une «alliance sacrée» entre partis, c’est le CDH qui doit porter cette réforme.

AÉ: Revenons sur le pacte d’excellence. Il contient de très nombreuses propositions, dont certaines que vous défendez de longue date comme la mise en place d’un tronc commun polytechnique…

BDV: C’est vrai. J’aurais préféré que ce tronc commun dure une année de plus, jusqu’aux 16 ans de l’élève. Mais la proposition reste ambitieuse. Ma crainte est que ce texte soit détricoté. En l’absence d’une «alliance sacrée» entre partis, c’est le CDH qui doit porter cette réforme. Son électorat est composé de nombreux enseignants qui sont parfois enclins à conserver certains privilèges. Comment vont-ils réagir aux propositions faites dans ce pacte? Ce texte est merveilleux, mais il n’a pas encore été débattu.

AÉ: Est-ce que ce pacte pourrait enfin permettre de relever le défi des inégalités scolaires?

BDV: Deux éléments essentiels sont abordés: la relégation scolaire et l’enjeu de la gratuité. La proposition de mettre en place une gratuité réelle et progressive en commençant par la maternelle est positive. Pour lutter contre la relégation, c’est le tronc commun polytechnique qui est la grande innovation. Mais attention, d’autres formes de relégation seront imaginées par les acteurs. Lorsqu’on a pris l’habitude de reléguer depuis des décennies, il n’est pas évident de se défaire de ces mauvais réflexes.

AÉ: Le «tronc commun» est une réforme ambitieuse… mais ne touche pas aux «vaches sacrées» de la concurrence entre écoles, entre réseaux. Le regrettez-vous?

BDV: C’est ma grande déception. Des engagements plus forts autour de la réforme des réseaux auraient dû être inclus, même si on trouve dans cette proposition de pacte des idées qui poussent les écoles à davantage travailler par zones, par bassins, en transgressant la logique de réseaux.

Il s’agit d’honorer ces activités, cette éducation «non formelle», sans les considérer comme de l’occupationnel.

AÉ: Selon vous, une réforme de l’enseignement n’est pas suffisante…

BDV: Il faut repenser notre système éducatif au sens large. Car on n’éduque pas qu’avec l’école. Les mouvements de jeunesse, les clubs sportifs, les maisons de jeunes, les académies musicales, la mobilité internationale marquent plus qu’on ne le croit. Au niveau budgétaire, le capital est mal distribué. L’enseignement coûte environ 6 milliards d’euros par an. L’aide à la jeunesse et les politiques de jeunesse pèsent moins de 10% de ce budget. Mettre tous les œufs dans le même panier, c’est de la folie! Surtout avec cette école qui ajoute de l’inégalité. Même si on la réforme avec le pacte d’excellence, les bénéfices se feront sentir dans plusieurs années. Est-ce qu’il faut attendre pour commencer à bouger? On va donner 23 millions d’euros pour le pacte d’excellence. Avec une telle somme, on renforcerait de 50% le secteur jeunesse. Quand on voit le travail de terrain qui est réalisé, cela pousse à réfléchir.

AÉ: Vous plaidez donc pour soutenir l’éducation non formelle…

BDV: Les défis sont gigantesques autour de la pauvreté, des inégalités et d’un modèle de société toujours axé autour de l’emploi. Le manque de travail est bien plus qu’un problème économique. Une société sans emploi génère de l’ennui. C’est un défi énorme de faire face à l’ennui, de le combler, d’utiliser ce temps dans un but d’émancipation des jeunes et non pas pour répondre à des objectifs sécuritaires. L’enjeu n’est pas que financier. Il s’agit d’honorer ces activités, cette éducation «non formelle», sans les considérer comme de l’occupationnel. Les moyens consacrés au non-formel sont ridicules, comme s’il s’agissait d’un enjeu à la marge. Alors que, aujourd’hui, les jeunes qui réussissent sont surtout ceux qui montrent de l’autonomie, de l’indépendance, toutes choses que l’on apprend dans les mouvements de jeunesse et à travers de nombreuses expériences extrascolaires.

AÉ: Dans ce même ordre d’idées, vous plaidez pour une refondation de la politique d’accueil de la petite enfance…

BDV: Cela paraît évident. On évoque toujours le système finlandais comme un exemple. Mais en Finlande, c’est d’abord le secteur de la petite enfance qui a été réformé. Pendant sa première année, l’enfant est auprès de l’un de ses deux parents. Ils se relayent grâce à des congés parentaux suffisamment longs et égalitaires. Puis chaque enfant a accès à un accueil qui n’est plus considéré comme un simple lieu de garde, mais comme un lieu de vie, d’éveil, d’apprentissages. Les enfants qui ne vont pas à la crèche, et, parfois, pas en maternelle, se retrouvent en difficulté à l’école primaire. La couverture de l’accueil de la petite enfance est très inégalitaire. Elle est de seulement 20% à Molenbeek alors qu’à l’est de Bruxelles la couverture dépasse les 50%. Ces inégalités recoupent parfaitement la carte des inégalités sociales. On a privilégié la demande aux besoins. Et, dans le même temps, à force de sous-entendre que les crèches ne sont pas pour les habitants de communes comme Molenbeek, à force de restreindre l’offre, ceux-ci ont intégré le stigmate. Les familles ont pris l’habitude de dire que les crèches ne sont pas faites pour elles. Il va falloir fournir un gros effort pour les convaincre que ces lieux sont bons pour eux et leur enfant.

Plus que des conversions expresses, je pense qu’on assiste à l’adhésion rapide à une secte assassine.

AÉ: Parlons radicalisation. Vos prises de position sont parfois perçues comme provocantes sur ce thème. Vous contestez l’influence du religieux dans les phénomènes actuels de radicalisation violente au profit d’une lecture davantage socio-économique. Pourtant, certains travailleurs sociaux nous confient que la vague d’attentats a permis d’aborder des «tabous» du secteur social, comme l’influence de mouvements religieux conservateurs dans certains quartiers….

BDV: Je suis entièrement d’accord avec ça. On a laissé le truc partir en quenouille il y a un bon bout de temps. Mais je reprends parfois, et modestement, ma casquette d’islamologue. Rappelons que «l’islam» cela ne veut rien dire. Il y a une diversité énorme dans l’islam. On pourrait la résumer, de façon très simpliste, à plusieurs grands courants. Les fondamentalistes, qui sont très rigoristes et littéralistes, avec l’idée de ne plus faire d’efforts d’interprétation des textes. À l’opposé, une série de musulmans pratiquent leur religion avec une interprétation très souple, en gardant seulement quelques principes, comme le ramadan par exemple. Et au milieu, on trouve beaucoup de musulmans pragmatiques qui veulent simplement pratiquer leur religion sans qu’on les embête. Beaucoup, à l’instar de Tariq Ramadan, affirment que, dans un souci de compatibilité avec les sociétés occidentales, il ne faut pas demander d’appliquer le droit musulman. Ils ne demandent pas non plus de mettre en œuvre le corpus sur la famille, comme la répudiation ou l’héritage différencié. Ils disent seulement: permettez-nous de pratiquer le culte, comme le permet la Constitution. Si on regarde les quelques sujets de préoccupation qui accaparent la société, il ne s’agit que de thèmes liés au culte; comme le port du voile, le halal, l’abattage rituel, voire le ramadan. Face à ces crispations, une série de ces personnes ont l’impression qu’on ne les laisse pas pratiquer leurs cultes, qui est leur seule demande. Certaines personnes se replient et demandent désormais le «paquet complet», demandent plus d’influence du religieux, se tournent vers des mouvements plus radicaux. Personnellement, je n’ai pas envie de parler du port du voile. Et je veux continuer à discuter avec les salafistes, même s’ils ne sont pas très drôles. Il faut pouvoir parler avec eux des vraies questions de société, comme l’éducation ‘petit prince’ des petits garçons, la surveillance quasi phobique des filles, le mariage forcé. Et nous sommes légitimes à poser ces questions liées davantage à l’éducation qu’aux cultes. Ce qui est certain, c’est que nombre de travailleurs sociaux, d’éducateurs de rue, sont bien embêtés avec tout ça. On ne parle plus d’éducation avec tout un public qui pratique un islam intégral. C’est comme si on opacifiait la relation autour de questions comme le voile qui ne sont pas les plus importantes. C’est une erreur. En attaquant les gens sur la religion alors qu’elle devient une valeur refuge, on se confronte à une fin de non-recevoir.

AÉ: De manière générale, vous rejetez tout lien entre certains courants de l’islam et le radicalisme violent?

BVD: Quand on dit que le radicalisme violent est intrinsèquement lié à l’islam, je réponds que ce n’est pas vrai. Il y a sans doute beaucoup plus de porosité entre la délinquance et la radicalisation violente. Plus que des conversions expresses, je pense qu’on assiste à l’adhésion rapide à une secte assassine. Les jeunes qui s’y rallient sont l’archétype de la bande d’adolescents en rupture qui tuent et qui violent pour montrer leur haine.

 

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A propos de l'auteur

Cédric Vallet

Cédric nous vient tout droit du Sud… de la France, de Montpellier précisément. D’ailleurs, s’il ne devait pas travailler, il passerait son temps à jouer à la pétanque. Avec son collègue Julien Winkel, il forme le « pôle excellence » de la rédaction d’Alter Échos. Ce qui explique que son héros, c’est ledit Julien Winkel, dans ses grands jours. Doté d’un sens de l’humour bien aiguisé dont il fait souvent montre dans ses papiers, Cédric nous définit le social comme un bolo au Verschueren ; « ça n’existe plus mais c’était « social ». Il pratique le journalisme pour contredire tout le monde, tout le temps, à commencer par lui-même. cedric [dot] vallet [at] alter [dot] be

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