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Regard critique · Justice sociale

Vu d'Europe

Entre les murs

Disciplines historiquement associées au mouvement nationaliste catholique partisan de la réunification de l’Irlande du Nord et de l’Irlande, le hurling et le football gaélique ont récemment effectué un retour inattendu dans un quartier protestant de Belfast traditionnellement unioniste, soit défenseur du maintien de l’Irlande du Nord dans le Royaume-Uni.

Il y a forcément des catholiques. Des protestants aussi. Peu importe. La seule certitude, c’est que sur le terrain, personne ne porte de protection à part le casque. Il y en a même un qui se promène en slaches-chaussettes (tongs). Le hurling, mélange de hockey et de soule à crosse, n’est pourtant pas un sport de pieds tendres. Même à l’entraînement, un malencontreux coup de camán (NDLR : du gaélique irlandais, équivalent de la crosse de hurling) est aussi douloureux qu’une balle perdue, dont la vitesse peut frôler les 110 km/h. Mais ce lundi soir, la vingtaine d’hommes qui piétinent la pelouse aux quatre vents des Woodlands Playing Fields de Finaghy, en périphérie de Belfast, en Irlande du Nord, sont des gars d’expérience. L’équipe masculine d’East Belfast Gaelic Athletic Association évolue en effet au sommet de la hiérarchie nationale de cette discipline séculaire, pratiquée par plus de 500.000 personnes à travers toute l’île irlandaise. Ils comptent même une star dans leurs rangs. Candidat de la version britannique de The Voice en 2013, Conor Scott est aujourd’hui une figure nationale du folk et locale du hurling. «Contrairement au foot, ce n’est pas dans la culture de changer de club: on commence et on termine sa carrière avec le même blason sur le maillot», confie le chanteur-guitariste, qui parcourt jusqu’à 112 kilomètres aller-retour pour pratiquer son sport favori… notamment à Belfast-Est, un quartier à majorité protestante. Un sacré pied de nez à l’Histoire puisque le hurling – comme le football gaélique, ce mélange de rugby à XV et de football également pratiqué au EBGAA – est traditionnellement rattaché à l’identité culturelle irlandaise catholique.

Derrière les remparts

Pour trouver trace du lourd passé qui tourmente encore Belfast, à savoir les quatre décennies de Troubles qui ont vu s’entredéchirer catholiques et protestants, républicains et loyalistes (voir encadré), il faut prendre la direction de Belfast-Ouest, quartier à majorité catholique. Ici se dressent depuis 1969 des murs séparant nationalistes et unionistes. Malgré l’Accord du Vendredi saint, qui a officiellement mis fin au conflit en 1998, et le désarmement progressif des forces paramilitaires, il n’est pas rare que certains membres des deux communautés se caillassent par-delà les remparts hauts de 5,5 mètres. L’arrondissement ne flaire peut-être pas la quiétude, mais il arbore fièrement son identité catholique et irlandaise, tandis que des fresques rendent hommage aux victimes des Troubles. Et parce que les murs de Belfast racontent une histoire différente selon leur localisation, ceux de Newtownards Street, situés à deux pas dans un Belfast-Est à majorité protestante, propagent un message plus belliqueux. La représentation de ces deux membres de l’Ulster Volonteer Forces (UVF, groupe paramilitaire loyaliste) cagoulés et armés, prêts à «se défendre en cas d’attaque», fait d’ailleurs frissonner. Ces dernières années, l’affaiblissement du Democratic Unionist Party, émanation du Parti unioniste protestant et grand défenseur des liens avec le Royaume-Uni, a toutefois appuyé l’éparpillement progressif de l’identité protestante… au point de faire du quartier le terreau idéal pour le lancement d’un projet intercommunautaire.

«Les sports gaéliques viennent d’Irlande et traînent donc une réputation catholique, voire nationaliste. Dès le départ, nous avons donc dû mettre un peu de côté tout ce qui tourne autour – la musique, la langue, la culture… – pour valoriser le fait que ces disciplines attirent désormais également des protestants.»

Richard Maguire, fondateur d’East Belfast Gaelic Athletic Association

En mai 2020, c’est dans le but de déchirer cette étiquette de peuple ségrégué qui colle à la peau des Nord-Irlandais que Richard Maguire et Dave McGreely ont créé East Belfast Gaelic Athletic Association à Belfast-Est. Vingt-quatre heures après avoir posté un tweet de promotion, 500 messages enthousiastes inondaient leur boîte mail. La semaine suivante, EBGAA était officiellement reconnu par l’Association athlétique gaélique (GAA) avec trois équipes de football gaélique et une autre de hurling. L’histoire pouvait commencer. Assis sur une table en bois d’extérieur, à côté du centre d’aide pour sans-abri dans lequel il travaille, Richard Maguire se souvient de premiers pas prudents. «Les sports gaéliques viennent d’Irlande et traînent donc une réputation catholique, voire nationaliste. Dès le départ, nous avons donc dû mettre un peu de côté tout ce qui tourne autour – la musique, la langue, la culture… – pour valoriser le fait que ces disciplines attirent désormais également des protestants.» Bien que persuadés que de nombreux jeunes veulent définitivement tourner le dos au passé ensemble, Maguire et McGreely ont tenu à assurer la neutralité du club jusque sur l’écusson. Celui-ci contient l’emblème des chantiers navals voisins Harland and Wolff, où le Titanic a vu le jour, le drapeau avec la main rouge de l’Ulster, un trèfle irlandais et un écossais, le tout coiffé du credo «ensemble», écrit en anglais, en gaélique irlandais et en scots d’Ulster, un dialecte hérité de la colonisation de l’Irlande du Nord par des Écossais des Lowlands aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Club familial et engagé

Aujourd’hui, EBGAA compte une vingtaine d’équipes et environ 700 membres, dont Aoife Rice, qui pratique chaque semaine le camogie (variante féminine du hurling) et le football gaélique avec sa fille Leona. «Quand j’ai entendu parler du projet, j’ai tout de suite foncé», sourit cette quinquagénaire blonde. «Je crois en l’aspect chaleureux: on a des groupes de discussion WhatsApp et on se voit régulièrement pour boire un verre.» Le look familial du club n’est pas qu’une apparence. L’été dernier, le capitaine de l’équipe senior de hurling Eóin a épousé Niamh, joueuse de camogie, gonflant du même coup la liste des mariés et, qui sait, futurs parents licenciés au cercle sportif. EBGAA s’est injecté le sens de la communauté dans les veines. Que ce soit en célébrant les talents artistiques de ses membres lors d’une soirée annuelle de musique et de danse, en invitant des responsables unionistes à s’essayer aux sports gaéliques, en facilitant l’accès aux personnes en situation de handicap, ou en organisant des séances d’initiation pour des migrants.

Et puis il y a Gaelic4Mothers&Others (G4MO). Cette initiative regroupe une quarantaine de femmes de plus de 25 ans, mères ou non, pour faire du sport sans la contrainte de la compétition. «C’est super d’être un modèle au foyer pour ses enfants, mais c’est tout aussi important qu’ils voient que leur maman pratique un sport, fait partie d’un groupe, a confiance en elle et n’est pas réduite aux tâches ménagères», précise Nicole O’Connor, joueuse-entraîneuse de G4MO. Infatigable coordinatrice du club, cette employée chez Adobe se mue aussi en cheffe d’orchestre des échauffements d’avant-match, et inscrit régulièrement son équipe à des «festivals sportifs» où certains matchs sont dirigés par des arbitres engoncés dans des tutus, par pur amour du second degré.

EBGAA s’est injecté le sens de la communauté dans les veines. Que ce soit en célébrant les talents artistiques de ses membres lors d’une soirée annuelle de musique et de danse, en invitant des responsables unionistes à s’essayer aux sports gaéliques, en facilitant l’accès aux personnes en situation de handicap, ou en organisant des séances d’initiation pour des migrants.

Au EBGAA, l’intégration se fait donc sur le terrain, mais aussi en dehors. Récemment, Nicole a d’ailleurs pris la parole lors de la campagne «Ulster Camogie», aux côtés d’une quinzaine d’autres femmes déterminées à évoquer des sujets souvent négligés tels que la santé mentale, les addictions, l’identité LGBTQIA+ ou la grossesse dans le sport. Micro en main, l’entraîneuse-joueuse a d’abord insisté sur l’importance d’une politique d’inclusion volontaire pour impulser l’union entre membres de milieux différents. Elle s’est ensuite confiée sur son parcours de fille adoptée, atteinte de TDAH et issue du milieu LGBT, qui a pu compter sur le sport pour trouver le réconfort qu’elle cherchait. «Je suis la preuve vivante que chacune suit son propre chemin: il n’existe pas un seul et unique profil d’athlète.» Et l’engagement social du EBGAA ne s’arrête pas là. Le club s’est ainsi empressé de diffuser un communiqué condamnant les rassemblements anti-immigrés survenus en Irlande du Nord en 2025. «Ceux qui expriment cette haine sont simplement déconnectés de leur communauté», s’attriste le cofondateur Dave McGreely. «Je pense que le sport – et donc notamment EBGAA – peut leur offrir cette reconnexion.»

La blague de la bombe

Devant son café refroidi, l’autre cofondateur Richard Maguire concède que des clashs de cultures surviennent par moments. Plutôt logique quand un vestiaire fédère des sportifs de traditions et d’obédiences différentes. «Dorénavant, les catholiques ne font simplement plus les mêmes blagues sur les attentats à la bombe devant les protestants et vice versa», sourit Maguire, qui n’a pas oublié la fausse alerte survenue en août 2020 au Henry Jones Playing Fields, l’arène principale du EBGAA. Si le responsable de cette mauvaise plaisanterie est passé devant le tribunal en septembre 2025, les dirigeants du club continuent de soigner leur communication. Parce que la meilleure réponse à donner aux opposants du projet est d’ouvrir sa porte à tout le monde. Pour assister à un match comme pour jouer. «Le sport n’est pas la solution miracle à tous les problèmes de la société, relativise Nicole O’Connor. Mais au moins, il incite les gens à se rencontrer, à parler, à fraterniser.» La démocratie aurait donc sa place partout, même en Irlande du Nord. Qu’importe si ça se fait au milieu de balles lancées à 110 km/h. Elles, au moins, ne tuent pas.

Les Troubles

Entre les années 1960 et 1998, l’Irlande du Nord a été secouée par une période de violence politique et communautaire d’une rare intensité. Elle opposait d’un côté les nationalistes républicains, majoritairement catholiques et surtout partisans de l’autonomie et de la réunification des deux Irlande (Irlande et Irlande du Nord, actuellement membre du Royaume-Uni). De l’autre, les unionistes loyalistes, principalement protestants, qui soutenaient le maintien de l’Irlande du Nord dans le Royaume-Uni. Ce conflit, qui aurait fait plus de 3.500 victimes, a officiellement pris fin à la suite des Accords du Vendredi saint, signés le 10 avril 1998, mais certaines tensions subsistent toujours…

Emilien Hofman

Emilien Hofman

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