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Jacques Moriau : « Il faut faire remonter au-dessus des agendas des causes au moins aussi dramatiques que le coronavirus »

Pour Jacques Moriau, sociologue chargé de recherches au Conseil bruxellois de coordination sociopolitique, l’épidémie du Covid-19 a engendré des solutions inédites tant dans le champ politique que dans le travail de terrain, et il convient aujourd’hui de s’en saisir pour faire pencher la balance en faveur du social.

© Tiffanie Vande Ghinste

Alter Échos : Au niveau fédéral, un fonds « Blouses blanches » a été pérennisé. Comme le personnel hospitalier, les travailleurs du social et de la santé ambulatoire sont restés sur le pont pendant la crise. Leurs conditions de travail ne méritent-elles pas également d’être améliorées ?

Jacques Moriau : Le manque structurel de moyens dans le secteur est assez évident, que ce soit en travailleurs, budgets ou locaux adéquats, alors que les demandes d’aide ne font qu’augmenter. Par définition, il y a donc une dégradation des conditions de travail. Et dans le social-santé bruxellois, il y a un secteur qui est vraiment mis à mal, c’est l’aide à domicile. Les travailleuses sont vraiment sous pression au niveau de ce qu’on leur demande de faire sur leur temps de travail. Sans parler de la charge affective de ce boulot, qui n’est absolument pas reconnu et qui est réalisé pour des salaires de misère. Mais ce n’est pas nouveau. Et je ne pense pas que la crise ait mis ce phénomène en évidence. Par contre, la suite de la crise risque d’aggraver le problème, car il va y avoir une recrudescence des demandes d’aide. Beaucoup de demandes ne se sont pas exprimées pendant trois mois. C’est maintenant que tout va se jouer. Il faut éviter une deuxième vague, sociale, après la première qui a été sanitaire.

AÉ : La crise du Covid19 a, par contre, montré que toute une série de politiques, de situations cadenassées depuis des années ont pu, du jour au lendemain, se débloquer. Ces mesures ont-elles une chance d’être pérennisées ?

JM : Le truc le plus frappant, c’est la réquisition d’hôtels pour les personnes sans abri. Il y a eu aussi les moratoires sur les expulsions, sur les dettes, sur les coupures d’eau et d’électricité ou encore un accès aux soins facilité pour les sans-papiers. Tout à coup, un tas de trucs ont été inventés pour rendre la vie des plus précaires plus vivable. Même si, évidemment, le confinement a aussi rendu la vie de certains beaucoup moins vivable. Le Conseil bruxellois de coordination politique (CBCS), en tant qu’organe de coordination, milite aujourd’hui pour la pérennisation de ces mesures. On sait déjà que certains hôtels vont être prolongés jusqu’en septembre, d’autres jusqu’en décembre, et que les mesures concernant les dettes en matière d’eau, gaz et électricité le seront jusqu’en mars 2021.

« Aujourd’hui on peut prendre appui sur ce qui s’est passé pour dire qu’une série de choses sont possibles. »

AÉ : L’heure est donc à la négociation ?

JM : Nous essayons de peser sur le politique en nous appuyant sur les travaux du Groupe d’experts en charge de l’Exit Strategy (GEES), qui avait énoncé toute une série de recommandations en termes de politiques sociales, par exemple l’augmentation de tous les minimums sociaux au-dessus du seuil de pauvreté (Lire à ce sujet la carte blanche « Des mesures sociales, maintenant et pour demain ! », par les principales fédérations de services d’aide et de soins ambulatoires bruxelloises, dans Le Soir, le 3/6/2020). Ces recommandations n’ont pas été reprises et nous voudrions les voir appliquées. Pour le moment, c’est aussi le plan de relance de la Région qui est en train de se négocier, à hauteur de 100 millions d’euros pour l’ensemble des compétences. Tout le monde essaye de tirer la couverture à soi. Avec l’Interfédération ambulatoire, on essaye de peser sur ce plan en faveur du social. Nous plaidons pour un refinancement global du secteur. Et quand on voit ce que peut demander le secteur privé, nous ne voulons plus nous contenter de queues de cerises…

AÉ : La crise a-t-elle modifié les rapports entre l’associatif et le politique ?

JM : Je dirais qu’il y a eu trois phases. Au début, c’était comme si l’associatif était inexistant. Puis il a mis en lumière tous ces gens oubliés des prises de décision politiques – les sans-abri, les sans-papiers, les personnes âgées isolées… – ainsi que toutes les situations qui empiraient avec le confinement. L’associatif a joué son rôle en détectant les problèmes et en les mettant en avant, notamment à travers toute une série de cartes blanches. Dans un troisième temps, l’administration et les pouvoirs publics ont facilité autant que possible le travail de l’associatif. Il y a eu plus de confiance, plus de simplification administrative qu’à l’ordinaire. On libérait les budgets quasiment sur parole. Tout le monde travaillait dans la même direction.

AÉ : Cette facilitation dans les relations pourrait-elle perdurer ?

JM : Il ne faut pas négliger le caractère très singulier de ce qui s’est passé. Mais, c’est sûr, aujourd’hui on peut prendre appui sur ce qui s’est passé pour dire qu’une série de choses sont possibles. On pourra s’en servir comme un précédent.

« On a vu autour de certains projets des montages associant des acteurs qui ne travaillaient auparavant pas trop ensemble voire qui se regardaient plus comme des obstacles les uns pour les autres. »

AÉ : La période de confinement a aussi été l’occasion d’espaces de créativité sur le terrain. Qu’avez-vous pu observer ?

JM : Je n’ai pas « vu » grand-chose (rires). La situation de confinement, personne n’y était préparé. Pas plus le travail social que les autres. Il y a eu un gros travail de réorganisation, d’adaptation pour continuer à faire le boulot. Un secteur où les choses ont vraiment avancé est l’aide aux sans-abri. On a vu autour de certains projets – les hôtels par exemple – des montages associant des acteurs qui ne travaillaient auparavant pas vraiment ensemble, voire qui se regardaient plus comme des obstacles les uns pour les autres. Pour les numéros d’appel mis en place, des équipes ont détaché leurs travailleurs pour répondre au téléphone. Et pour toutes ces réorganisations, on a laissé tomber les barrières sectorielles, les différences de cultures de travail. C’était un peu comme un jour de grosses chutes de neige, où l’on aide le voisin à qui on ne disait jamais bonjour avant. Tout à coup, l’intersectoriel est devenu possible. Mais cela ne va sans doute pas durer éternellement.

AÉ : À cause du caractère exceptionnel de la crise ou à cause du manque de moyens ?

JM : Il faut rendre hommage à la Région qui a débloqué 30 millions d’euros pendant la crise pour le social-santé. Il y a eu un peu ce discours « l’argent ne compte pas, on fera ce qu’il faudra ». C’était, de ce point de vue, un moment un peu magique. Mais il y a un moment où l’argent va à nouveau compter. Tout cela ressemble un petit peu à une parenthèse, et je ne suis pas sûr que toutes ces modifications vont devenir structurelles sans qu’il y ait un travail de réflexion, de coordination, d’évaluation. C’est vraiment un enjeu de se saisir de ce qui vient de se passer si on veut qu’il y ait des effets à long terme.

AÉ : On a vu aussi le développement de toute une série d’initiatives citoyennes. Faut-il davantage d’alliances entre bénévoles et associatif professionnel ou doit-on craindre que ces initiatives bénévoles pallient de plus en plus un désinvestissement des pouvoirs publics ?

JM : La question de cette articulation entre ressources formelles et informelles est de plus en plus présente dans les plans politiques. L’enjeu est la mise en place d’une vraie démocratie. En santé, on parle de démocratie sanitaire, à savoir le fait qu’un patient puisse participer aux politiques de santé. Dans le travail social, la notion de travail communautaire va aussi en ce sens. Je soutiens l’idée d’un travail social avec une implication plus importante des usagers et des bénévoles, afin que ces derniers soient parties prenantes dans la définition des problèmes et des solutions. Le travail social ne devrait pas être une relation où un client se trouve face à un fournisseur de services. Après, effectivement, si c’est pour faire des économies en remplaçant les professionnels par des bénévoles, alors là, c’est un problème.

AÉ : La crise a aussi révélé la place prise par des logiques humanitaires dans le travail social…

JM : À un niveau plus général, on entend parfois ce discours sur le secteur associatif qui pallie le désengagement de l’État. Je ne suis pas d’accord avec cette vision car les associations remplissent effectivement toute une série de missions de service public, mais elles le font dans le cadre d’agréments. Il s’agit d’un modèle spécifique. Par contre, avoir recours à un acteur de l’humanitaire qui agit très rapidement dans l’urgence, c’est interpellant. La place importante prise par l’humanitaire dans le cadre de cette crise est problématique. Car cette place est révélatrice de ce que les pouvoirs publics ne savent pas gérer. Ils rafistolent le filet de sécurité qui n’est pas présent. Ouvrir de nouvelles places pour les sans-abri, construire un hôpital de campagne à Tour et Taxis pour les sans-abri… tout cela renvoie aux déficits des pouvoirs publics.

AÉ : Une pléthore de cartes blanches et d’opinions ont envahi les médias pour des revendications, mais aussi pour penser le « monde d’après ». Comment capitaliser sur cette crise pour envisager le travail social de demain ?

JM : Il y a un tout travail à faire et il faut que quelqu’un s’en saisisse, car il ne va pas se faire tout seul. Il s’agit de réfléchir à comment pérenniser les solutions trouvées, les articuler et prioriser ce qui est important ou accessoire dans les propositions qui circulent.

« La place importante qu’a pris le modèle humanitaire dans le cadre de cette crise est révélatrice de ce que les pouvoirs publics ne savent pas gérer. »

Ce que la crise a révélé, c’est à quel point nous sommes dans une société qui fonctionne à flux tendu tout le temps. Chaque jour compte. Un arrêt de trois mois nous met face à des problèmes insondables. Et le genre de solutions mises en place ne pourra pas se reproduire à plusieurs reprises de la même manière sans qu’il y ait un changement radical. Or, cette crise n’est qu’une secousse parmi d’autres. La question de l’articulation de toutes les propositions dépasse de loin cette crise et le travail social. Cela pose deux questions. Comment pouvons-nous être une force qui fait vivre la démocratie ? Et comment relier les questions sociales et de santé aux enjeux écologiques ? Car les problèmes écologiques vont nous arriver rapidement dans la tronche. Et cela va prendre une autre dimension que le coronavirus…

Ce qui est aussi étonnant dans cette crise, ce n’est pas tout ce que ça a généré, mais qu’on s’en soit tellement occupé : on stoppe toute une organisation sociale pour s’occuper de ce truc. Les particules fines tuent 400.000 personnes en Europe chaque année et personne ne fait quoi que ce soit pour que ça change. Il faut aujourd’hui faire remonter au-dessus des agendas des causes au moins aussi dramatiques que le coronavirus et pour lesquelles la plupart des gens considèrent que ce n’est pas aussi essentiel de lutter de façon coordonnée. L’associatif doit être partie prenante de ce combat-là. Mais c’est un travail en plus de tout le reste…

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« L’associatif en temps de crise : résilience et place du secteur associatif face aux politiques publiques »
, débat organisé par le Collectif 21 le 26/5/2020 avec Ariane Estenne (présidente du MOC), Céline Nieuwenhuys (secrétaire générale de la Fédération des services sociaux et membre du GEES) et Jacques Moriau (CBCS).Vidéo disponible en ligne sur http://www.collectif21.be/2020/05/28/associatifentempsdecrise/

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Lisez l’ensemble de notre dossier : « Travail social et Covid-19 : par-delà l’oubli ».

Marinette Mormont

Marinette Mormont

Coordinatrice web, contact freelances, journaliste (social, santé, logement).

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